1 La « petite madeleine » de Marcel Proust Une lecture guidée Martin RAETHER e

1 La « petite madeleine » de Marcel Proust Une lecture guidée Martin RAETHER e que je propose ici est à la fois très simple et extrêmement compliqué : une lecture guidée avec interprétation, et ceci pratiquement que d’une seule scène ou d’une seule idée ; mais qui concerne le point central d’un chef-d’œuvre romanesque, du roman le plus important du XXe siècle, d’un monument. Mon projet n’est donc rien moins que de donner à l’aide d’une petite scène une introduction dans l’essentiel de la littérature. Voici d’abord quatre observations préliminaires : 1° La parole évoque ce qui est absent En pointant avec mon index sur un objet présent et en disant « ça », les personnes présentes et qui voient ce geste (car je n’ai même pas besoin de parler) observent tous et sans discussion la même chose. Si par contre, je prononce, pour prendre un exemple, le mot arbre, chacun entend et comprend bien les sons [ar-br’]. Dans les autres langues l’équivalent en est tree, álbero, Baum et ainsi de suite dans les 6.912 langues vivantes que C 2 l’UNESCO recense sur terre. Un grand linguiste suisse, Ferdinand de Saussure,1) a proposé, il y a cent ans, de représenter cette fonction d’un mot par cette figure : ou d’une façon plus abstraite :2) ou : Chacun de nous s’imagine différemment ce que je nomme « arbre », l’un un pommier, l’autre un peuplier ou un chêne, etc., vraisemblablement un arbre comme on en trouve couramment entre Grosne et Guye. Par contre, un Congolais penserait très probablement un arbre différent, de même un Andalou, ou un Australien, ou un Inuit, et ainsi de suite. En vérité, chacun imagine un autre arbre, et c’est à ce niveau qu’entre le fait social, géographique, culturel, etc. dans le domaine des mots. Néanmoins, reste l’observation que l’homme peut par la parole évoquer, présenter ce qui est absent. 2° La fiction est « coupée » de la réalité Le texte littéraire – le roman – prend ces paroles qui désignent déjà une réalité absente, et il s’en sert pour raconter quelque chose qui – si j’ose dire – est encore plus absent car sans aucun rapport avec la réalité. Je m’explique : Le « signifié » n’est pas le « réel », car l’arbre réel est quelque part dehors. Les sons [ ar-br’] font le pont entre ce que l’on prononce, entend, écrit ou lit et un concept ou une idée qui, elle, essaie de faire le lien avec la chose réelle, mais qui en fait en restera toujours séparée. Le mot est « coupé »3) du réel, et la littérature de la réalité. Ceci est un principe fondamental. La littérature n’est pas réalité, mais la « représente ».4) Le rapport d’un mot avec la réalité qu’il essaie d’atteindre, de présenter, de représenter est alors ambigu, délicat. La littérature ou le roman se sert de ces mots ambigus pour évoquer une réalité au second degré. C’est ce qu’on appelle la « fiction ». Un texte fictionnel, créé par l’imagination, parle de ce qui est absent et dans le temps et dans l’espace. Un texte utilitaire, par contre, parle de ce qui est présent : un mode d’emploi, a r b r e s i g n i f i é s i g n i f i a n t sens, signification, ou idée le mot écrit ou oral 3 un livre de recettes de cuisine, un compte-rendu d’une réunion sont des textes qui servent, en principe, à des fins. 3° Vivre sa vie et la raconter sont deux choses distinctes Effectivement, on ne peut faire que l’un ou l’autre ; leur simultanéité est exclue. Le principe d’une narration est de relater quelque chose que l’on a vu, vécu ou entendu, d’évoquer donc quelque chose d’absent. C’est toujours quelque chose qui s’est déjà passé; on ne peut pas « raconter » ce qu’on est en train de vivre; il y a toujours distance. Si quelqu’un tient un journal, ses notes y seront toujours et immanquablement postérieures aux faits, même s’il essaie de coller au plus près du vécu. Leur simultanéité est à priori inconcevable et exclue. 