115 LA THÉOSOPHIE DE TÜBINGEN H. van Kasteel I. INTRODUCTION Vers le début du V

115 LA THÉOSOPHIE DE TÜBINGEN H. van Kasteel I. INTRODUCTION Vers le début du VIe siècle après J.-C., un auteur byzantin anonyme, peut-être l’évêque Sévère d’Antioche (465-538)1, rédi- gea en grec une Théosophie dont la plus grande partie est aujourd’hui perdue. Il en existe cependant un résumé, composé au VIIIe siècle, également en grec, et dont le seul manuscrit faisait partie de la bibliothèque personnelle du célèbre cabaliste chrétien Jean Reuchlin (1455-1522), professeur à l’université de Tübin- gen. Bien que ce manuscrit, après plusieurs pérégrinations, finît par se perdre en 1870 dans un incendie à Strasbourg, le philolo- gue Bernhard Haus en avait réalisé dès 1580 une copie très soi- gnée, confiée ensuite à la bibliothèque de l’Université de Tübingen, où elle fut redécouverte en 1889. C’est la raison pour laquelle l’ouvrage est surnommé « Théosophie de Tübingen ». L’année 1906 vit paraître la publication d’une partie du texte original de la Théosophie, retrouvée à Rome dans un manuscrit du XVIe siècle, auquel vint s’ajouter plus tard son modèle du Xe ou XIe. 1. Selon une récente hypothèse de P. F. Béatrice. ORACLES ET PROPHÉTIE 116 En 1995, enfin, Hartmut Erbse regroupa dans une seule édi- tion le résumé antique de la Théosophie, la partie sauvegardée du texte original, et des fragments d’ouvrages grecs postérieurs, directement ou indirectement apparentés2. De quoi est-il question dans la Théosophie ? L’ouvrage était divisé en au moins onze livres. L’épitomé ancien se contente de mentionner le sujet des sept premiers, à savoir la « vraie foi », pour ne s’attacher en détail qu’aux quatre suivants. L’auteur y cite des oracles ou propos théologiques, attribués aux dieux et aux sages grecs, voire égyptiens, perses ou chaldéens, et en parti- culier aux fameuses sibylles3. Il en déduit que la qeosof…a ou « sagesse de Dieu » était depuis toujours répandue parmi les gentils : Souvent, j’ai médité en mon for intérieur la richesse de la théoso- phie, et j’ai constaté que, tel un conduit partant d’une source abon- dante, elle a fait parvenir la connaissance (gnîsin) jusqu’aux Grecs et aux barbares, sans refuser le salut à aucune des nations. « Car aucun dieu n’est malveillant à l’égard des hommes », dit Platon4. Et la Sagesse 5 : « Tu épargnes tout le monde, parce que tout est à toi, maîtresse qui aimes la vie, et ton esprit incorruptible est partout »6. Cette optique à proprement parler « catholique », c’est-à-dire universelle, apparaît surtout dans le passage suivant : Il ne faut pas rejeter les témoignages des sages grecs au sujet de Dieu. En effet, puisqu’il n’est pas possible à Dieu de parler aux hommes en se manifestant à eux, il suscite les pensées de ceux qui sont bons pour les proposer comme maîtres à la grande foule. Qui- conque donc repousse ce genre de témoignages, repousse en même temps celui qui les inspire7. Nous ne nous arrêterons pas à la question de savoir si tel ou tel oracle, censé annoncer l’avènement du Fils de Dieu, est chro- 2. Theosophorum Græcorum fragmenta, Teubner, Stuttgart et Leipzig, 1995. La traduction que nous proposons des différents extraits a été faite d’après le texte de cette édition. 3. C’est la partie consacrée aux sibylles qui a été conservée dans sa version origi- nale. 4. Théétète, 151d. 5. Sagesse XI, 26 et XII, 1. 6. Theosophorum Græcorum fragmenta, op. cit., pp. 3 et 4. 7. Ibid., p. 4. Rejeter un sage équivaut donc à rejeter Dieu et son salut. ORACLES ET PROPHÉTIE 118 nologiquement antérieur ou non à l’éclosion du christianisme8. Le principal intérêt d’un oracle ou d’une prophétie est ailleurs : Les prophètes nous ont parlé de la substance et de l’essence de Dieu, et nous épluchons leurs textes pour y découvrir l’histoire, la morale, la poésie ou la divination ! Ô stupide aveuglement des intelligents et des savants ! Ô médiocrité satisfaite des croyants9 ! La divination vulgaire n’est plus que l’écorce vide de l’ancienne mantique ou prophétie dont le rôle n’est pas d’annoncer ce qui arri- vera demain ou après-demain, mais de dire le monde à venir ou âge d’or, ce qui est très différent. C’est dans cette dernière perspective seulement qu’il conviendrait d’étudier les livres prophétiques. Il se produit généralement, dans l’annonce ou la description de cet âge d’or, que le prophète soit amené tout naturellement à décrire la dis- solution de l’âge de