- 1 - - 2 - MAREK HALTER LE KABBALISTE DE PRAGUE Roman © Éditions Robert Laffon
- 1 - - 2 - MAREK HALTER LE KABBALISTE DE PRAGUE Roman © Éditions Robert Laffont, SA., Paris, 2010 ISBN : 978-2-221-11353-0 - 3 - DU MÊME AUTEUR LE FOU ET LES ROIS Prix Aujourd’hui 1976 (Albin Michel, 1976) MAIS avec Edgar Morin (Oswald-Néo, 1979) LA VIE INCERTAINE DE MARCO MAHLER (Albin Michel, 1979) LA MÉMOIRE D’ABRAHAM Prix du Livre Inter 1984 (Robert Laffont, 1983) JÉRUSALEM photos Frédéric Brenner (Denoël, 1986) LES FILS D’ABRAHAM (Robert Laffont, 1989) JÉRUSALEM, LA POÉSIE DU PARADOXE, photos Ralph Lombard (L. & A., 1990) UN HOMME, UN CRI (Robert Laffont, 1991) LA MÉMOIRE INQUIÈTE (Robert Laffont, 1993) LES FOUS DE LA PAIX avec Éric Laurent (Plon/Laffont, 1994) LA FORCE DU BIEN (Robert Laffont, 1995 Grand prix du livre de Toulon pour l’ensemble de l’œuvre (1995) LE MESSIE (Robert Laffont, 1996) LES MYSTÈRES DE JÉRUSALEM Prix Océanes 2000 (Robert Laffont, 1999) LE JUDAÏSME RACONTÉ À MES FILLEUL (Robert Laffont, 1999) LE VENT DES KHAZARS (Robert Laffont, 2001) SARAH – La Bible au féminin * (Robert Laffont, 2003) TSIPPORA – La Bible au féminin ** (Robert Laffont, 2003) LILAH – La Bible au féminin *** (Robert Laffont, 2004) BETHSABÉE OU L’ÉLOGE DE L’ADULTÈRE (Pocket, inédit, 2005) (voir suite en fin de volume) - 4 - « Ne demande jamais ton chemin à quelqu’un qui le connaît car tu ne pourras pas t’égarer… » RABBI NAHMAN DE BRASLAV - 5 - À la mémoire de ce monde d’hier à jamais détruit et dont je m’efforce, de livre en livre, de préserver la lumière. - 6 - Prologue Je m’appelle David Gans. Je suis né à Lippstadt, en Westphalie, en l’an 1541 du calendrier chrétien, soit l’an 5301 après la création du monde par le Tout-Puissant, béni soit-il. Je suis mort à Prague, soixante-douze ans plus tard. Une pierre porte mon nom dans le vieux cimetière juif. Y est gravée une oie au-dessus des six branches du bouclier de David. Deux petits signes, au creux de la pierre, qui disent ma vie. En ces temps reculés, ce bouclier, cette étoile à six branches, était l’emblème des Juifs de Prague avant de devenir celui de tout un peuple. Nul ne sait plus aujourd’hui que je fus le premier à le graver auprès de mon nom. Un oubli qui a ses raisons. Les six branches si parfaites, le triangle sur la pointe suspendu à son semblable posé sur la base, signifiaient pour moi plus encore que la mémoire de Salomon. C’était la passion et la jouissance de ma vie que j’avouais là, la pureté infinie de la géométrie, capable de tracer, au cœur de la science astronomique, le chemin de l’Éternel. Et l’oie, tout autant, n’appartenait qu’à moi. Ni le plus gracieux ni le plus glorieux volatile de la création, il faut en convenir. Cependant nous portons un même nom gans1. Longtemps cela m’a suffi pour comprendre que je devais prendre mon envol dans le monde sans espérer, pour autant, y régner en aigle. De fait, les aigles, je les ai côtoyés de près. Ils se sont appelés Galileo Galilei, Giordano Bruno, Johannes Kepler, Tycho Brahé, Isaac Louria, et le plus immense, la couronne des sages et le prodige de ma génération rabbi Lœw Jehouda ben Bezalel, Haut Rabbi de Posen et de Prague, celui que nous nommons tous le MaHaRaL. 1 Gans : oie, en allemand comme en yiddish. - 7 - Pour moi, leur disciple passionné, la grandeur de leur esprit fut une permanente leçon d’humilité en même temps que le spectacle inouï de l’accomplissement de la création du Tout- Puissant. Car il n’est pas de beauté d’esprit qui s’accomplisse sans approcher la volonté de l’Éternel. Que je le dise parfois, le vol de ces maîtres était si beau, d’une intelligence si ardente, que je m’y suis aveuglé. L’illusion m’a pris de pouvoir m’élever parmi eux. Le temps m’a rappelé à ma proportion. J’ai appris ce que je leur dois et l’envergure de mes ailes. Je suis, pour ainsi dire, devenu un voyageur de leurs pensées. Un passeur de leur grandeur à laquelle ma vie tout entière fut et est encore dédiée. Peut-être est-ce pour cela que les bonnes gens de Prague ont fait graver sur la pierre de mon passage et sous les deux symboles de mon existence ces mots ronflants : « Ici est enterré Héhasid Morenu Harav David Gans, Baal Zemah David2. La formule est sonnante. Aujourd’hui encore elle n’est pas sans flatter ma fierté. La modestie est une rude école. Une vie d’homme ne suffit pas à l’apprendre et il n’est pas de jour que je ne m’y