Faut-il enseigner les religions à l’école ? Avec  Christian DEFEBVRE,Directeur

Faut-il enseigner les religions à l’école ? Avec  Christian DEFEBVRE,Directeur de l’Institut de recherche et de formation en éducation à la citoyenneté  Jean-Paul GUETNY, Directeur de Actualités des religion Le débat est animé par Eric PORTAIS. Eric PORTAIS Plus que l’enseignement des religions, ne faut-il pas parler d’enseignement de l’histoire des religions ? Christian DEFEBVRE Je pense en effet que certaines disciplines sont des terrains privilégiés pour apporter les bases d’une culture religieuse indispensable à la culture aujourd’hui. Comment lire un tableau, entrer dans un œuvre littéraire, sans un minimum de connaissances ? L’histoire peut apporter un éclairage dans ce domaine. C’était la démarche adoptée par Philippe Joutard et qui se trouve dans les programmes officiels depuis maintenant dix ans. Eric PORTAIS Faites-vous une différence entre l’histoire des religions et les religions dans le cadre de l’enseignement scolaire ? Christian DEFEBVRE On peut aborder les religions par de multiples angles. L’histoire est un de ces biais. On peut aussi les aborder par d’autres disciplines : par exemple la philosophie, la littérature, l’art. Eric PORTAIS Vous enseignez dans un lycée. Est-il possible d’enseigner l’histoire sans aborder l’histoire des religions ? Christian DEFEBVRE L’enseignement des religions à l’école pose problème du fait de l’histoire de notre système éducatif. Dans un premier temps, la laïcité se traduit par le refus de Dieu à l’école, ce qui a écarté l’enseignement des religions, en considérant que la religion relevait du domaine privé. Petit à petit, on est revenu sur ce schéma initial dans la perspective d’une laïcité plus ouverte, qui considère que la transmission de l’héritage des religions a pleinement sa place. Il n’en demeurait pas moins que les enseignants manquaient de formation et d’outils. C’est pourquoi nous nous sommes efforcés de fabriquer un manuel d’histoire des religions qui retrace l’évolution de chaque famille spirituelle en Europe. C’est un travail de longue haleine qui a duré dix ans. Eric PORTAIS Les enseignants ne sont-ils pas tentés de prêcher pour leur propre paroisse et, ainsi, de transformer la vérité historique ? Jean-Paul GUETNY M. Morinaud, qui est secrétaire de la Ligue de l’enseignement, disait que l’enseignement des religions est culturellement utile et civiquement nécessaire. C’est une préoccupation de la société actuelle : nous devons apprendre à nous comprendre et, pour nous comprendre, nous devons nous ouvrir à la religion de l’autre. Eric PORTAIS Vous pensez que vos lecteurs ont envie de partir à la découverte de leurs voisins ? Jean-Paul GUETNY Il y a deux démarches complètement différentes qu’il faut bien distinguer :  la catéchèse, d’une part, qui est la transmission d’une foi ; on croit à quelque chose et on va essayer de communiquer cette croyance à quelqu’un d’autre ;  la démarche de culture religieuse, d’autre part, qui consiste à transmettre des connaissances, et en particulier des connaissances symboliques, avec un souci d’objectivité scientifique, pour autant qu’on puisse rester neutre. Nous pouvons prendre l’exemple de Jésus.  Pour un croyant chrétien, il ne fait pas de doute que Jésus est le fils de Dieu.  Dans une démarche de culture religieuse, par contre, on dira : " pour un chrétien, Jésus est le fils de Dieu ". Celui qui enseigne ne se prononcera pas lui-même sur la vérité de l’affirmation, mais il dira à ceux qui le lisent ou qui l’écoutent : " c’est ainsi que les chrétiens comprennent l’identité de Jésus ". Pour répondre plus précisément à votre question, je souhaite vous faire part de deux observations.  Le premier constat est qu’en France, beaucoup de gens sont encore religieux. D’après une enquête sur les valeurs européennes qui vient d’être publiée, 58% des Français déclarent appartenir à une religion.  Par ailleurs, 28% de la population se déclare intéressée, non seulement à sa propre religion, mais à recueillir des informations sur la religion des autres. Cette évolution s’explique, à mon sens, par trois motivations : o tentative de comprendre l’autre : le conflit israëlo-palestinien illustre bien la nécessité de connaître l’enjeu de Jerusalem, place symbolique dans l’islam et le judaïsme ; o nécessité d’assurer la paix civique : si on veut avoir plus de respect à l’égard de ceux qui pratiquent l’islam, il faut entrer dans une connaissance plus profonde de cette religion ; o recherche spirituelle enfin : beaucoup de gens veulent se faire des convictions à partir de ce qu’ils observent chez les uns et les autres. Ils éprouvent le besoin de savoir comment les chrétiens, les juifs, les musulmans, les bouddhistes se représentent les choses. Au fond, ce parcours à travers les différentes traditions est un moyen de se construire soi-même. Eric