Dignité et vocation chrétienne du politique Colloque du 3 décembre 2016 Avec le

Dignité et vocation chrétienne du politique Colloque du 3 décembre 2016 Avec les contributions de Pierre MANENT, Florian MICHEL, Jean-François MATTEI, Jean-Louis SCHLEGEL, François d’AUBERT, Marie-Annick DUCHÊNE, Éric ROUSSEL, Henri TINCQ, Isabelle de GAULMYN, Jean-Dominique DURAND, Jean BIRNBAUM, Guy COQ, Dominique POTIER, Mgr Éric de MOULINS-BEAUFORT, Jean-Luc MARION présentées par Mgr Pascal WINTZER et le P. Philippe CAPELLE-DUMONT À l’heure où il semble que les citoyens n’espèrent plus que leurs élus changeront la vie et leur donneront des raisons d’espérer, pourquoi les chrétiens restent-ils parmi les derniers à plaider pour que soit reconnue la dignité du politique ? L’Observatoire Foi et Culture de la Conférence des évêques de France et l’Acadé- mie catholique de France ont demandé à des philosophes, des parlementaires, des historiens, d’anciens ministres, des journalistes, des écrivains et des théologiens d’expliquer les enjeux spirituels du politique : les chrétiens savent que le Royaume n’est pas de ce monde mais que Dieu vient dans l’histoire. Ils ne peuvent donc ver- ser ni dans le cynisme ni dans la démission, parce que le service du prochain est leur vocation, leur mission, leur devoir. INTRODUCTIONS 5 Religion, politique et société : ni confusion, ni séparation Mgr Pascal WINTZER Archevêque de Poitiers Ancien président de l’Observatoire Foi et Culture Ce colloque, organisé conjointement avec l’Académie catholique de France, prend la suite de celui de l’Observatoire Foi et Culture en 2015. Il demandait : Le désenchantement du politique est-il irréversible ?1 Je redoute qu’en 2016 les causes du désenchantement demeurent fortes, ne serait-ce qu’en évoquant un certain livre publié en octobre. On ne peut donc passer du désen- chantement à la dignité du politique comme s’il s’agissait d’oublier les propos tenus l’an dernier ; nous consonerions alors à l’un des reproches adressés aux politiques (ici le mot est au pluriel) : le court-termisme et la fuite en avant. Vous comprendrez cependant que les évêques, avec maints catholiques et avec beaucoup de nos concitoyens, ne puissent ni s’en réjouir, ni en prendre leur parti. Le 14 octobre dernier, le Conseil permanent de la Conférence des évêques de France publiait un petit ouvrage intitulé : Dans un monde qui change, retrouver le sens du politique2. Je pourrais certainement ajouter aux éléments qui désignent les points d’échec du politique. Mais la volonté du colloque de ce jour est de désigner quelques lieux d’un possible renouvelle- ment du politique. J’en propose quelques-uns et j’y suis conduit par le désir de politique, tout simplement le désir d’action qui vient d’être exprimé par la mobilisation certaine manifestée lors de la primaire de la droite et du centre, il y a quelques jours. * La première chose attendue des politiques s’exprime d’un verbe : « agir ». Je dis : « agir », pour ne pas dire : « faire »… Le verbe a déjà été retenu comme titre d’un livre récent3. Certainement qu’en 2016 personne ne donnerait crédit à un candidat aux élections qui entendrait « changer la vie » ; cependant, on attend que, dans la vie, des choses changent. Jean-Pierre Le Goff 1. Actes publiés au printemps 2016 aux éditions Parole et Silence. 2. Éditions Bayard / Cerf / Mame, Montrouge-Paris, octobre 2016. 3.  Titre du livre publié en septembre 2015 chez Albin Michel par le vainqueur de la primaire de la droite et du centre [Note d’édition – signalée ci-après NdÉ]. Observatoire Foi et Culture - Colloque 2016 6 relève : « En 1988, une publicité d’Ikea avait ironiquement salué la nouvelle situation : “En 68, on refaisait le monde, en 88, on refait sa cuisine” »4. Le problème, c’est que l’on en vient à se demander si ceux qui exercent une responsabilité politique croient encore qu’ils peuvent changer quelque chose à la cuisine… C’est la question que pose le dernier film de Ken Loach, Moi, Daniel Blake. Certes, le film est mili- tant – on connaît Ken Loach –, mais il pointe les absurdités d’un système qui semble ne plus favo- riser l’intégration d’une grande partie de la population5. Nous sommes là en Grande-Bretagne, il est vrai… Aucune ressemblance avec ce qui pourrait se passer en France ? Lorsque l’on n’attend plus rien de quelque action collective que ce soit, chacun est renvoyé à lui-même. Les turpitudes de certains élus, nationaux avant tout, confirment cet état de fait. On s’en sort le mieux possible, et foin de l’intérêt collectif… Si on a pu s’assurer une bonne place et surtout quelques gras