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Tous droits réservés © Revue Intermédialités, 2004 This document is protected by copyright law. Use of the services of Érudit (including reproduction) is subject to its terms and conditions, which can be viewed online. https://apropos.erudit.org/en/users/policy-on-use/ This article is disseminated and preserved by Érudit. Érudit is a non-profit inter-university consortium of the Université de Montréal, Université Laval, and the Université du Québec à Montréal. Its mission is to promote and disseminate research. https://www.erudit.org/en/ Document generated on 09/22/2021 2:19 p.m. Intermédialités Histoire et théorie des arts, des lettres et des techniques Intermediality History and Theory of the Arts, Literature and Technologies L’image est le mouvant Georges Didi-Huberman Devenir-Bergson Becoming-Bergson Number 3, Spring 2004 URI: https://id.erudit.org/iderudit/1005466ar DOI: https://doi.org/10.7202/1005466ar See table of contents Publisher(s) Centre de recherche sur l'intermédialité ISSN 1705-8546 (print) 1920-3136 (digital) Explore this journal Cite this article Didi-Huberman, G. (2004). L’image est le mouvant. Intermédialités / Intermediality, (3), 11–30. https://doi.org/10.7202/1005466ar Article abstract At a time when the experimental method, theorised by Claude Bernard, was championed in biology laboratories, Henri Bergson proposed an “experimental philosophy” in which the “real”, understood as “what appears,” constituted the central object. Counterpoint to a true epistemology of the limits of scientism, the bergsonian project placed images at the center of knowing. By drawing a parallel between the bergsonian model and the instrumental images of Étienne- Jules Marey, this article interrogates the constitution of the “time-image” at the end of the 19th century. 11 L’image est le mouvant GEORGES DIDI-HUBERMAN 1. Henri Bergson, Matière et mémoire. Essai sur la relation du corps à l’esprit [1896], dans Œuvres, André Robinet (éd.), Paris, Presses universitaires de France, 1970 [1959], p. 321. Désormais, les références à cet ouvrage seront indiquées par le sigle « mm» suivi de la page et placées entre parenthèses dans le corps du texte. 2. Henri Bergson, «La philosophie de Claude Bernard» [1913], La pensée et le mouvant [1934], dans Œuvres, p. 1438-1439. À l’époque même où triomphait, dans les laboratoires de biologie, la mé- thode expérimentale théorisée par Claude Bernard, Henri Bergson a proposé d’«aller chercher l’expérience à sa source, ou plutôt au-dessus de ce tournant décisif où, s’infléchissant […], elle devient proprement l’expérience humaine1.» Non que Bergson refusât la leçon de Claude Bernard. Il a loué, au contraire, sa modestie devant le réel, sa façon de respecter la singularité des phénomènes, c’est-à-dire leur multiplicité et leur complexité. Il en admirait, corrélativement, l’extraordinaire audace philosophique: celle de refuser, au nom de l’expérience, tout esprit de système (et Bergson de citer ce dictum de Claude Bernard: «La philosophie et la science ne doivent pas être systématiques») pour produire d’authentiques concepts expérimentaux qui seront des concepts fluides ou, du moins, souples, plastiques: «Rappelons-nous aussi que jamais une idée, si souple que nous l’ayons faite, n’aura la même souplesse que les choses. Soyons donc prêts à l’abandonner pour une autre, qui serrera l’expé- rience de plus près encore2.» La philosophie, dit ailleurs Bergson, n’est proprement elle-même que lorsqu’elle dépasse le concept, ou du moins lors- qu’elle s’affranchit des concepts raides et tout faits pour créer des concepts bien différents de ceux que nous manions d’habitude, je veux dire des représentations souples, mobiles, presque fluides, toujours prêtes à se mouler sur les formes fuyantes intermédialités • n o 3 printemps 2004 12 d’un réel que l’analyse seule reste incapable d’appréhender en ses mouvements singuliers3. Mais qu’est-ce qu’une pensée du réel capable de renoncer, non seulement aux systèmes en général, mais encore à la raideur — si ce n’est à la rigueur — des concepts eux-mêmes? La réponse à cette question, chaque lecteur de Bergson s’en souvient comme d’une expérience de pensée proprement sidérante lorsque, au début de Matière et mémoire, le jeune philosophe demande que nous nous placions dans la situation — typiquement expérimentale — de «feindre pour un instant que nous ne connaissions rien», de renoncer à tous nos ancrages dans les systèmes philosophiques existants — réalistes ou idéalistes, peu importe — et, par con- séquent, de nous «en tenir» d’abord «aux apparences». Que se passe-t-il alors? «Me voici donc en présence d’images, au sens le plus vague que l’on puisse prendre ce mot, images perçues quand j’ouvre mes sens, inaperçues quand je les ferme.» (mm, p. 169-170) On imaginerait volontiers, à l’énoncé de telles phrases, tous les grands fondateurs de systèmes, depuis Platon jusqu’à Auguste Comte, se retournant, furieux, dans leur tombe. Qu’est-ce