Cahiers du Monde russe, 40/3, Juillet-septembre 1999, pp. 459-496. VLADIMIR L.
Cahiers du Monde russe, 40/3, Juillet-septembre 1999, pp. 459-496. VLADIMIR L. GENIS LES BOLCHEVIKS AU GUILAN La chute du gouvernement de Koutchek Khan LA RÉPUBLIQUE SOCIALISTE SOVIÉTIQUE DE PERSE fut proclamée le 4 juin 1920 dans la ville de Rasht, centre administratif de la province maritime du Guilan de l’Empire du shah, abandonnée par les Anglais. Cette proclamation était la consé- quence de l’expédition de l’escadre bolchevique dans le port persan d’Anzali dont le but était le retour des navires de la flotte de l’Armée blanche de la Caspienne qui y avaient été emmenés sous la protection des canons britanniques. Le gouverne- ment et le Conseil militaire révolutionnaire (Revvoensovet – Revoljucionnyj voen- nyj sovet) furent placés sous l’autorité de l’ultra-religieux Mirza Koutchek Khan, qui était tenu, même par ses ennemis, pour un « idéaliste honnête et consciencieux » et un « patriote sincère »1. Il était le chef des insurgés djangali qui, depuis de nombreuses années, luttaient dans les épaisses forêts du Guilan (le djan- gal) contre les forces d’occupation, d’abord tsaristes puis – après le coup d’État d’Octobre en Russie – britanniques. Après avoir conclu, dans l’intérêt de la libération de la patrie de l’oppression étrangère, une alliance militaire avec les bolcheviks et croyant en leur promesse de ne pas intervenir dans les affaires du pays, Koutchek Khan se décida, « le cœur serré » (d’après l’aveu de B. Abukov, commissaire des unités de débarquement de la flotte Volga-Caspienne), « de suivre la proposition du commissaire de la Flotte, [F. F.] Raskol’nikov et de proclamer « la République socialiste de Perse »2. 1. Denstervil’, Britanskij imperjalizm v Baku i Persii, 1917-1918. Vospominanija (L’impéria- lisme britannique à Bakou et en Perse. Mémoires), Tiflis, 1925, p. 24. Sur Koutchek Khan et sur les djangali, voir aussi : C. Chaqueri, The Soviet Socialist Republic of Iran 1920-1921. Birth of the trauma, Pittsburgh – Londres, 1995. 2. RCHIDNI, f. 544, op. 3, d. 44, ll. 4-5. V. L. Genis, « Bol’Òeviki v Giljane : provozglaÒenie Persidskoj sovetskoj respubliki » (Les Bolcheviks au Guilan : la proclamation de la République soviétique perse), Voprosy istorii, 1, 1999, pp. 64-82. D D D DO O O OS S S SS S S SI I I IE E E ER R R R 460 VLADIMIR L. GENIS Un an plus tard, en se souvenant de cette « petite expédition », dont l’objectif militaire était de nettoyer la mer Caspienne de l’Armée blanche et qui avait, au bout du compte, soulevé la « grande » question des relations avec les insurgés du Guilan, le chef du bureau caucasien du Comité central (CC) du Parti communiste de Russie (PCR(b)), Sergo OrdÂonikidze, reconnut que, pour les dirigeants de la RSFSR, il était évident « qu’il n’y avait aucun prolétariat en Perse », que la « paysannerie était attardée, obtuse et passive » et qu’en exprimant les intérêts de la bourgeoisie mar- chande, le mouvement de Koutchek Khan était un mouvement de libération natio- nale. « Nous savions, poursuivait Sergo, que cette bourgeoisie nationale haïssait le communisme encore plus que les Anglais. Mais il fallait que nous soutenions ce mouvement contre les Anglais, sans pour autant effrayer ces groupements par le spectre rouge du communisme »3. Du reste, avant ses négociations avec les chefs djangali, OrdÂonikidze comptait fortement sur leur radicalisme. Il pensait déjà, « en appuyant Koutchek Khan et les communistes persans, pouvoir proposer à Moscou de proclamer le pouvoir sovié- tique, d’occuper les villes les unes après les autres et de chasser les Anglais » (dans un télégramme du 23 mai, modérant ses ardeurs, il appela à « combattre pour le pouvoir soviétique et à chasser les Anglais »). Malheureusement, la rencontre avec Koutchek Khan à Anzali sur le paquebot Kursk montra que l’espoir d’une « soviétisation » rapide de la Perse était illusoire. Déçu, OrdÂonikidze informa Moscou, le 2 juin, « qu’il ne saurait être question d’un quelconque pouvoir soviéti- que en Perse. Koutchek Khan a même refusé de soulever la question agraire. Un seul slogan est mis en avant : à bas les Anglais et le gouvernement vendu du shah ! »4. Néanmoins, le 25 mai, le Politbjuro du CC du PCR(b) adopta une résolution recommandant à OrdÂonikidze de mener une politique de « soutien à Koutchek Khan ainsi qu’aux éléments démocratiques et révolutionnaires dans leur combat contre le gouvernement du shah en vue de l’accession de la Perse à l’indépendance ». Conformément à cette directive, le vice-commissaire du peuple aux Affaires étrangères de la RSFSR, L. M. Karahan, poussa OrdÂonikidze et Raskol’nikov à rechercher « l’union des travailleurs et même des éléments bour- geois et démocratiques autour de l’objectif national de l’expulsion des Anglais de Perse, du combat contre le gouvernement du shah et de la démocratisation ». « Seuls sont désignés comme adversaires, souligne-t-il, ceux des fonctionnaires et des classes possédantes qui se trouvent du côté des Anglais ». Par ailleurs, Moscou se montrait prêt à soutenir par tous les moyens « le mouvement national de libération » par une aide en argent, en armes, en instructeurs et même en volontaires, voire en navires de guerre, mais seulement sous le drapeau de la République indé- pendante d’Azerbaïdjan, soviétisée depuis peu. Ceci afin de ne pas donner matière, 3. Sovetskij Kavkaz, Organ Kavkazskogo Bjuro CK RKP, 1, 1921, p. 12. 