Revue des Sciences morales et politiques — 0751-5804/1983/559/$ 5.00 ©Gauthier-

Revue des Sciences morales et politiques — 0751-5804/1983/559/$ 5.00 ©Gauthier-Villars La culture africaine Léopold SÉDAR SENGHOR Les biologistes actuels, s’appuyant sur la caractérologie et les tableaux numériques des groupes sanguins, concluent à l’unité culturelle du continent dit « noir ». Ce que confirme l’étude comparée des arts traditionnels africains et de la philosophie africaine. Pour les Grecs, créateurs de la philosophie européenne, la philosophie consiste en la recherche de la Sophia ou sagesse, « connaissance des premières causes et des principes des êtres », étant entendu que Dieu est, au-delà de la matière, « cause première et fin ultime ». Les Africains ne posent pas autrement le problème, si ce n’est que Dieu est, plus encore que l’Intelligence, la « Force des forces » qui anime la vie de l’univers. C’est en imitant Dieu, en animant la vie cachée sous les signes sensibles du monde, que l’art africain remplit son rôle. En témoignent la poésie, la musique et la sculpture qui répondent à la définition de l’art africain : « une image ou un ensemble d’images symboliques, mélodieuses et rythmées ». Depuis Bergson et la réhabilitation de la raison intuitive, le dialogue des cultures s’est engagé, et la civilisation de l’Universel a commencé de s’édifier, où l’Afrique joue un rôle essentiel et déterminant. * * * Si j’ai choisi de parler de la Culture africaine, c’est qu’en ce dernier quart du XXe siècle, nous achevons de bâtir, nolentes, volentes, cette « Civilisation de l’Universel » que Pierre Teilhard de Chardin nous annonçait pour l’aube du deuxième millénaire. Une civilisation qui serait composée des apports, complémentaires, de tous les continents et de toutes les races, sinon de toutes les nations. Et, à ce « rendez-vous du donner et du recevoir », pour parler comme Aimé Césaire, les Africains ne viendront pas les mains vides. Ils apportent, ils ont déjà commencé d’apporter leur culture. Mais qu’est-ce que la Culture ? J’avais pris l’habitude, quand j’enseignais, de la définir comme « l’esprit d’une civilisation ». C’était là une définition trop intellectualiste. À l’expérience et dans le contexte actuel du dialogue des civilisations, je dirai que la culture est l’ensemble des valeurs de création d’une civilisation. Les grands biologistes du XXe siècle, à commencer par mon ancien maître, le professeur Paul Rivet, ne séparent pas la culture de la biologie. Au demeurant, Jacques Ruffié, que vous avez entendu l’autre mois, a intitulé l’un de ses ouvrages De la Biologie à la Culture. Nous commencerons par montrer comment se pose ce problème en Afrique. * * * I. DE LA BIOLOGIE À LA CULTURE AFRICAINE Aujourd’hui, on divise le continent africain en « Afrique blanche » et « Afrique noire ». Cette division est plus politique que scientifique. Il reste que la plupart des ethnologues la maintiennent, bien qu’affaiblie. On distingue, généralement, les « Arabo-Berbères », les Chamites et les Noirs. La vérité est qu’en cette fin du Revue des Sciences morales et politiques - 2 XXe siècle, tous les continents, toutes les nations, voire toutes les races, à quelques exceptions près, sont métissés. Il n’est que de consulter leurs tableaux numériques des groupes sanguins. S’agissant de l’Afrique, nous pouvons y voir un peu plus clair en remontant, brièvement, de la Préhistoire à l’Histoire. Remontons jusqu’au Néolithique, avant le dessèchement du Sahara. On y trouvait deux races. Au Nord, vivait une grande race, depuis la Méditerranée jusqu’à la forêt tropicale dense. Plus on descendait vers le Sud, plus l’homme était grand et noir. Au Sud donc, vivait, dans la forêt, un petit homme jaune à la tête ronde. Ses descendants, plus ou moins métissés, sont les Pygmées, Bochimans et autres Hottentots, qui portent le nom général de Khoïsans. Cette situation a duré jusqu’à la désertification du Sahara, qui a poussé les populations qui habitaient cette région à émigrer, les unes vers le nord du continent, les autres dans ns la forêt tropicale et sur les plateaux de l’Afrique orientale, jusqu’en Afrique australe. C’est cette dernière migration qui a favorisé le métissage entre Grands Nègres et Khoïsans. La situation d’aujourd’hui résulte donc de la Géographie et de la Préhistoire, mais aussi de l’Histoire, c’est-à-dire des migrations asiatiques et européennes, très exactement, sémitiques et indo-européennes. Si l’on veut simplifier, les peuples d’Afrique se divisent, aujourd’hui, en deux groupes : en Arabo-Berbères et en Négro-Africains. Les premiers, qui habitent l’Afrique du Nord, sont des métis de Noirs d’Afrique et de Blancs, Sémites et Indo- Européens ; les seconds le sont de Noirs, Africains, voire Asiatiques, et de Khoïsans. En