donc qu’une philosophie qui demande que soit maintenue l’apparence afin de mieux penser l’apparaître et, dans son flux, la structure même du réel? Qu’est-ce qu’une philosophie qui ose s’en remettre aux images jusque dans leur «sens le plus vague» et qui ne craint pas, quelques pages plus loin, d’affirmer: «Ce sont des objets ou, si l’on aime mieux, des images»… (mm, p. 173) Et même: «J’appelle matière l’ensemble des images.» (mm, p. 215) Qu’est-ce qu’une philosophie qui fait s’interpénétrer la perception et la mémoire jusqu’à revendiquer la notion de «représentation inconsciente»? (mm, p. 213-215, p. 283-291) L’audace de cette entrée en matière philosophique, dans le premier chapi- tre de Matière et mémoire, n’a rien des emportements métaphysiques ou «vitalistes » où l’on enferme un peu trop facilement le style de la pensée bergsonienne. Cette audace, en effet, donne la contrepartie rigoureuse d’une véritable épistémologie en formation, c’est-à-dire d’une réflexion sur les enjeux et les limites de la science positive. Bien avant Bachelard, Bergson a posé le problème de la démarche scientifique en termes d’obstacles ou de «faux pro- blèmes»; bien avant Althusser, il a souligné les méfaits de la «philosophie 3. Henri Bergson, « Introduction à la métaphysique» [1903], La pensée et le mou- vant, p. 1401-1402. Désormais, les références à ce texte seront indiquées par le sigle «im» suivi de la page et placées entre parenthèses dans le corps du texte. l’ image est le mouvant 13 spontanée des savants» en opposant la pauvreté du scientisme à la richesse de la science elle-même4. Aussi le philosophe devra-t-il repenser ce qu’expérience veut dire à l’âge triomphant de la méthode expérimentale, ce qui suppose un rapport nouveau de la pensée au savoir: À première vue, il peut paraître prudent d’abandonner à la science positive la considération des faits. La physique et la chimie s’occuperont de la matière brute, les sciences biologiques et psychologiques étudieront les manifestations de la vie. La tâche du philosophe est alors nettement circonscrite. Il reçoit, des mains du savant, les faits et les lois, et, soit qu’il cherche à les dépasser pour en atteindre les causes profondes, soit qu’il croie impossible d’aller plus loin et qu’il le prouve par l’analyse même de la connaissance scientifique, dans les deux cas il a pour les faits et pour les relations, tels que la science les lui transmet, le respect que l’on doit à la chose jugée. À cette connaissance il superposera une critique de la faculté de connaître et aussi, le cas échéant, une métaphysique: quant à la connaissance même, dans sa matérialité, il la tient pour affaire de science et non pas de philosophie. Mais comment ne pas voir que cette prétendue division du travail revient à tout brouiller et à tout confondre? La métaphysique ou la critique que le philosophe se réserve de faire, il va les recevoir toutes faites de la science positive, déjà contenues dans les descriptions et les analyses dont il a abandonné au savant tout le souci. Pour n’avoir pas voulu intervenir, dès le début, dans les questions de fait, il se trouve réduit, dans les questions de principe, à formuler purement et simplement en termes plus précis la métaphysique et la critique inconscientes, partant inconsistan- tes, que dessine l’attitude même de la science vis-à-vis de la réalité5. * * * Et Bergson de nous prévenir (comme pour une première justification de ses audaces théoriques): «La philosophie envahit ainsi le domaine de l’expérience. […] Il en résultera d’abord une certaine confusion.» (ec, p. 663) Qu’est-ce à dire? Que la philosophie, en ce domaine, ne gagnera sa précision — c’est tout l’enjeu revendiqué dans les premières pages de La pensée et le mouvant6 —qu’à 4. Henri Bergson, «Introduction (deuxième partie): de la position des problèmes» [1922], La pensée et le mouvant, p. 1271-1330. 5. Henri Bergson, L’évolution créatrice [1907], dans Œuvres, p. 660. Désormais, les références à cet ouvrage seront indiquées par le sigle «ec» suivi de la page et placées entre parenthèses dans le corps du texte. 6. Henri Bergson, «Introduction (première partie): croissance de la vérité, mouve- ment rétrograde du vrai» [1922], La pensée et le mouvant, p. 1253-1256. l’ image est le mouvant 14 faire exploser les cadres habituels de son rapport à la science en créant l’inévi- table confusion d’un déplacement des limites entre les méthodes et les domai- nes établis de la connaissance. L’idée que la philosophie soit quelque chose comme une «synthèse de la science» exprimée dans la langue naturelle s’avère, aux yeux de Bergson, aussi «désobligeante pour la science» (n’ayant pas besoin qu’on tire pour elle les conclusions de sa propre démarche) qu’elle est «inju- rieuse pour la philosophie» (n’ayant pas uploads/Philosophie/l-x27-image-est-le-mouvant-georges-didi-huberman.pdf
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- Publié le Mai 14, 2022
- Catégorie Philosophy / Philo...
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