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Érudit est un consortium interuniversitaire sans but lucratif composé de l'Université de Montréal, l'Université Laval et l'Université du Québec à Montréal. Il a pour mission la promotion et la valorisation de la recherche. Érudit offre des services d'édition numérique de documents scientifiques depuis 1998. Pour communiquer avec les responsables d'Érudit : info@erudit.org Article « Actualités du récit dans le champ de la linguistique des discours oraux : le cas des narrations en situation d’entretien » Françoise Revaz et Laurent Filliettaz Protée, vol. 34, n°2-3, 2006, p. 53-66. Pour citer cet article, utiliser l'information suivante : URI: http://id.erudit.org/iderudit/014265ar DOI: 10.7202/014265ar Note : les règles d'écriture des références bibliographiques peuvent varier selon les différents domaines du savoir. Ce document est protégé par la loi sur le droit d'auteur. L'utilisation des services d'Érudit (y compris la reproduction) est assujettie à sa politique d'utilisation que vous pouvez consulter à l'URI https://apropos.erudit.org/fr/usagers/politique-dutilisation/ Document téléchargé le 22 November 2016 04:28 PROTÉE • volume 34 no 2-3 53 ACTUALITÉS DU RÉCIT DANS LE CHAMP DE LA LINGUISTIQUE DES DISCOURS ORAUX: LE CAS DES NARRATIONS EN SITUATION D’ENTRETIEN FRANÇOISE REVAZ ET LAURENT FILLIETTAZ Au fil de son histoire, la linguistique du discours a pris l’habitude de distinguer au moins deux points de vue sur le récit (voir Laforest et Vincent, 1996). À la perspective sémiotique et narratologique, étroitement liée à l’analyse structurale des écrits littéraires et adossée à des problématiques telles que l’architecture interne des textes et leur hétérogénéité (voir notamment Adam, 1992), on oppose ainsi parfois les approches dites interactionnelles (voir Gülich et Quasthoff, 1986), qui cherchent à rendre compte de productions narratives orales issues de diverses situations de la vie quotidienne. Cette dichotomie a été abondamment commentée, que ce soit pour en relativiser les fondements ou pour en souligner les effets (voir Bres, 1994b). Elle a pourtant incontestablement ouvert la voie à des objets d’étude longtemps marginalisés comme les productions narratives orales spontanées, leur insertion dans les pratiques conversationnelles, leur développement collectivement négocié, leur indexation à des activités situées, etc. C’est à ces objets d’étude que le présent article est consacré, ainsi qu’à une présentation de quelques développements auxquels ils ont donné lieu au cours des dernières décennies dans des champs comme la sociolinguistique, l’ethnographie de la communication, la pragmatique du discours ou encore l’analyse conversationnelle d’orientation ethnométhodologique. Les travaux de Harvey Sacks (1992) puis ceux bien connus de William Labov (1972) ont joué, comme on le sait, un rôle déterminant dans l’émergence et le développement d’une approche interactionnelle des récits oraux. Si la narrativité ne constitue pas la préoccupation majeure de Labov1, les récits d’expérience qu’il sollicite auprès des représentants de la communauté noire américaine dans le cadre d’une enquête sociolinguistique le conduisent à explorer les fondements d’une véritable théorie du récit, qu’il exposera dans quatre articles publiés entre 1967 et 1997. Nous rappellerons brièvement deux éléments importants de ses analyses. Le premier a trait à la distinction faite par Labov entre deux types de propositions constitutives de la narration: les propositions proprement «narratives» qui se présentent comme temporellement ordonnées et qui constituent la trame du récit, et les propositions dites «libres», à fonction d’orientation et d’évaluation, qui volume 34 no 2-3 • PROTÉE 54 n’entrent pas dans la trame logico-temporelle du récit, mais prennent en charge sa dimension interactive. Labov a également émis l’hypothèse que le récit oral présenterait une structure particulière, dont les formes pleinement élaborées peuvent comporter les parties suivantes: 1. résumé; 2. indications; 3. développement; 4. évaluation; 5. résultat ou conclusion; 6. chute. (Labov, 1978: 298) Dans ce modèle, non sans lien avec la narratologie structurale2, chaque partie assume une fonction bien précise. Le résumé, situé au début du récit, permet au narrateur d’annoncer le récit qui va suivre, mais aussi de légitimer sa prise de parole et de susciter l’intérêt de ceux qui l’écoutent. Les indications jouent un rôle d’«orientation»; elles permettent de fournir des informations quant au lieu, au temps et aux acteurs impliqués dans le récit. Le développement et la conclusion constituent le noyau narratif proprement dit: il s’agit de la suite d’actions ou d’événements à rapporter. La chute, enfin, signale la fin du récit et le retour à la situation d’interlocution. L’évaluation a un statut moins clair. Tantôt Labov la considère comme une partie de la structure narrative et la cantonne donc à un endroit précis, tantôt il la définit plutôt comme une fonction qui peut apparaître en divers endroits: «Quant à l’évaluation du récit, elle constitue une structure secondaire, concentrée dans la partie qui lui est réservée (le foyer), mais présente également sous diverses formes tout au long du récit» (ibid.: 