4° Lecture est absence du monde A l’inverse, la lecture nous procure aussi de la distance. Le fait de lire nous éloigne du présent, dans le temps et dans l’espace. La lecture elle-même est un acte de s’absenter du monde, ne fût-ce que pour le moment de la lecture. Nous plongeons volontairement et volontiers dans un autre monde, un monde de fiction. Lecture est solitude et absence. Le lecteur est seul ou plutôt solitaire et absent.5)    Pour en venir maintenant au sujet concret, la « petite madeleine » de Proust, voici le texte qui touche à un phénomène que nous avons tous déjà senti et vécu nous-mêmes – et qui pourra nous être d’un précieux secours dans notre vie réelle. En même temps, il peut nous enseigner un peu à quoi ça sert, la littérature. Proust aborde ce sujet à plusieurs reprises, mais la scène la plus connue et la plus représentative est celle de la « petite madeleine », citée ici en intégralité. Elle est tirée du cycle romanesque A la Recherche du temps perdu, vers le début du premier roman. Proust l’a écrit en 1912/13 et publié fin 1913. Le style proustien est particulier, et dès le début, il a soulevé des réactions contradictoires, entre enchantement et agacement. Il ne faut pas s’attendre à une action éclatante ou héroïque. Le lecteur est plutôt confronté à une description longue, minutieuse et détaillée d’un effort intérieur. Texte  …quand un jour d’hiver, comme je rentrais à la maison, ma mère, voyant que j’avais froid, me proposa de me faire prendre, contre mon habitude, un peu de thé. Je refusai d’abord et, je ne sais pourquoi, me ravisai. Elle envoya chercher un de ces gâteaux courts et dodus appelés Petites Madeleines qui semblent avoir été moulés dans la valve rainurée d’une coquille de Saint-Jacques. Et bientôt, machinalement, accablé par la morne journée et la perspective 5 d’un triste lendemain, je portai à mes lèvres une cuillerée du thé où j’avais laissé s’amollir un morceau de madeleine. Mais à l’instant même où la gorgée mêlée des miettes du gâteau toucha mon palais, je tressaillis, attentif à ce qui se passait d’extraordinaire en moi. Un plaisir délicieux m’avait envahi, isolé, sans la notion de sa cause. Il m’avait aussitôt rendu les vicissitudes de la vie indifférentes, ses désastres inoffensifs, sa brièveté illusoire, de la même 10 façon qu’opère l’amour, en me remplissant d’une essence précieuse : ou plutôt cette essence n’était pas en moi, elle était moi. J’avais cessé de me sentir médiocre, contingent, mortel. D’où avait pu me venir cette puissante joie ? Je sentais qu’elle était liée au goût du thé et du 4 gâteau, mais qu’elle le dépassait infiniment, ne devait pas être de même nature. D’où venait- elle ? Que signifiait-elle ? Où l’appréhender ? Je bois une seconde gorgée où je ne trouve 15 rien de plus que dans la première, une troisième qui m’apporte un peu moins que la seconde. Il est temps que je m’arrête, la vertu du breuvage semble diminuer. Il est clair que la vérité que je cherche n’est pas en lui, mais en moi. Il l’y a éveillée, mais ne la connaît pas, et ne peut que répéter indéfiniment, avec de moins en moins de force, ce même témoignage que je ne sais pas interpréter et que je veux au moins pouvoir lui redemander et retrouver intact, à 20 ma disposition, tout à l’heure, pour un éclaircissement décisif. Je pose la tasse et me tourne vers mon esprit. C’est à lui de trouver la vérité. Mais comment ? Grave incertitude, toutes les fois que l’esprit se sent dépassé par lui-même ; quand lui, le chercheur, est tout ensemble le pays obscur où il doit chercher et où tout son bagage ne lui sera de rien. Chercher ? pas seulement : créer. Il est en face de quelque chose qui n’est pas encore et que seul il peut 25 réaliser, puis faire entrer dans sa lumière. Et je recommence à me demander quel pouvait être cet état inconnu, qui n’apportait aucune preuve logique, mais l’évidence, de sa félicité, de sa réalité devant laquelle les autres s’évanouissaient. Je veux essayer de le faire réapparaître. Je rétrograde par la pensée au moment où je pris la première cuillerée de thé. Je retrouve le même état, sans une clarté 30 nouvelle. Je demande à mon esprit un effort de plus, de ramener encore une fois la sensation qui s’enfuit. Et, pour que rien ne brise l’élan dont il va tâcher de la ressaisir, j’écarte tout obstacle, toute idée étrangère, j’abrite mes oreilles et mon attention contre les bruits de la chambre voisine. Mais sentant mon esprit qui se fatigue sans réussir, je le force au contraire à prendre cette distraction que je lui refusais, à penser à autre chose, à se refaire uploads/Litterature/ 6-ojgs6z-pdf.pdf

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