Annuaire de l'École pratique des hautes études (EPHE), Section des sciences rel
Annuaire de l'École pratique des hautes études (EPHE), Section des sciences religieuses Résumé des conférences et travaux 122 | 2015 Annuaire de l'EPHE, section des Sciences religieuses (2013-2014) Philosophie en islam La question du fondement de l’étant : du Raffermissement de la croyance (Taqwīm al-īmān) de Mīr Dāmād aux Clés de l’invisible (Mafātīḥ al- ghayb) de Mullā Ṣadrā Conférences de l’année 2013-2014 Christian Jambet Édition électronique URL : https://journals.openedition.org/asr/1339 DOI : 10.4000/asr.1339 ISSN : 1969-6329 Éditeur Publications de l’École Pratique des Hautes Études Édition imprimée Date de publication : 1 septembre 2015 Pagination : 177-182 ISSN : 0183-7478 Référence électronique Christian Jambet, « La question du fondement de l’étant : du Raffermissement de la croyance (Taqwīm al-īmān) de Mīr Dāmād aux Clés de l’invisible (Mafātīḥ al- ghayb) de Mullā Ṣadrā », Annuaire de l'École pratique des hautes études (EPHE), Section des sciences religieuses [En ligne], 122 | 2015, mis en ligne le 09 septembre 2015, consulté le 10 juillet 2022. URL : http://journals.openedition.org/asr/1339 ; DOI : https://doi.org/10.4000/asr.1339 Tous droits réservés : EPHE Annuaire EPHE, Sciences religieuses, t. 122 (2013-2014) Philosophie en islam M. Christian Jambet Directeur d’études La question du fondement de l’étant : du Raffermissement de la croyance (Taqwīm al-īmān) de Mīr Dāmād aux Clés de l’invisible (Mafātīḥ al-ghayb) de Mullā Ṣadrā Notre conférence s’est placée dans le sillage de nos recherches antérieures portant sur l’héritage de la métaphysique d’Avicenne chez les philosophes de l’Iran safavide1. Nous avons examiné le lien qui unit les modes de résolution des deux questions métaphysiques majeures qui préoccupent les philosophes de l’École d’Ispahan, respectivement celle de la priorité qu’il convient de conférer à l’être (wujūd) ou à la quiddité (māhiyya) dans la constitution de l’étant et celle du Principe divin et de son pouvoir constitutif de l’étant créé. Nous avons expliqué les chapitres congruents à ces deux questions dans Taqwīm al-īmān, rédigé par celui que ses contemporains ont considéré comme le « troisième maître », Mīr Dāmād (m. 1040/1631)2, et dans Mafātīḥ al-ghayb3, une somme théologique rédigée par le plus illustre de ses élèves, Mullā Ṣadrā (m. 1050/1640-1641). Taqwīm al-īmān (Le Raffermissement de la croyance), rédigé en arabe, est souvent considéré comme un livre de théologie distinct des œuvres philosophiques de son auteur, mais cet ouvrage est, en réalité, un parfait exemple de l’articulation rationnelle entre la « partie universelle » de la métaphysique et la « partie qui concerne la souveraineté divine », entre métaphysique générale et théologie. Il se compose de cinq chapitres. Le premier porte sur les principes logiques indispen- sables à la démonstration de l’existence de Dieu : la division de l’étant en nécessaire et possible, la substance et l’accident, la causalité et la démonstration. Les quatre chapitres suivants satisfont au programme qui conduit de l’ontologie à la théologie rationnelle, progressant par des « raffermissements » successifs et, lorsque c’est utile, par des « corrections » intercalées qui complètent les précédents enseignements de logique. Le deuxième chapitre démontre que le Créateur existe et qu’Il est la cause de l’existence et de la nécessité de l’étant qui procède de Lui. Le troisième chapitre porte sur l’essence et l’unicité divines. Le quatrième traite de la transcendance de Dieu, de ses attributs et de sa suré- ternité (sarmad). L’éternité (dahr) et le temps (zamān) sont les attributs des étants émanés de Dieu, et sont donc frappés d’une postériorité ontologique à son égard. Nous avons montré qu’il y avait toute raison de supposer que la plus remarquable 1. Voir Annuaire EPHE-SR 120 (2013), p. 75-80. 2. Mīr DāMāD, Taqwīm al-īmān wa sharḥu-hu Kashf al-ḥaqā’iq ta’līf al-Mīr al-Sayyid Aḥmad Alawī maʽa taʽliqāt al-ḥakīm al-ilāhī al-Mullā ʽAlī al-Nūrī, éd. ‘Alī Owjabī, Téhéran 1374 h. s. 3. ṢaDr al-Dīn MuḥaMMaD Shīrāzī (Mullā ṢaDrā), Mafātīḥ al-ghayb, éd. Najafqulī ḥabībī, Téhéran 1386 h. s., 2 vol. Résumés des conférences (2013-2014) 178 élaboration théorique de Mīr Dāmād, la distinction triadique entre la suréter- nité, correspondant à l’unité pure du Créateur, antérieure à l’éternité, l’éternité, correspondant à l’unité toute de l’Intelligence, premier émané, unité qui est avec l’éternité, et l’unité qui est après l’éternité, correspondant à l’activité démiurgique de l’Âme, elle-même fondatrice d’une triade qui semble inachevée, celle de l’unité qui est avec le temps, reposait sur un schème dont l’origine lointaine se trouvait chez Proclus. Loin d’être une espèce du temps, l’éternité (dahr), l’aiôn, est bien l’éternité de l’Intelligence, celle du principe second de l’unité du tout, unité déri- vée de l’unité pure et transcendante du principe. Le dédoublement