fer, c’est-à-dire de ce monde-ci. Le but de la pro- phétie n’en est pas moins l’unique mystère de la régénération du monde10. Tel semble aussi être le point de vue de l’auteur de la Théosophie : Car le mot Ñmf», « oracle », signifie une annonce ou proclamation divine qui manifeste ce qui est (tÕ ×n fa…nousa)11. Les oracles, toujours ambigus, nécessitent une interpréta- tion. Quand Apollon qualifie le seuil de son sanctuaire de ¢f»twr, littéralement « qui congédie », « qui laisse partir », l’auteur de la Théosophie explique qu’en réalité, il « renvoie (¢fie‹sa) et guide vers l’intérieur ceux qui veulent le consulter »12. C’est donc dans une optique plus profonde que celle des his- toriens que nous tenterons de comprendre plusieurs oracles cités et commentés dans la Théosophie de Tübingen. 8. Les Anciens considéraient généralement ces oracles comme authentiques ; les Modernes les prennent souvent pour des faux. 9. « Le Message Retrouvé », XIX, 1, dans L. Cattiaux, Art et hermétisme [Œuvres complètes], Beya, Grez-Doiceau, 2005. 10. E. d’Hooghvorst, Le Fil de Pénélope, t. I, Beya, Grez-Doiceau, 2009, p. 244. 11. Theosophorum Græcorum fragmenta, op. cit., p. 12. 12. Ibid., pp. 11 et 12. LA THÉOSOPHIE DE TÜBINGEN 119 II. ÉTUDE DE QUELQUES EXTRAITS Un certain Théophile ayant demandé au dieu solaire Apollon : « Es-tu, toi, Dieu, ou est-ce un autre ? », l’oracle lui répondit : Il y a, venue d’au-dessus de la voûte céleste et fixée par le sort, une flamme infinie, mouvante, immense : L’ÉON. Elle est dans les bien- heureux, inaccessible, à moins que le Père grand ne projette de se laisser voir. L’éther n’y porte pas les astres éclatants, et la lune res- plendissante n’y est point suspendue ; on n’y rencontre pas de dieu en chemin, et moi-même qui embrasse tout de mes rayons en tour- noyant dans l’éther, je ne m’y déploie pas. Mais Dieu est un conduit de feu, très long, serpentant en spirales, sifflant. Si on touche ce feu éthéré, on n’a pas le cœur divisé. Car l’éon n’a pas de division, mais avec un soin incessant il est mêlé aux éons par Dieu même. Né de lui-même, sans maître, sans mère, inattaquable, dont le nom ne se laisse renfermer par aucune parole, habitant dans le feu : voilà Dieu ! Quant à nous, ses messagers, nous sommes une parcelle de Dieu13. Il y a donc, précise l’auteur de la Théosophie, « un feu au-des- sus de la cavité du ciel, continuellement mouvant »14. Il corres- pond à ce qui meut l’universus, « qui tourne en un seul sens ». Ce « Dieu le Feu » est maintes fois évoqué par les Écritures ainsi que par les philosophes chrétiens : Le Feu est le plus haut, le plus excellent et le plus digne des Quatre Éléments, et pour cette raison, Moyse le Prophète, [Hermès] Trismé- giste, les Prophètes, les Apôtres, les Évangélistes, et une infinité d’hommes Sages n’ont pas seulement comparé Dieu à un Feu, mais l’ont aussi dit être un Feu, vu que ce grand Dieu tout-puissant s’est manifesté souvent en forme de Feu [...]15. Le terme a„èn, « éon », peut se traduire aussi par « temps », « éternité » ou « vie ». Il est apparenté au latin ævum, que l’on 13. Ibid., pp. 7 à 9. 14. Ibid., p. 9. 15. B. Coenders van Helpen, « L’Escalier des sages ou La Philosophie des Anciens », dans : E. d’Hooghvorst, Le Fil de Pénélope, t. II, Table d’émeraude, Paris, 1998. De nombreux versets bibliques sont cités à l’appui, cf. ibid., pp. 253 à 258. ORACLES ET PROPHÉTIE 120 retrouve dans le français « longévité » ou « médiéval ». L’éon repré- sente la vie éternelle. C’est en faisant descendre une parcelle de cet éon igné que l’homme participe à l’immortalité. « Inconnu est le chemin du feu intelligible », dit encore notre commentateur16. Ce feu parcourt un chemin. Il est écrit dans les Psaumes : Frayez un chemin à celui qui chevauche dans les hauteurs17... E. d’Hooghvorst commente : C’est l’alchymiste qui « fraie un chemin » à cette étoile filante afin de réaliser son vœu 18. Ce feu devient alors un véritable feu de cheminée, que l’oracle décrit ainsi : Dieu est un conduit 19 de feu, très long, serpentant en spirales, sif- flant. L’auteur de la Théosophie ajoute : Ce feu est terrible pour tous parce que son très long conduit, c’est-à- dire son vif élan qui suit une ligne droite, se fait accompagner de tor- sions et de bruit 20. La description évoque singulièrement la kundalini des hin- dous, le serpent qui uploads/Litterature/la-theosophie-detuebingen.pdf

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