306). Comme le soulignent Vincent et Bres (2001), ce modèle a été critiqué à de nombreuses occasions, concernant une multitude d’aspects. Il n’a cependant jamais été rejeté complètement et semble surtout avoir joué un rôle structurant dans le développement des travaux, qui, depuis lors, s’intéressent à la modélisation des pratiques narratives orales. C’est pourquoi, plutôt que d’interroger une fois encore sa validité, nous nous appliquerons ici à identifier et à présenter trois dimensions du modèle labovien du récit qui ont fait l’objet de prolongements significatifs au cours de ces dernières décennies: l’intégration des narrations dans le processus conversationnel (partie 1); l’organisation temporelle des événements racontés (partie 2); et le fonctionnement des processus évaluatifs (partie 3). Ces trois axes seront abordés successivement et illustrés au moyen d’une analyse de données empiriques issues d’entretiens de recherche. Dans le contexte d’un vaste programme de recherche portant sur l’analyse des actions et des discours en situation de travail3, trois opératrices d’une usine pharmaceutique ont été filmées à leur poste de travail et interviewées. Lors des entretiens menés en tête à tête avec chacune d’elles, plusieurs thèmes sont abordés: le travail en général, le type de formation, la tâche spécifique de «remplissage manuel de poches à perfuser», les incidents et les imprévus au travail. Les entretiens sont semi-dirigés, c’est-à-dire que la chercheuse dispose d’un canevas de questions, mais laisse la place aux interviewées pour développer un thème ou raconter une anecdote. Précisons enfin que certaines des travailleuses interviewées ne sont pas francophones et qu’elles présentent à certains égards une maîtrise approximative du français. Le corpus sélectionné comporte huit narrations qui ont toutes trait à des incidents (dysfonctionnements de machines ou accidents humains) vécus par l’interviewée en tant qu’acteur ou témoin. À ce propos, nous n’avons pas retenu les énoncés isolés qui font ponctuellement mention d’un incident comme «la semaine passée j’ai une machine qui marchait pas très bien» ou «aujourd’hui à 14 heures quand je viens il y a une dame qui m’a dit il va pas très bien». À l’image du modèle labovien, nous avons considéré comme narrative toute séquence discursive renvoyant à un événement passé et faisant l’objet d’une organisation temporelle. Ce critère minimal nous a conduits à retenir des narrations de formes et de longueurs variées, dont la majorité ne font pas l’objet d’une mise en intrigue au sens étroit du terme (voir Adam, 1992; Revaz, 1997), mais PROTÉE • volume 34 no 2-3 55 s’apparentent davantage à de simples comptes rendus ou relations4. L’objectif des paragraphes qui suivent est de présenter progressivement divers aspects de ces narrations et de les solliciter en regard des questions théoriques et méthodologiques qu’elles posent au modèle labovien du récit. C’est par ce moyen que nous espérons contribuer à la problématique de l’actualité du récit dans le champ de la linguistique des discours oraux. 1. L’INSERTION DE LA NARRATION DANS LA DYNAMIQUE CONVERSATIONNELLE Bien qu’orales et recueillies en situation d’entrevue, les narrations d’expériences sur lesquelles Labov a fondé sa théorie du récit se présentent de fait comme des productions langagières largement monologiques qui se prêtent mal à un traitement approfondi de la dimension proprement interactionnelle des récits. L’intervieweur se contentant de solliciter la parole du locuteur, ces productions ne permettent pas d’aborder la question de la participation active du destinataire avant, pendant et après la narration, pas plus qu’elles ne rendent possible une description des diverses modalités par lesquelles la narration s’inscrit dans l’environnement conversationnel où elle émerge. L’analyse conversationnelle d’orientation ethnométhodologique a, de ce point de vue, apporté un prolongement bienvenu aux réflexions de Labov en mettant précisément l’accent sur les processus de coordination interactionnelle à l’œuvre au sein des événements narratifs (voir Bonu, 2001). Tel est précisément l’objectif de Jefferson (1978) qui, dans un article aujourd’hui fameux, souligne que les récits oraux sont à la fois occasionnés localement (locally occasioned) et séquentiellement déterminants (sequentially implicative) pour la suite de la conversation. Plus particulièrement, elle montre que les modalités par lesquelles les récits sont articulés à l’environnement conversationnel relèvent d’un travail essentiellement collaboratif, fondé sur une organisation séquentielle et qui n’est pas sans influence sur l’organisation interne du processus narratif5. C’est ce que nous tenterons d’illustrer ci- dessous au moyen de notre corpus. Parmi les huit narrations qui composent notre corpus, sept constituent des réponses aux questions de l’intervieweuse. Elles sont donc, à l’image des récits d’expériences de Labov, implicitement sollicitées: N 16 : et puis sinon alors qu’est-ce qu’il uploads/Litterature/ revaz-y-filliettaz-2006-actualite-du-recit-dans-le-champ-de-la-linguistique-des-discours-oraux.pdf
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- Publié le Nov 07, 2022
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