de l’éternité en la suréternité imparticipable et l’éternité participée serait-elle chez Mīr Dāmād un lointain héritage des Éléments de théologie (propositions 49-53) de Proclus ? Nous pensons, après l’examen que nous avons fait de cette question lors de nos conférences, que c’est une hypothèse de travail fructueuse. Le chapitre cinq porte sur la science divine, faite de l’unité de l’intellection, de l’intellectif et de l’intelligible. La science synthétique de Dieu est l’essence même de Dieu ; connaissance intégrale des étants créés, elle est « connaissance présentielle agente », mais la science est autre que l’essence divine lorsqu’elle devient science analytique de l’ensemble des étants. Mīr Dāmād a pour dessein de produire une métaphysique systématique, intégrant autant qu’il se peut les schèmes avicenniens, les hiérarchies néoplatoniciennes, les structures de la philosophie « illuminative » de Sohravardī et les enseigne- ments du Kalām shīʽite, tels qu’ils sont présents dans les œuvres duodécimaines de Naṣīr al-Dīn al-Ṭūsī. Il fixe ainsi le modèle syncrétiste qu’adopteront ses élèves, quitte à ce que certains d’entre eux, comme Mullā Ṣadrā, adoptent des solutions et des thèses contraires à celles de Mīr Dāmād. Ce programme fixe le cadre de la Weltanschauung des philosophes de l’époque safavide, celui de l’achèvement de la métaphysique islamique en terre d’Iran au xviie siècle de notre ère. On en reconnaît les diverses strates dans les expositions que notre philosophe a faites de la définition et du programme détaillé de la « science la plus haute », « la science divine » (al-ʽilm al-ilāhī), la métaphysique (ḥikma mā fawqa l-ṭabīʽa, ou ʽilm mā fawqa l-ṭabīʽa, litt. : le savoir de ce qui est au-dessus de la physique). L’une de ces expositions est présente au début de Taqwīm al-īmān (p. 199-202) et il est utile de la comparer à celle que Mīr Dāmād a placée au début de l’un de ses ouvrages les plus synthétiques, rédigé en persan, Jadhavāt wa Maqāvit4. La définition générale de la métaphysique reste celle qui prévaut depuis que les leçons d’Avicenne sont reçues dans l’enseignement des philosophes d’Ispahan, elle est « la plus parfaite science du plus parfait objet de science », elle a pour sujet l’étant en tant qu’étant. Elle établit les sujets des sciences particulières et leurs principes. La métaphysique se divise en deux parties, une partie universelle et une partie « seigneuriale». La métaphysique générale porte sur les accidents de l’étant en tant qu’étant, les quiddités des prédicaments essentiels. Cette métaphysique générale est la science des réalités effectives, autrement dit, pour Mīr Dāmād, des quiddités pures, telles qu’elles sont conçues délivrées des attaches particulières à la matière. 4. Mīr DāMāD, Jadhavāt wa Maqāvit, éd. Alī Owjabī, Téhéran, 1380 h. s., p. 10-14. M. Christian Jambet 179 La métaphysique spéciale ou théologie s’occupe des essences qui sont exemptes de tout mélange avec la matière, Dieu et les Intelligences. Mais Mīr Dāmād ne se contente pas d’adopter cette division classique ; il déploie le domaine de la théologie au point d’englober l’ensemble de « l’ordre totalisant de l’être ». Si le sujet de la métaphysique est l’étant en tant qu’étant, l’objet de la théologie est de démontrer que cet ordre total a un principe nécessaire par soi, subsistant et provident (qayyūm) duquel émane chaque étant créé. La théologie expose ration- nellement les propriétés de l’essence divine en adoptant un schème théologique où le principe est l’étant absolu, doué de l’unité pure et de la nécessité par soi, où la transcendance imparticipable n’exclut pas le pouvoir d’effusion de l’existence et le pouvoir de causalité, mais les impliquent, ce qui fait, sans nul doute, difficulté. Le nœud de l’ontologie et de la théologie se fait ainsi au niveau du principe divin, dans la paradoxale unité de la transcendance, d’une théologie apophatique, et de l’immanence, d’une théologie de la providence et de la gloire. Quant au débordement de la théologie sur l’ensemble des degrés de l’étant, il s’exprime par la science du flux émanateur. Les objets hiérarchisés de la science théologique correspondent aux degrés hié- rarchisés de la procession : 1. Le degré des Intelligences pures, celui que Sohravardī nommait le rang des lumières intelligibles dominatrices. En ce degré, au sommet des Intelligences, il faut distinguer le plus noble étant, le plus parfait, la première Intelligence, l’Intellect universel, qui est le « premier émané ». Il correspond à ce que le vocabulaire du Kalām nomme le Décret divin (qaḍā’) et au trône suprême. 2. Le degré des âmes célestes, qui sont des substances intellectives, degré des lumières gouvernantes (Sohravardī). Au sommet, là encore il est une âme supé- rieure, l’âme qui gouverne uploads/Philosophie/asr-1339.pdf
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- Publié le Fev 24, 2022
- Catégorie Philosophy / Philo...
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