COLOSSIENS: UN TOURNANT DANS LA CHRISTOLOGIE NÉOTESTAMENTAIRE Problèmes et prop
COLOSSIENS: UN TOURNANT DANS LA CHRISTOLOGIE NÉOTESTAMENTAIRE Problèmes et propositions J.-N. Aletti Si, il y a quelques décennies, c’est le protocatholicisme des deutéropau- liniennes qui fut passionnément débattu1, ces dernières années, les exégè- tes semblent de nouveau intéressés par leur arrière-fond – en particulier pour Colossiens2 –, et les études se succèdent à un rythme soutenu, rap- pelant, s’il en était besoin, que pour beaucoup, les textes pauliniens ne font vraiment sens que si l’on réussit à retrouver l’identité des opposants contre lesquels ils furent formulés. J’ai pourtant montré ailleurs qu’en Colossiens et Éphésiens, Paul élargit à ce point les questions qu’il est très difficile, voire impossible de déterminer les circonstances et les difficul- tés concrètes qui ont occasionné sa réflexion, et donc de reconstruire avec exactitude le milieu de vie de «l’hérésie» née (ou transplantée) à Colosses3, ou même la situation interne de l’Église à laquelle Éphésiens est adressée. Si la christologie de Colossiens n’est pas délaissée, elle n’est pourtant plus l’objet d’une recherche systématique et soutenue4. Son origine – sapientielle ou non – et sa dimension cosmique ont pendant deux décennies fait l’objet d’enquêtes approfondies, mais elles ne semblent plus inspirer 1. L’intérêt porté à Colossiens et Éphésiens était déterminé par la question de leur possible déviance par rapport à la pureté de l’Évangile paulinien (surtout dans leur sotériologie, leur eschatologie et leur ecclésiologie). Sans aucun doute, la déconfessionnalisation de l’exégèse néotestamentaire a fait que l’on voit les deutéropauliniennes davantage comme un pro- longement original du protopaulinisme en fonction de besoins et de problèmes nouveaux. 3. Cf. les contributions de T.J. Sappington, R.A. Argall, H.W. Attridge, R.E. DeMaris, L. Hartmann, C.E. Arnold, J.D.G. Dunn (1995), citées dans la bibliographie finale. 3. J.-N. Aletti, Saint Paul: Épître aux Colossiens, Paris 1993, passim (version italienne, Lettera ai Colossesi, Bologna 1994). Comme le notent eux-mêmes quelques exégètes rompus à l’approche historico-critique, souvent la recherche du contexte historique et culturel met le texte au second plan, au point d’en faire parfois un simple prétexte. Cf. J.M.G. Barclay, «Mirror-Reading a Polemical Letter: Galatians as a Test Case», JSNT 31 (1987) 73-93. 4. A ma connaissance, les articles de R. Yates en 1991, et de H.W. House en 1992 (ce dernier étant d’ailleurs une reprise vulgarisée, pour le grand public des grands axes de la christologie), sont les seuls parus sur Colossiens. LA 49 (1999) 211-236 J.-N. ALETTI 212 exégètes et théologiens. Pour quelles raisons? Cette contribution essaiera de répondre à la question, en élargissant la réflexion à Éphésiens. 1. Les composantes de la christologie de Colossiens Plus qu’une présentation exhaustive des caractéristiques de la christologie de Colossiens, il importe de rappeler leur raison d’être et leur finalité, car là seulement s’indiquent les véritables enjeux théologiques. 1.1. Christologie et théo-logie5 J’ai montré ailleurs que la lettre aux Colossiens manifeste une tendance, déjà présente dans les protopauliniennes, mais allant en s’accentuant, à mettre le Christ du côté de Dieu, et qu’on peut qualifier de théo-logisation progressive de sa christologie ou, réciproquement, de christologisation de sa théo-logie6. Car en Christ «habite la plénitude de la divinité réellement» (Col 2,9)7. Non que l’on glisse vers le polythéisme – et il importe de rap- peler cela aux amis Juifs et musulmans qui taxent le christianisme de trithéisme –, car Col8 n’entend nullement dire du Christ qu’il est Dieu le Père, d’autant plus que plusieurs des titres du Seigneur Jésus, comme «Fils» (Col 1,13), «image», «premier-né» (Col 1,15) et «principe» (archè; Col ,18)9, ne sauraient être attribués au Père. Le Fils bien aimé n’est pas à l’origine du créé – qui ne vient pas ex autou –, il n’en est que le médiateur: tout a été fait en lui et par lui (1,16). Mais, par d’autres expressions jusque 5. Pour distinguer le discours sur Dieu (au sens strict) de la théologie comme discipline, la forme graphique théo-logie (avec l’adjectif correspondant) sera dorénavant utilisée. 6. J.-N. Aletti, Jésus Christ fait-il l’unité du Nouveau Testament?, Paris 1994, 50-57. 7. L’adverbe «réellement» traduit le grec sômatikôs (litt. «corporellement»), qui peut renvoyer au corps glorieux du Ressuscité, ayant toute la gloire et la puissance de la divinité, ou s’opposer à l’apparence, à ce qui n’est rien (cf. Col 2,17). On peut sans risque d’erreur dire que Paul a choisi cet adverbe parce qu’il connote plusieurs aspects: (i) la corporéité, car, loin d’être un voile, une entrave ou une imperfection, le corps (sôma) ressuscité est le lieu où Dieu lui-même habite et manifeste sa toute-puissance; à ceux qui préconisent des pratiques visant à humilier le corps et souligner son imperfection (Col 2,23), Paul rappelle la destinée ultime, en Christ, de ce corps, à savoir la gloire; (ii) la réalité, opposée à la chimère, qui n’existe pas. 8. L’observation vaut pour Ep, évidemment. 