Maurizio Badanai philosophe-thérapeute Zhì néng qì-gōng _____________________ _
Maurizio Badanai philosophe-thérapeute Zhì néng qì-gōng _____________________ ________________________________________________________________________________ ZHÌ NÉNG QÌ GŌNG 智能氣功 智 zhì : sagesse, intelligence1 能 néng : pouvoir, capacité – être capable de…, autorisé à… 氣 qì : puissance constitutive, force (ré)génératrice 功gōng : travail, effort, habileté – service, effet, réussite – mérite § 1. UNE DÉFINITION : 1 Probablement quelque chose d’apparenté à la sophia (σοφία, comme dans « philosophia ») ou à la phro- nèsis (φρόνησις) grecques, qui indiquent chez certains auteurs la sagesse, le choix éclairé, avisé, effectué dans la mouvance quotidienne des choses. 1 Maurizio Badanai philosophe-thérapeute Zhì néng qì-gōng _____________________ ________________________________________________________________________________ L’expression « zhì néng qì gōng » est fréquemment rendue par « qi-gong de la sagesse ». J’aime personnellement la traduire par « diligenter la sagesse et l’agentivité »2. Si la pratique du zhì néng qì gōng entretient et renforce la santé, elle vitalise aussi une kyrielle de vertus ou de compétences qui me paraissent exigées par la philosophie, c’est-à-dire, justement, par l’« amour de la sagesse ». C’est dans ce cadre et dans cet objectif que, personnellement, je m’y consacre. « En pratiquant, dit-on, un état de calme et de sérénité s’installe peu à peu dans la vie quotidienne ». Or la philosophie a précisément pour objectif d’ouvrir de la disponibilité contre nos réactions à l’emporte- pièce. Son apport consiste à créer du jeu ou de la marge au cœur de nos indispositions, pour donner sa chance à la sagesse. Le zhì néng qì gōng comme la philosophie ralentissent notre précipitation et notre prévention (Descartes). Contre les préjugés, ils laissent venir3. Contre les routines et l’accrochage aux en-soi de toute farine, ils réinstallent de la conscience et du maturatif. « C’est peut-être la tâche de la philosophie d’entrevoir ce qui n’existe qu’en faisant et en train de faire », écrit par exemple Vladimir Jankélévitch (1903-1985) (Le Je-ne-sais-quoi et le Presque-rien I, éd. du Seuil 1980, p. 72). Le zhì néng qì gōng, dans cet esprit, nous réinstalle dans une corporalité qui prélude à celle de l’organisme « tout fait » ou « constitué », défini par exemple par la surface cutanée, le nombre de bras ou une vulnérabilité déterminée (« je suis asthmatique »), mais celle du corps se faisant. Pratiquer le zhì néng qì gōng c’est si l’on veut s’approprier la vie comme pouvoir constituant.4 De là les innombrables bienfaits que moult études lui reconnaissent : immunité renforcée, diminution de la pression sanguine chez les hypertendus, meilleure mémoire, détente et joie accrues, augmentation de la motilité intestinale, ondes cérébrales alpha favorisant les autosuggestions de guérison et/ou de bien-être, résolution des douleurs rhumatismales, assouplissement des parois artérielles et j’en passe. Le médecin Pang (nom) Ming (prénom) a inauguré cette méthode durant les années 1980 sur le constat que la médecine s’occupait trop de soigner les maladies et pas assez de changer les modes d’existence qui permettaient aux maladies de s’installer. Le qi-gong comme la philosophie, en ce sens, diligentent l’agentivité (néng) même des personnes, plutôt que simplement leurs états. 2 La version anglaise d’un texte du docteur Pang Ming, fondateur du zhì néng qì gōng, donne d’ailleurs « Qigong for Wisdom and Abilities (qi-gong pour la sagesse et les capacités) » (The methods of zhì néng qì gōng Science (1992), éd. CreateSpace 1994, p. 6). Comme en philosophie, on ne prétend donc pas garantir des réponses sages à l’existence, mais entrebâiller dans notre réactivité en primesaut des interstices par où la sagesse puisse s’infiltrer. 3 Par « sérénité » j’entends le type de quiétude qui signe l’aptitude à laisser venir. La sérénité contraste notamment avec la tranquillité, qui tient de l’immobilisme sécurisant. 4 Cette manière de comprendre le qi-gong découle de mes recherches en philosophie et en anthropologie clinique. En ce qui concerne la première, je me réfère à la phénoménologie, et au rôle générateur du mouvement d’existence (ou « pulsion », ou « a priori universel de corrélation ») tel que le définit Renaud Barbaras. Pour les phénoménologues qui refusent de soumettre l’apparaître à un quelconque apparaissant, c’est le vivre lui-même qui prend continuellement corps, loin qu’il s’explique par les propriétés physico-chimiques d’un organisme pré-donné. Quant à la seconde, je pense en particulier à Jean Gagnepain, et à sa conception du corps comme « somasie » ou « incorporation », c’est-à-dire à la manière dont notre proprioception se gestaltise, se configure, c’est-à-dire se totalise et se donne des contours avec un centre, un ici et un là, un dedans et un dehors, un avant et un après. 