PORTAIS Quand les gens dont vous parlez sont des adolescents, qui peut apporter des réponses à leurs interrogations, et avec quels moyens ? Christian DEFEBVRE Nous vivons une période de transition et on peut déplorer un décalage entre des intentions et les réalités. La réalité en Terminale, c’est un programme colossal pour le baccalauréat, dans lequel la question des religions n’intervient qu’indirectement. En dehors des programmes, d’autres espaces peuvent être envisagés, y compris dans les établissement publics. Je connais un lycée public de Roubaix qui vient de créer un " Club des religions " qui permet d’appréhender la compréhension des religions dans un cadre nouveau et dynamique. Eric PORTAIS Que fait-on au sein de ce " Club des religions " ? Christian DEFEBVRE Il ne faudrait pas rentrer dans le registre de l’improvisation. Il ne faut pas manquer l’occasion offerte de s’ouvrir à la religion de l’autre et des outils me semblent indispensables. Notre manuel européen peut servir, durant le cours d’histoire, pour la préparation d’un exposé en français, ou lors de temps consacrés à la lecture comparée des religions ou à l’approfondissement d’une religion. La question qui se pose à l’historien est de savoir jusqu’où nous allons quand nous transmettons le domaine de la religion : en reste-t-on à la question purement historique ou doit-on enseigner ce que cette religion a laissé comme mémoire dans l’histoire et comment le cheminement spirituel a évolué ? La question des limites de l’approche du spirituel est une question très importante pour l’enseignant. De ce fait, sortir du cadre strict de l’enseignement peut être une alternative intéressante. Quand, il y a 10 ans, a été lancée la question de l’enseignement des religions, sous l’impulsion de Philippe Joutard, deux projets étaient en présence :  celui de Philippe Joutard qui recommandait d’introduire l’enseignement des religions dans le cadre de l’enseignement ;  et celui de Baubérot qui préconisait un temps pour approcher les religions comme science des religions, dans une perspective ouverte d’un temps pour le sens. Au départ, j’étais très Joutard. Dix ans plus tard, je pense qu’on aurait besoin des deux approches. L’idéal serait que :  les enseignements évoluent, avec une part importante accordée aux religions dans les programmes d’histoire, français et philosophie ;  et que, dans le même temps, on dispose d’un temps pour le sens dans un contexte où l’alimentation, l’environnement, toutes les questions d’aujourd’hui nous renvoient à la question du sens et des repères. Eric PORTAIS Comment évoluent les statistiques que vous avez évoquées précédemment ? Jean-Paul GUETNY Le chiffre de l’appartenance religieuse est en régression. En 1981, 85% des Français déclaraient pratiquer une religion. Ce chiffre a régressé à 58% en 1999. Par contre, une nouvelle catégorie, que les sociologues baptisent " les sans religion/croyants " est apparue. Pendant tout un temps, on pensait qu’il ne pouvait pas y avoir de croyance religieuse hors de l’appartenance à une famille religieuse ; aujourd’hui, il existe des croyants sans appartenance. Parmi ces derniers, se recrutent ceux qui ont un intérêt pluraliste pour les religions. Cette catégorie me paraît devoir croître, pour deux raisons.  En premier lieu, les sociétés sont de plus en plus plurielles sur le plan religieux. Il fut un temps où une religion dominait dans chaque pays. On ne parlait pas des autres religions. Aujourd’hui, en France, 4 à 5 millions d’habitants se réclament de l’islam, un peu plus d’un million se déclarent protestants et 500 000 se réclament du judaïsme. Une nouvelle famille se constitue autour du bouddhisme. Eric PORTAIS Avec les réserves habituelles sur le bouddhisme qui est plus une philosophie qu’une religion. Jean-Paul GUETNY A cette remarque, je fais observer que le christianisme ne s’est pas reconnu comme religion avant le IVème siècle. On parlait précédemment de sagesse.  La seconde raison qui explique la croissance des sans religion/croyants résulte de la mondialisation qui possède également une composante religieuse. Aujourd’hui, nous voyageons de plus en plus ; nous recevons des informations de toutes parts. Il m’a fallu attendre une vingtaine d’années pour visiter une mosquée. Mes enfants, par contre, ont visité très jeunes des temples bouddhistes et hindous. Nous voyons des reportages sur d’autres civilisations que les nôtres. C’est ce que le Professeur Jean-Paul W…., un sociologue des religions, appelle " la mondialisation symbolique ". Si nous voulons comprendre les autres, comprendre les symboles des autres, l’enseignement des religions ne devrait pas être limité à l’école mais uploads/Religion/ religions 1 .pdf

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  • Publié le Fev 06, 2022
  • Catégorie Religion
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