9. Cet appellatif, qui pourrait certainement être un prédicat divin, n’est pas dit de Dieu dans la LXX. COLOSSIENS 213 10. Il est impossible que le pronom désigne ici le Père et soit un réflexif (eis hauton, c’est- à-dire eis heauton), car la répétition du même pronom autos créerait alors une ambiguïté totale qu’il faudrait lever, sous peine d’interdire toute interprétation sûre. Pour une démonstration, voir Aletti, Colossiens 1,15-20, 30-31. 11. Rupert de Deutz, Commentaire sur Mt, 50,13 (PL 168, col. 1624). Cf. Martelet, «Premier né», 47; également Feuillet, Christ Sagesse, 210-213. 12. Cf. Rm 11,36 et 1Co 8,6. 13. Voir le status quaestionis en Aletti, Épître aux Colossiens, 86-117. 14. On renvoie habituellement à Pr 8,22 LXX et à Sg 6-9. là réservées aux Père, Col reconnaît au Fils un rang inégalé. Par deux fois, le passage hymnique de Col 1,15-20 fait de lui le but vers lequel tendent création et rédemption: v. 16 toutes choses furent crées par lui et pour lui (eis auton) v. 20 par lui réconcilier toutes choses pour lui (eis auton)10. Le v. 16 affirme que toutes choses ont été créées «pour lui» ou «en vue de lui» (le Fils). Pour certains, cela signifie que la création a été faite en fonction du Christ et de sa venue: «il faut dire de manière religieuse et écouter avec respect que c’est à cause du Fils qui devait être comblé de gloire, que Dieu a tout créé»11; d’autres interprètent le stique à partir de Col 2,9-15 et lisent ainsi: toutes choses furent créées en vue d’être soumises au Christ. Les deux interprétations sont défendables, étant donné le laconisme du stique. L’important est de bien voir que le stique applique au Christ un syntagme prépositionnel (eis auton) qui, dans les formules équivalentes des protopauliniennes, est réservé à Dieu le Père12. Il ne faut pourtant pas croire que cette avancée christologique se fait au détriment de Dieu le Père: le passage hymnique ne raisonne pas en termes de concurrence; s’il passe pratiquement le Père sous silence, ce n’est pas par oubli, mais parce que la question est celle du médiateur. Les commentateurs reconnaissent presque tous en Col 1,15-17 une in- fluence sapientielle13, dans la mesure où de nombreux traits servant à dé- crire le Christ sont ceux à l’aide desquels l’Ancien Testament parlait de la Sagesse, et ils en concluent un peu vite à une identification du Christ avec cette dernière. Mais les écrits bibliques et Juifs ne disent jamais que tout fut créé et réconcilié en vue de la Sagesse (eis autèn), comme les deux stiques à peine cités l’affirment du Christ. Et même si une influence sapientielle est indéniable en ces versets14, l’identification Christ/Sagesse est ici peu probable, car les écrits bibliques ne disent jamais de la Sagesse qu’elle est «première-née», seulement qu’elle fut créée «au commence- J.-N. ALETTI 214 15. C’est d’ailleurs aussi pour cela que Col 1,15-20 ne donne pas à Jésus Christ le titre de sophia. 16. Dieu seul a la sagesse en plénitude. Cf. Pr 2,2-4; Is 33,5-6; 45,3; Ba 3,14-15; 1En 46,3; 2Ba 44,14; 54,13-14. 17. Homélie III,2 (PG 62, col. 318). ment» (Si 24,9), «avant toutes choses» (Si 1,4.9; Pr 8,22 LXX). Au demeu- rant, le but de l’hymne n’est manifestement pas de mettre en parallèle le Fils de Dieu et la Sagesse pour suggérer leur identification15, car il insiste bien plutôt sur le rapport de subordination des êtres célestes les plus élevés – trônes, seigneuries, principautés, autorités –, mettant ainsi en valeur la supériorité du Christ à leur endroit. Christ est au-dessus de tout, et Col va jusqu’à dire qu’en lui sont cachés tous les trésors de la sagesse (2,3). S’il a en plénitude toute sagesse et toute connaissance, cela signifie qu’il faut al- ler à lui et à lui seul pour obtenir l’une et l’autre. Pourquoi, de la perfec- tion du Christ, Col 2,3 ne mentionne que la sagesse et la connaissance? La coloration biblique des expressions employées et leur reprise par le ju- daïsme invite à reconnaître un report des attributs divins sur le Christ16, pour convier à reconnaître en lui la plénitude hors de laquelle les croyants erreraient et seraient privés des biens divins mêmes. Parce qu’en Christ ils connaissent tout de Dieu, ils n’ont pas à chercher uploads/Philosophie/ la-chrsitologie-de-l-x27-epitre-aux-colossiones.pdf
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- Publié le Fev 27, 2022
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