129 SIRIO ZOLEA* DROIT, POPULISME ET SENS COMMUN: LA THÉORIE DÉMOCRATIQUE FACE

129 SIRIO ZOLEA* DROIT, POPULISME ET SENS COMMUN: LA THÉORIE DÉMOCRATIQUE FACE À L’ÈRE DES POPULISMES1 ABSTRACT. La contribution présente développe dans le domaine du droit la notion de po­ pulisme élaborée par les études de théorie politique de Laclau et de Mouffe, en tant qu’une forme particulière d’articulation conflictuelle d’un discours politique dans une société liquide, fondée sur un partage dichotomique de la société en deux camps réciproquement antagonistes: le peuple (la base) et le pouvoir (les élites), identifiés selon des critères variables. C’est une stratégie discursive qui poursuit une mobilisation visant à la rupture politique, plutôt qu’à sa gestion dans la continuité institutionnelle, mais neutre en ce qui concerne les contenus po­ tentiels dont elle peut être remplie: tantôt progressistes, tantôt conservateurs; tantôt démocra­ tiques, tantôt autoritaires. Le monde du droit n’est pas étranger à l’avènement de l’ère des populismes. L’offensive visant à la colonisation du sens commun, qui est propre à tout discours populiste, se concentre souvent sur des sujets plus ou moins strictement juridiques. CONTENT. 1. Populisme: qu’est-ce-que c’est? L’histoire, les historiens, les commentateurs, la politique d’aujourd’hui – 2. La théorie populiste de Laclau – 3. Avantages de l’approche de La­ clau – 4. Hégémonie et sens commun – 5. Le droit dans des chaînes d’équivalence populistes: quelques exemples – 6. Conclusions: vers un populisme juridique * Postdoctoral Researcher in Private Comparative Law, lecturer in Transport and Tourism Law – University of Macerata. 1 Cet article développe le rapport présenté au Younger Scholars Forum du XXe Congrès général quadriennal de l'Académie internationale de droit comparé, à Fukuoka (Japon), le 25 Juillet 2018. On remercie Monsieur le Pro­ fesseur Francesco Clementi pour ses suggestions et ses conseils précieux. SIRIO ZOLEA 130 1. Populisme: qu’est-ce-que c’est? L’histoire, les historiens, les commentateurs, la po­ litique d’aujourd’hui On parle de plus en plus de “populisme” et ce mot est souvent violemment évo­ qué dans le débat politique comme un synonyme tantôt de “démagogie”, tantôt de “sub­ versivisme”, tantôt même de “néofascisme”, selon le contexte et selon la cible de l’accusateur. Ce signifiant flou s’est en effet rempli au fil du temps de signifiés différents, qui compliquent tout essai d’y faire correspondre une notion précise. On peut quand même essayer de mettre un peu d’ordre dans cette confusion, avant d’analyser les im­ plications de ce phénomène dans le monde du droit. On parlait de populisme déjà au XIXe siècle, notamment en Russie avec le narodničestvo et aux Etats-Unis (EU) avec le People’s Party. Le narodničestvo, plus ou moins familier aux lecteurs du monde entier à travers les romans de Dostoîevski et de Turgenev, fut à vrai dire un ensemble de tendances et idéologies assez bigarrées, à partir de certaines desquelles se développa le premier noyau du mouvement socialiste russe; répandu parmi les intellectuels russes de la deuxième moitié du siècle, le populisme voyait dans la communauté rurale traditionnelle et dans l’esprit des masses paysannes – avec lesquelles les populistes cherchaient un rapport direct – les bases d’un modèle de développement solidaire alternatif à la perspective d’une modernisation capitaliste.2 Le People’s Party américain se rapproche probablement déjà plus des emplois de nos jours du mot “populisme”. Ce mouvement, surtout formé par de petits propriétaires ruraux ruinés par les changements du commerce global et du mode de production interne, mais essayant d’adresser son message à toutes les classes productives, y compris les ou­ vriers des premières grandes usines, représentait principalement une forme de résistance contre la formation du capitalisme des grandes corporations. Son idéologie se fondait sur le mythe américain d’une société constituée en tant que communauté de petits pro­ priétaires, libres travailleurs de leurs propres terres; en se servant d’une rhétorique radi­ cale, les populistes attaquaient la centralisation des moyens de production et des richesses dans les mains d’un petit nombre de grandes entreprises et banques et défendaient une démocratisation des institutions et un rôle économiquement actif de l’Etat, qui devrait 2 V. F. VENTURI, Il populismo russo, voll. 1-3, II éd., Einaudi, Turin, 1972. DROIT, POPULISME ET SENS COMMUN 131 financer les agriculteurs à des conditions plus favorables que celles des banques et régle­ menter les nouveaux réseaux de communication (chemins de fer, télégraphes, etc.) et le marché dans l’intérêt général.3 L’Etat devait donc, dans leur conception, défendre acti­ vement les opportunités économiques de tout citoyen, en contrastant la formation d’élites économiques et politiques, incompatibles avec une liberté effective, et non seu­ lement formelle, du peuple. Le populisme est devenu l’un des sujets brûlants de l’historiographie nord-amé­ ricaine, surtout depuis la moitié du XXe siècle: c’est exactement de ce débat que des