GLOTTOPOL Revue de sociolinguistique en ligne n° 20 – juillet 2012 Linguistique
GLOTTOPOL Revue de sociolinguistique en ligne n° 20 – juillet 2012 Linguistiques et colonialismes Numéro dirigé par Cécile Van den Avenne SOMMAIRE Cécile Van den Avenne : Linguistiques et colonialismes : communiquer, décrire, imposer. Cécile Van den Avenne : Linguistique et colonialisme, 1974-2012, un entretien avec Louis- Jean Calvet. Gilles Couffignal, Michel Jourde : Linguistique et colonialisme : la place des études sur le XVIe siècle européen. Christian Lagarde : Le « colonialisme intérieur » : d’une manière de dire la domination à l’émergence d’une « sociolinguistique périphérique » occitane. El Hadji Abdou Aziz Faty : Les enjeux du processus de grammatisation du pulaar vus à partir de la Grammaire de la langue poul (Faidherbe, 1882). Aurélia Ferrari : Des archives coloniales de Lubumbashi aux pratiques et représentations linguistiques actuelles : persistance d’un « impérialisme » linguistique ? Alice Goheneix : Stratification linguistique et ségrégation politique dans l’Empire français : l’exemple de L’AOF (1903-1945). Géraldine Méret : Le nom propre et la propriété. Quelques problèmes posés par la nomination en situation coloniale et missionnaire : le cas des Capucins français de Maragnan. Cécile Van den Avenne : « De la bouche même des indigènes ». Le statut de l’informateur dans les premières descriptions de langues africaines à l’époque coloniale. Comptes rendus Céline Amourette : T. Stolz, C. Vossmann, B. Dewein (dirs.), 2011, Kolonialzeitliche Sprachforschung. Die Beschreibung africanischer und ozeanischer Sprache zur Zeit der deutschen Kolonialherrschaft [Recherches linguistiques au temps des colonies. La description des langues africaines et des langues océaniennes au temps de la domination coloniale allemande], Akademie Verlag, Brême, 312 p., ISBN: 978-3050051901. Clara Mortamet : Sara Pugach, 2012, Africa in translation – A history of Colonial Linguistics in Germany and Beyond, 1814-1945, The University of Michigan Press, 291 p., ISBN : 978- 0-472-11782-6. GLOTTOPOL – n° 20 – juillet 2012 http://www.univ-rouen.fr/dyalang/glottopol LINGUISTIQUE ET COLONIALISME, 1974-2012, UN ENTRETIEN AVEC LOUIS-JEAN CALVET Cécile Van den Avenne ENS Lyon/ICAR (UMR 5191) Ce numéro thématique emprunte son titre à l’ouvrage historique de Louis-Jean Calvet, dont la première publication date de 1974, et qui a été l’objet de multiples rééditions (1978, 1979, 1988, 2002) et traductions (italien, allemand, serbo-croate, espagnol, galicien, coréen, japonais). Ouvrage fortement ancré dans le contexte historique qui a vu sa publication, il continue à être très cité, pour l’impact de son titre (et de son sous-titre : Petit traité de glottophagie), alors que peu d’auteurs reviennent sur le contenu de ses analyses. Il nous a semblé important, au sein de ce numéro, de revenir à cet ouvrage historique, en proposant à son auteur un entretien. Au fil de la discussion, nous revenons sur les circonstances de la rédaction et de la publication de L&C, sur sa postérité, également sur un certain nombre de malentendus qu’il a pu faire naître. 1974. Retour sur les circonstances d’écriture et de publication de Linguistique et colonialisme CVDA : « Linguistique et colonialisme » est un ouvrage de jeunesse pourrait-on dire, tu avais une trentaine d’année quand tu l’as publié, il est aussi l’un de tes premiers ouvrages. Dans la préface que tu as écrite à la réédition en poche de 2002, tu reviens sur les circonstances de rédaction de ce livre, comment cela a croisé à la fois une certaine pratique de journalisme militant (écrire sur la chanson régionale minoritaire par exemple), une réflexion théorique linguistique, et aussi une pratique de la linguistique appliquée (formation des professeurs et composition d’une grammaire bambara au Mali). Pourrais-tu revenir encore davantage sur les circonstances et de composition de l’ouvrage et de publication : le rapport à un certain contexte politique, à un contexte académique, la façon dont cette publication croise ton parcours intellectuel et militant à ce moment-là ? LJC : En fait la première réédition, en format de poche, date de 1979, et j’avais rédigé en 1978 une préface à cette réédition qui s’intitulait Quatre ans après. Puis le livre est ressorti en grand format en 1988, avec une préface dont le titre est De la glottophagie à la politique linguistique. Et j’ai effectivement écrit en 2001 une nouvelle préface pour l’édition de 2002. Ces trois textes sont un peu comme des strates, des couches géologiques, une sorte de réévaluation cyclique de mes thèses, mais puisque tu m’interroges sur le troisième, allons-y. 7 GLOTTOPOL – n° 20 – juillet 2012 http://www.univ-rouen.fr/dyalang/glottopol Lorsque j’ai commencé à écrire L&C, au tout début des années 1970, je vivais en France depuis à peine dix ans (j’ai passé