vérité, la réalité, comme le prouvent les tableaux numériques des groupes sanguins, est bien plus complexe. Ces tableaux des différents peuples de notre continent, pour ne pas encore parler de « nations », prouvent l’unité biologique de l’Afrique, bien plus affirmée que celle de l’Europe. En effet, dans tous les tableaux que j’ai eus sous les yeux, le groupe O vient en tête, et de loin, comme en Europe, sauf quelques exceptions, le groupe A. Mais, en Afrique du Nord, il y a un « mais », représenté par l’Égypte. Son tableau est bien plus semblable à ceux des pays soudano-sahéliens qu’à ceux du Maghreb. Voici, par exemple, les tableaux comparés de la Tunisie, de l’Égypte et du Sénégal. Groupes Tunisie Égypte Sénégal O. ....................... 49,8 43,97 46,8 A ...................... 22,9 33,01 23 B . ....................... 23,4 18,17 24 AB .................... 3,9 4,85 6,2 À la réflexion, la différence entre le Maghreb, d’une part, l’Égypte et l’Afrique noire, d’autre part, s’explique par les faits que voici. Au Maghreb les invasions indo- européennes, singulièrement celle des Vandales et autres Germains blonds, ont été plus fortes que celles des Sémites. De la Biologie, nous passerons à la Culture, dont la langue est, très souvent mais pas toujours, le meilleur témoignage, en tout cas, l’expression la plus fidèle. Si l’on exclut les langues importées par les invasions que voilà et par la colonisation ainsi que les « langues à clics » des khoïsans, toutes les langues parlées en Afrique étaient ou sont encore des langues agglutinantes, y compris l’ancien égyptien et le berbère. Déjà, Lilias Homburger, qui, dans les années 1930, enseignait les langues négro- africaines à l’École pratique des Hautes Études, soutenait cette thèse. Depuis lors, le professeur congolais Théophile Obenga a démontré la parenté de l’égyptien ancien et de certaines langues négro-africaines dans deux articles intitulés, respectivement, Revue des Sciences morales et politiques - 3 Origines linguistiques de l’Afrique noire (1) et Égyptien ancien et Négro-Africain (2). II. LA SAGESSE AFRICAINE Selon la définition donnée du mot « culture » au début de cet exposé, il s’agit de découvrir et définir les valeurs actives qui, non seulement ont créé la civilisation africaine, mais encore lui ont permis, depuis la Révolution de 1889 — j’y reviendrai —, de participer à l’édification de la Civilisation de l’Universel. Ces valeurs on les trouve, d’abord, dans sa philosophie. Je sais qu’on a nié qu’il y eût une philosophie africaine, du moins « négro-africaine », sinon une pensée. Je vous renvoie, pour vous confirmer cette philosophie, à quatre ouvrages majeurs : Dieu d’Eau, par Marcel Griaule, le grand ethnologue français, La philosophie bantoue par le Belge Placide Tempels, La Philosophie bantu (sic) comparée par le Rwandais Alexis Kagamé et La Pensée africaine par le Sénégalais Alassane Ndaw. La Philosophie, c’était, pour les anciens Grecs, créateurs de la civilisation européenne, la recherche de la sophia, de la sagesse. La sophia, c’est, d’abord, la connaissance des principes premiers, qui, étant derrière les phénomènes de la nature ou de l’univers, les produisent ou les expliquent. Comme l’écrit Aristote dans La Métaphysique, « la science nommée philosophie est généralement connue comme ayant pour objet les premières causes et les principes des êtres ». Telle est, cependant, la nature humaine que l’épistêmê, la connaissance — que l’on traduit, aujourd’hui, par « science » —, ne se suffit pas à elle-même. Pour être sophia, sagesse, elle doit passer à son application. C’est ainsi que la philosophie se transforme en morale. Allons plus avant. Qui dit morale dit but, objet de l’activité humaine. Il s’agit de transformer la vie humaine en transformant, à la fois, l’homme et le monde dans lequel il vit en interdépendance. « Tout art, écrit Aristote dans l’Éthique à Nicomaque, et toute investigation et pareillement toute action et tout choix tendent vers quelque chose à ce qu’il semble. Aussi a-t-on déclaré avec raison que le bien est ce à quoi toutes les choses tendent ». C’est, précisons-le, le « Souverain Bien », que le philosophe identifiait avec le « bonheur » et, plus précisément, l’immortalité. Retenons l’expression « tout art » ainsi que la notion d’« immortalité ». Deux idées que nous retrouverons dans la philosophie africaine. Cependant, avant de l’aborder, nous reviendrons sur le but de l’activité de l’homme, qui est, nous l’avons dit, de se transformer en transformant le monde. Ce qui lui permettent, précise Aristote dans le même ouvrage, trois facultés : « Or, il y a, dans l’âme, trois facteurs prédominants qui déterminent l’action uploads/Philosophie/ senghor-asmp-1983.pdf

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