glissements sémantiques découlent, en rendant ce mot assez ambigu et polysémique. L’école du “consensus”, répandue aux années 1950 et 1960, tendait, dans son analyse, à minimiser l’importance des conflits, et notamment de la lutte des classes, dans l’histoire nationale et à exalter le rôle de valeurs partagées dans la société, comme le compétiti­ visme, l’individualisme économique et la propriété, au-delà des différences des factions. Le populisme étant la manifestation la plus flagrante et la plus répandue dans l’histoire récente des EU d’une autre tradition idéologique, plutôt visant à la rupture et à l’anta­ gonisme sociale qu’à la conciliation, aussi bien dans les formes que dans les contenus, ces historiens4 en ont fait la cible principale de leurs attaques, jusqu’au dénigrement de ce mouvement.5 En tant qu’emblème d’un radicalisme politique américain, le populisme 3 E. FONER, Give Me Liberty! An American History, vol. 2, V éd. (Seagull), W. W. Norton & Company, New York, 2017, pp. 649-659; N. POLLACK, The Populist Response to Industrial America, Harvard University Press, Cam­ bridge (Massachusetts) et Londres, 1962. 4 Le travail de loin le plus important à ce propos est celui de R. HOFSTADTER, The Age of Reform: from Bryan to F.D.R., Knopf, New York, 1955. 5 A. JÄGER, The Semantic Drift: images of populism in post-war American historiography and their relevance for (European) political science (working papers, n. 3), dans Populismus: populist discourse and democracy, Thessalonique, Juillet 2016, p. 5: “With the imaginative wit of the new urbanite, Hofstadter contrasted the Populist ‘Agrarian Myth’ with the ‘Commercial Realities’ of the late-nineteenth-century, accusing the Populist farmers of posing as an endan­ gered yeomanry for the sake of winning over American public opinion, while being in reality mere crypto-capitalists, utterly enmeshed in the ‘business society’ which they themselves claimed to criticise so vocally. Their hatred of pro­ cesses of financialisation and corporate capitalism could, in Hofstadter’s purview, better be explained out of a fear of losing status, rather than a steep decline in living standards. With the irony so characteristic of the post-war New York Intellectual, Hofstadter delivered a psychological portrait of the nineteenth-century ‘farmer-entrepreneur’ as divided between economic modernism and cultural traditionalism, perpetually schizophrenic in his defence of the market economy coupled with a plea for pastoral virtues, oscillating between two political poles which could only 132 était alors violemment assailli non seulement comme un certain mouvement histori­ quement circonscrit, mais plutôt comme l’archétype idéologique de toute déviation de l’axe du libéralisme capitaliste – déviations conçues par cette école, sous l’influence des dangers vécus par leur génération, comme essentiellement ultraréactionnaires – en y at­ tribuant des tendances comme un nationalisme et un isolationnisme poussés, un racisme de fond et un anti-intellectualisme extrême, ainsi qu’en y voyant les racines profondes d’expériences politiques successives néfastes très diversifiées,6 comme les mouvements profascistes américains7 et le maccartisme.8 C’est ainsi qu’aux EU la parole “populisme” a progressivement perdu l’ancrage avec le phénomène réel du People’s Party et avec son idéologie spécifique, pour définir génériquement les idéologies de tendances politiques disparates accusées de plébiscitarisme et de démagogie, qui n’ont en commun rien d’autre que l’appel direct aux masses populaires et le refus radical de l’ordre politique du pluralisme libéral, de ses formalités, de ses médiations et de son système d’équilibres délicats entre institutions différentes, surtout quand elles le contestent “de droite”, mais aussi quand elles le contestent “de gauche”.9 Dans ce sens, le mot s’est transmis dans le achieve institutional reconciliation in the ‘experimental pragmatism’ of the American New Deal”. 6 V. R. HOFSTADTER, The Age of Reform: from Bryan to F.D.R., Knopf, New York, 1955; cfr. N. POLLACK, Hofstadter on Populism: A Critique of “The Age of Reform”, dans The Journal of Southern History, vol. 26, n. 4, nov. 1960, pp. 499-500: “In presenting this critique it was necessary to confine the remarks to Hofstadter’s own evidence and in that way raise questions concerning the validity of his scholarship. It is suggested, however, that a re-searching of Populist manuscripts and newspapers shows even more effectively the weaknesses of his interpretation, for the ev­ idence on each of his themes points to an entirely different conclusion. For example, the Populists were far from adopting a retrogressively utopian view towards society; many of them accepted the fact of industrialism and sought to democratize its impact through highly specific measures. They did not hold to outdated producers’ values but reasoned that farmers and workers were being placed in precisely the same economic uploads/Politique/ droit-populisme-et-sens-commun-la-theorie-democratique-face-a-l-x27-ere-des-populismes 1 .pdf

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