astreigne… Ah ! je sens, toi qui lis ces lignes, que ta patience et ta pensée s’inquiètent. Tu te demandes s’il est vivant ou mort, celui-là qui te parle dans ces pages. Ce Gans qui se prétend poussière parmi la poussière, oie dans la vaste basse-cour de l’Éternel, et qui tient les propos d’un vivant alors que depuis quatre cents longues années son corps est redevenu glaise parmi la glaise ! Pourtant oui, c’est ainsi. Mon corps n’est plus et ma parole est vivante. Le Tout-Puissant nous a accordé le visible. Nous croyons y discerner l’unique vérité. Il nous a donné la matière. Nous lui conférons le pouvoir d’un début et d’une fin. Aveugles et présomptueux, voilà ce que nous sommes. Et c’est pour ne s’être 2 « Le juste rabbi David Gans, auteur du Zemah David. » - 8 - pas satisfaits de cette illusion que mes maîtres, le MaHaRaL, Tycho Brahé, le grand Kepler et quelques autres ont atteint ce ciel de la Connaissance qui se refuse à l’ordinaire des humains. Pour ce qui est de moi, David Gans, en vérité Dieu seul sait quand je disparaîtrai, car j’habite Sa maison, et Sa maison est celle du Verbe. Depuis le premier souffle de l’homme, il en va ainsi : la parole est le vivant de l’humain. Bien sûr, femmes, hommes, enfants ou vieillards, nous sommes paroles de chair, mouvements de chair, vies et émotions de chair. Et le temps qui va dans ces chairs s’enfuit et les use dans sa dissipation. Il réduit la plus sublime des matières, la peau de soie et le teint de rose, à ce rien de poussière qu’un souffle d’enfant suffit à disperser. Mais le Verbe, lui, est immortel. Il n’a succombé à aucune fureur, n’a été brisé par aucune masse. Aucun bûcher, même parmi les plus déments de siècles riches en massacres, ne l’a consumé. Il est venu avec l’esprit de l’humain, pas avec sa chair. Et jamais, jamais depuis le premier jour, il ne s’est tu. Voilà : rien ne se crée hors du Verbe, tout succombe à sa présence. Ils sont faibles, ceux qui l’ignorent ; ils sont grands, ceux qui savent s’incliner devant ce pouvoir. Humains, simples humains, nous croyons que seule la chair engendre la chair. Aveuglement, ignorance ! Le souffle, les battements d’un cœur gorgé de sang sont tout autant le fruit des mots que l’Éternel a placés dans nos bouches. Ô, lecteurs, je le devine, beaucoup parmi vous arborent le sourire de l’incrédulité ! Permettez qu’avant de me lancer dans la grande histoire qui nous rassemble je vous en conte une petite, ainsi qu’avant le fort de la fête on esquisse un pas de danse entre amis. Le Talmud (Sanhédrin 65b) raconte que rav Hanina et rav Oshaya vivaient retirés dans l’étude. Ils étaient accoutumés à perdre, les veilles de shabbat, toute notion des réalités humaines en étudiant jusqu’à l’agonie les rouleaux du Sefer Yetsirah, le Livre de la Création. Bientôt, les veilles de shabbat ne suffirent plus à leur passion. Ils lui accordèrent les jours ordinaires. Puis les nuits ordinaires. Sans cesse ils lisaient, apprenaient, méditaient. Effaçant de leur conscience leur poids - 9 - de chair et d’os, ils ne considéraient que la maigreur de leur apprentissage. Dès qu’ils dormaient ou s’accordaient un menu temps de divertissement, il leur fallait ensuite redoubler d’efforts. Ils ne se rendaient pas compte que la maigreur de leur corps était bien pire que celle de leur sagesse. La famine commença à les épuiser. La peau de leur visage et de leur cou n’était qu’un parchemin plus dur que les pages du Sefer Yetsirah. Leurs rides si creusées devenaient un sillon au cœur du désert. Encore un shabbat et le souffle leur serait retiré. Mais ni l’un ni l’autre n’avaient plus la force de partir en quête de nourriture. Rav Hanina déclara : — Le Tout-Puissant a dit : « J’ai placé Mes mots dans ta bouche. » Les paroles qui franchissent des lèvres pures engendrent la Vie. J’ai faim, il me faut l’admettre. Que risquons- nous à faire naître un veau avec nos mots, qui sont le Verbe de l’Éternel, sinon d’apprendre ce qu’il en est de la pureté de nos lèvres ? Rav Oshaya répondit : — Notre sottise et notre punition sont de ne pas y avoir songé plus tôt ! À eux deux, d’une même voix, ils prononcèrent les paroles nécessaires. uploads/Litterature/ halter-marek-le-kabbaliste-de-prague.pdf
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- Publié le Dec 04, 2021
- Catégorie Literature / Litté...
- Langue French
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