les 18 premières années de ma vie en Tunisie) et je venais de découvrir le Mali, où j’avais en 1969 et 1970 encadré des stages de formation de maîtres, et travaillé pour l’UNESCO en 1971, pour la grammaire du bambara à laquelle tu fais allusion. C’est le choc entre ma longue expérience de la Tunisie et cette découverte de l’Afrique qui est à l’origine du projet. En travaillant sur ce thème, j’en suis venu au colonialisme intérieur, et il y a là deux catalyseurs importants. En premier lieu mes rapports avec Yves Rouquette, militant occitan qui s’occupait de la maison de disque Ventadorn, ainsi que ma rencontre avec différents chanteurs occitans (Patrick, Marti), bretons (Alan Stivell), ou alsaciens (Roger Sieffer). En second lieu j’ai beaucoup discuté avec Yves Person, qui était professeur d’histoire africaine à la Sorbonne et qui était par ailleurs militant de la cause bretonne. C’est lui qui a dirigé le numéro des Temps Modernes dans lequel j’ai publié un article qui deviendra ensuite l’un des chapitres de L&C. Mais toutes ces rencontres, avec Rouquette, Person, les chanteurs, nous ramènent à l’hebdomadaire Politique Hebdo dans lequel j’écrivais régulièrement sur la chanson (dont la chanson en langues régionales), le Larzac, les luttes des minorités (j’avais par exemple interviewé des responsables de l’IRA et de l’ETA). Il y a là une sorte de bouillon de culture, et si j’ai ensuite pris mes distances avec l’ETA par exemple, qui semblait regretter Franco et voulait continuer la lutte armée après le retour de la démocratie en Espagne, je n’ai nullement renié ce que j’écrivais sur les langues minoritaires de l’hexagone. Simplement, en quarante ans, les situations ont évolué. On peut regretter ce que révèle par exemple le recensement de 1999 sur la transmission des langues de migrants et des langues régionales, mais les faits ont la vie dure. On y apprend que 26 % des Français ont été élevés par des parents qui parlaient à la maison une autre langue que le français, et que le taux de transmission de ces langues va pour les langues de migrants de 86 % pour le turc à 25 % pour le polonais, et pour les langues régionales de 45 % pour l’alsacien à 10 % pour le breton. C’est-à-dire que les langues de migrants se transmettent plus que les langues régionales et que leur transmission est d’autant plus importante que la migration est récente. Quant aux langues régionales, leur taux de transmission est en constante diminution. C’est dans ce contexte qu’il faudrait réévaluer la situation et réfléchir à une politique. Ce qui ne m’empêche pas de trouver lamentable la position de la France par rapport à la charte européenne des langues. CVDA : Pourrais-tu revenir aussi sur les lectures qui te nourrissaient à l’époque et qui ont pu nourrir ta réflexion dans la composition de cet ouvrage ? LJC : Pour ce qui concerne mes lectures de l’époque, elles étaient nombreuses et la bibliographie de L&C en rend en partie compte. Plus intéressante est peut-être la situation théorique dans laquelle je me trouvais. J’avais fait une thèse de lexicographie (sur les sigles) avec André Martinet, j’enseignais à la Sorbonne dans une ambiance très « fonctionnaliste » (Martinet avait baptisé son structuralisme linguistique fonctionnelle) et j’étais en désaccord avec cette approche des faits linguistiques que je trouvais coupée des pratiques sociales. Je lisais Meillet, bien sûr, et les premiers textes de Labov en anglais. Mais, surtout, j’étais très marqué par Sartre et Barthes. Sartre qui, à propos de Foucault je crois, avait dit que le structuralisme était le dernier rempart de la bourgeoisie contre le marxisme, et Barthes qui était pour moi à l’époque le seul à utiliser un peu les instruments de la sémiologie et de la linguistique pour mener une critique de la société. CVDA : Tu parles, toujours dans cette préface de 2001, d’une « analyse scientifico- militante des pratiques linguistiques de la colonisation ». Pourrais-tu revenir sur l’association de ces deux termes, l’ancrage scientifique et l’ancrage militant, qui ont présidé à l’écriture de L&C ? 8 GLOTTOPOL – n° 20 – juillet 2012 http://www.univ-rouen.fr/dyalang/glottopol LJC : J’ai toujours considéré que le scientifique ne pouvait pas rester dans sa tour d’ivoire, dans son laboratoire, qu’il devait en quelque sorte remplir une fonction séculière. Je vais aligner des lieux communs, mais parler des langues c’est aussi parler de la société dans laquelle on les utilise, et dans L&C je parlais, en linguiste, de la colonisation. D’autres auraient pu aborder d’autres versants de la colonisation, on aurait pu imaginer des travaux sur « droit et uploads/Politique/ linguistique-et-colonialisme-1974-2012-u.pdf
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- Publié le Apv 03, 2021
- Catégorie Politics / Politiq...
- Langue French
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