2 Maurizio Badanai philosophe-thérapeute Zhì néng qì-gōng _____________________ ________________________________________________________________________________ 餘裕 yúyù : marge, surplus, abondance, aisance dans l’action La « marge » (de manœuvre), donnée entre autres choses par la sérénité subjective, fournit un critère objectif pour évaluer la progression du philosophe contre la réactivité crasse, ou l’indisponibilité. 餘 yú : rester, être en plus – 裕 yù : abondant, riche Calligraphie de Pascal Krieger, mon maître en jôdô (voie du bâton) de 1978 à 1998. Plusieurs succulences du zhì néng qì gōng le rendent particulièrement intéressant pour cultiver vertus et compétences philosophiques. En voici trois : 1°, Ce que Martin Heidegger (1889-1976) appelle le « séjour considératif (betrachtendes Verweilen) » auprès des étants, un intéressement patient5 qui terreaute la curiosité agitée par le souci dominant de distraction (Zerstreu-ung) et par « l’incapacité spécifique à séjourner auprès du plus proche (Das Unverweilen beim Nächsten »)6. 2°, Une seconde caractéristique apparie philosophie et zhì néng qì gōng. En définissant la philosophie comme « jardinage des évidences », je souligne qu’il s’y agit toujours au premier chef d’accompagner – tel un jardinier – des spontanéités dont nous ne sommes ni les créateurs ni les maîtres. En thérapie, ces spontanéités sont par exemple les valorisations, les projets, les ressources, les besoins ou les relations qui 5 Emmanuel Housset voit en la patience la « capacité à suspendre sa volonté pour écouter le monde ». Dans La douceur de la patience. La patience retrouvée (Revue d’éthique et de théologie morale N° 250, 2008), il la dépeint comme un « être capable de plus que soi dans la rencontre de ce qui n’est pas soi ». Plusieurs des caractéristiques qu’il en campe montrent à quelle point cette vertu sert la sagesse et l’agentivité. Patienter, c’est en effet : Vouloir ne pas forcer les choses (philosophie comme respect). Se déterminer par soi-même au lieu de se laisser déterminer par ce qui arrive (philosophie qua recul, antidote à notre réactivité). Savoir oublier ce qui est inessentiel. Persister vers un certain bien au milieu même des épreuves (philosophie comme jardinage, i.e. culture de ce qu’on estime préférable). 6 Sein und Zeit, 1927, § 36. 3 Citation : « Patience, patience, Patience dans l’azur ! Chaque atome de silence Est la chance d’un fruit mûr. » (Paul Valéry : Palme, 1922). Maurizio Badanai philosophe-thérapeute Zhì néng qì-gōng _____________________ ________________________________________________________________________________ émergent à notre étonnement7 chez le patient durant le travail. Or le zhì néng qì gōng se positionne dans une même attitude non-volontariste d’accompagnement. Contrairement à d’autres qi-gongs, il préconise notamment une respiration et une posture naturelle, et ne force pas l’attention sur les parcours des méridiens. 自然zìrán : nature(l), spontané(ité) – tel de soi-même, advenant par soi 自zì : soi-même, par soi-même, à partir de…, naturel – 然rán : tel, juste, correct 3°, La philosophie, notamment dans sa prestation fondamentale qu’est l’écoute (ἀκούειν, akouein), offre de la considération. Or la considération – explique Corine Pelluchon – exige, contrairement au respect, qu’on prenne en continu la mesure de la vulnérabilité des êtres. Elle obéit à un mouvement de « transdescendance, qui implique une connaissance de nous-mêmes passant par l’approfondissement de notre condition charnelle et l’exploration du sentir dans sa dimension pathique (…) » (Éthique de la considération, éd. du Seuil 2018, p. 127). Le terme « transdescendance » fut cogné par le philosophe Jean Wahl. Il désigne le fait de prêter attention aux racines pré-rationnelles sur lesquelles nous édifions – en les dépositivant ou en les dé-naturant, comme je l’explique dans mon Anthropologie clinique – le devenir sociétal, le travail, la liberté et la pensée humaines. La transdescendance est la reconnaissance de ce qui nous fait participer à un vivre commun : « C’est en approfondissant la connaissance de soi comme d’un être charnel, en faisant l’expérience de sa vulnérabilité, de sa finitude et de sa faillibilité, et en explorant le sentir dans sa dimension pathique ainsi que les couches primitives du vécu, que le sujet éprouve son appartenance au monde commun » (ibidem p. 254). Pelluchon dessine les voies privilégiées de la transdescendance dans la maladie, la douleur, la dépression et la pitié. Il y a étude transdescendante, me semble-t-il, lorsqu’encore je laisse s’exprimer certaines émotions, lorsque j’admets que je vieillis, que je ne possède pas l’habileté motrice de mon collègue plus jeune, et/ou que je dépends d’autrui, lorsque je m’ennuie, lorsque je me reconnais en cet être traversé de désirs sexuels parfois insupportables (au sens où l’on dit d’un gosse qu’il est insupportable), uploads/Philosophie/le-zhi-neng-qi-gong.pdf
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- Publié le Jui 21, 2021
- Catégorie Philosophy / Philo...
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