émo- luments (plus ou moins honnêtes), on a gagné. Pourtant, cet « agir » que l’on attend du politique doit aussi trouver à se « dire » : le politique doit manifester au nom de quoi il engage une action. On reproche aujourd’hui à l’actuel chef de l’État de ne pas « dire le sens », dans une acception assez large de ce terme – de ne pas dire le sens poli- tique qui guide son action, et même de ne pas dire le modèle de société qui habite son projet, ce qui conduit à se demander s’il a un projet. Nombre de paroles plaident alors pour un recours à un grand récit national qui permettrait de dire un « commun », qui construirait le « vivre-ensemble ». J’emploie tous ces mots avec moult guillemets. Ce sont des éléments de langage qui n’illustrent pas un sens autour duquel chacun pourrait s’accorder. C’est surtout le « vivre-ensemble » que je vise ici. Pourtant, revient-il à l’État de « dire le sens », de proposer un projet qui emporte une adhésion presque spirituelle ? C’est vrai : ceci fait défaut. Mais la réponse peut-elle venir d’un homme ? La figure tutélaire d’un président de la République de qui on attend tout, et par lequel on ne peut alors qu’être déçu, est-elle une réponse adéquate à cette attente ? L’Église catholique craindrait une assomption du religieux entre les mains d’un pouvoir civil. Elle est dès lors très attachée à la laïcité, entendue comme distinction des ordres. * À ce sujet, et comme il est toujours bon d’élargir le propos, je m’éloigne de l’Hexagone pour me référer à un texte émanant d’un organisme de la Curie romaine, la Commission théologique inter- nationale. Elle publia en 2009 un texte intitulé : À la recherche d’une éthique universelle. Nouveau regard sur la loi naturelle. J’en retiens cette affirmation : L’État ne peut s’ériger en porteur de sens ultime. Il ne peut imposer ni une idéologie globale, ni une religion (même séculière), ni une pensée unique. Le domaine du sens ultime est pris en charge, dans la 4. Malaise dans la démocratie, Paris, Stock, 2016, p. 29. 5.  Dans ce film de Ken Loach (né en 1936) qui a remporté la Palme d’or au festival de Cannes en 2016, le héros éponyme ne peut plus travailler suite à un accident cardiaque, mais doit chercher un emploi pour percevoir les allocations de chômage (NdÉ). Dignité et vocation chrétienne du politique 7 société civile, par les organisations religieuses, les philosophies et les spiritualités, à charge pour elles de contribuer au bien commun, de renforcer le lien social et de promouvoir les valeurs universelles qui fondent l’ordre politique lui-même6. C’est donc l’existence des religions, et aussi leur reconnaissance comme participant, avec les phi- losophies et les diverses écoles de pensée, à la vie de la cité, qui permettent à l’État de se concen- trer sur ses missions. Au contraire, une laïcité excluant les religions de la vie civique serait certes attentatoire aux libertés, mais aussi néfaste à l’État : La référence à la loi naturelle retient l’État de céder à la tentation d’absorber la société civile et de sou- mettre les hommes à une idéologie. Elle lui évite aussi de se développer en État-providence qui prive les personnes et les communautés de toute initiative et les déresponsabilise. La loi naturelle contient l’idée de l’état de droit qui se structure selon le principe de subsidiarité, en respectant les personnes et les corps intermédiaires et en régulant leurs interactions7. On ne peut dès lors échapper à un travail sur les limites, en particulier celles qui distinguent les lois de la Loi : Le droit n’est pas arbitraire […]. Le droit naturel est l’ancrage des lois humaines dans la loi naturelle. Il est l’horizon en fonction duquel le législateur humain doit se déterminer lorsqu’il édicte des normes dans sa mission de servir le bien commun […]. Lorsque le droit naturel est nié, c’est la seule volonté du législateur qui fait la loi. Le législateur n’est plus alors l’interprète de ce qui est juste et bon mais s’arroge la prérogative d’être le critère ultime du juste8. L’effacement du religieux de l’espace et de la parole publics a conduit le politique à transformer son discours, à occuper une place qu’il déniait à d’autres. J’en prends un exemple : lors de la campagne pour les récentes élections américaines, puis à l’occasion de l’élection de Donald Trump, bien des arguments furent de nature morale : « Voter Trump, c’est mal », Clinton incarnant alors le camp du bien. uploads/Politique/ colloque-ofc-2016.pdf

  • 20
  • 0
  • 0
Afficher les détails des licences
Licence et utilisation
Gratuit pour un usage personnel Attribution requise
Partager