4. RCHIDNI, f. 85, op. S, d. 1, l. 3 ; Bol’Òevistskoe rukovodstvo. Perepiska, 1912-1927. Sbor- nik dokumentov (Les dirigeants bolcheviks. Correspondance, 1912- 1927, Recueil de docu- ments), Moscou, 1996, pp. 129-130. LES BOLCHEVIKS AU GUILAN 461 encore une fois, à l’accusation contre la Russie bolchevique « d’impérialisme rouge » (les expéditions punitives des troupes tsaristes en Perse et les gibets des cours martiales restaient encore dans les mémoires). Le président du Revvoensovet de la République, L. D. Trockij, ordonna à Raskol’nikov, le 26 mai : « Aucune intervention militaire sous le drapeau russe. Pas d’envoi de corps expéditionnaires russes. Il faut insister le plus possible sur notre non- intervention en invoquant les exigences de Moscou sur le retrait des troupes russes et de la flotte rouge d’Anzali afin de ne pas éveiller de soupçons sur nos ambitions de conquête. » Par ailleurs, Trockij proposa à Raskol’nikov non seulement « d’accorder aux insur- gés toute l’aide militaire possible en remettant entre les mains de Koutchek Khan les territoires que nous avons occupés » mais aussi « de contribuer secrètement à mettre en place en Perse une propagande et une organisation soviétiques importantes ». De même, le 30 mai, Karahan donna comme instruction à OrdÂonikidze : « Nous ne serions pas contre l’organisation d’un nouveau pouvoir sur le modèle du pouvoir soviétique. L’appareil étatique et administratif serait soviétique mais sans la base sociale qui est la nôtre car des défections dans les rangs pourraient avoir lieu prématurément et le combat interne affaiblirait l’objectif qui est la libération de la Perse de l’Angleterre. »5 Dans les thèses présentées, le 14 juin, au Politbjuro sur l’activité des communistes en Orient le commissaire du peuple aux Affaires étrangères de la RSFSR, G. V. ¢i©erin, indiqua à son tour que « dans les pays pourvus d’un fort mouvement paysan et petit-bourgeois, comme c’est le cas en Perse, on peut envisager un mode de gouvernement de type soviétique quelque peu primitif mais qui serait populaire et démocratique. En aucun cas, celui-ci ne prendrait la forme d’une dictature prolétaire. […] En Perse, c’est le mouvement agraire qui constitue le fondement de la révolution, ce mouvement étant soutenu par la bourgeoisie citadine en lutte contre l’oppression, à la fois de la féodalité, du shah et de l’Angleterre ». C’est pourquoi, selon lui, tout en gardant leur propre étiquette politique, les com- munistes avaient pour objectif de participer au mouvement de libération contre les impérialistes britanniques et contre les « esclavagistes féodaux », liés à ces derniers. « Les communistes ne doivent s’attribuer que les tâches permises par la réalité économique sans nourrir d’illusions sur la possibilité d’une application prochaine du programme communiste. [...] Par ailleurs l’activité des 5. RCHIDNI, f. 17, op. 3, d. 83, l. 1 ; f. 562, op. 1, d. 21, l. 1 ; RGAVMF, f. r-917, op. 1, d. 1179, l. 62. 462 VLADIMIR L. GENIS communistes en Orient ne doit avoir aucun lien officiel avec le gouvernement soviétique et avec ses agents, car ces derniers poursuivent une politique complexe qui est soumise à la pression de la conjoncture diplomatique. »6 Obéissant à cette conception pragmatique, si l’on peut dire, des événements du Guilan, Moscou voyait la proclamation à Rasht de la « République soviétique » (avec tous les attributs propres à cette appellation : Sovnarkom, Revvoensovet, Armée rouge, etc.) comme une action plutôt réussie d’influence psychologique sur ses nombreux adversaires et, avant tout, sur l’allié le plus actif de ces derniers, le gouvernement britannique. Moscou, en outre, envisageait secrètement de reconsti- tuer une base militaire navale russe sur la côte perse de la mer Caspienne afin d’expulser les troupes britanniques d’une région se trouvant dans le voisinage immédiat de uploads/Politique/ gilan.pdf
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- Publié le Mai 01, 2022
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