2 ISAAC ASIMOV ROBERT SILVERBERG L'HOMME BICENTENAIRE (TOUT SAUF UN HOMME) 3 Po
2 ISAAC ASIMOV ROBERT SILVERBERG L'HOMME BICENTENAIRE (TOUT SAUF UN HOMME) 3 Pour Janet et Karen avec plein d'amour. 1 « Si vous voulez bien vous asseoir, Monsieur », dit le chirurgien en indiquant le siège devant son bureau. « Je vous en prie. — Merci », dit Andrew Martin. Il s'assit calmement. Il faisait tout calmement. C'était sa nature, un trait de son caractère qui ne changerait jamais. A le voir, personne n'aurait cru qu'Andrew Martin était poussé dans ses derniers retranchements. C'était pourtant le cas. Il avait traversé la moitié du continent pour cette consultation. C'était son ultime espoir d'atteindre le but majeur de sa vie ; voilà ce à quoi tout se résumait. Tout. Le visage d'Andrew était uni et inexpressif — bien qu'un observateur pénétrant eût pu s'imaginer déceler une pointe de mélancolie dans son regard. Il avait les cheveux lisses, châtains, assez fins, et on eût dit qu'il venait de se raser de près : ni barbe, ni moustache, ni aucune affection du visage. Ses vêtements étaient de bonne coupe, simples et de bon goût, d'un rouge-violet velouté comme couleur dominante ; mais ils étaient nettement passés de mode, avec leur style ample et fluide qui avait eu son heure de gloire plusieurs générations auparavant et qu'on ne voyait plus que rarement aujourd'hui. Le chirurgien était lui aussi assez inexpressif : rien de très étonnant, puisque son visage, comme le reste de sa personne, était en acier inoxydable légèrement teinté de bronze. Assis le dos bien droit derrière son imposant bureau dans la pièce sans fenêtres loin au-dessus du lac Michigan, il regardait Andrew Martin de ses yeux rougeoyants où rayonnaient la sérénité et la pondération les plus absolues. Posée sur le bureau devant lui, une plaque de cuivre luisante indiquait son numéro de 4 série, le mélange habituel de lettres et de chiffres qu'on lui avait attribué à sa sortie d'usine. Andrew Martin ne prêta aucune attention à ce chapelet de caractères alphabétiques et numériques. Des systèmes d'identification aussi plats et mécanistiques ne présentaient aucun intérêt pour lui — pas maintenant, plus maintenant, plus avant très longtemps. Andrew n'avait pas envie d'appeler le robot chirurgien autrement que « docteur ». Le chirurgien dit : « Tout ceci est très irrégulier, vous savez, Monsieur. Très irrégulier. — Oui. Je sais, dit Andrew Martin. — Je n'ai quasiment pensé à rien d'autre depuis que votre requête a été portée à mon attention. — Je regrette sincèrement toute gêne qu'elle pourrait vous avoir causée. — Merci. Je vous suis reconnaissant de votre sollicitude. » Le ton et les paroles étaient très formels, très courtois, et très inutiles. Tout ce qu'ils faisaient, c'était de s'éviter mutuellement, ni l'un ni l'autre n'osant en venir à l'essentiel. Et à présent, le chirurgien ne disait plus rien. Andrew attendit qu'il reprît la parole. Le silence se prolongea. On n'arrivera à rien comme ça, se dit Andrew. « Ce que j'ai besoin de savoir, Docteur, dit-il au chirurgien, c'est la date la plus proche à laquelle l'opération peut avoir lieu. » Le chirurgien eut une hésitation perceptible. Puis il dit d'une voix douce, avec cette note indélébile de respect qu'avait toujours un robot face à un être humain : « Je ne suis pas certain, Monsieur, de parfaitement comprendre comment une telle opération pourrait être pratiquée, sans parler de la raison pour laquelle elle serait désirable. Et, bien entendu, je ne sais encore pas qui subira l'opération que vous me proposez. » Le visage du chirurgien aurait pu exprimer une respectueuse intransigeance, si l'acier moxydable aux courbes élégantes dont il était fait avait pu, d'une façon ou d'une autre, afficher une telle expression — ou même une quelconque expression. Ce fut au tour d'Andrew Martin de rester un moment sans rien dire. 5 Il examina la main droite du robot chirurgien — sa main de coupe — posée absolument immobile sur le bureau. Elle était superbement dessinée. Les doigts de métal étaient longs et effilés, façonnés en forme de boucles d'une grande beauté plastique, des boucles si gracieuses et adaptées à leur fonction qu'on voyait sans difficulté un scalpel s'ajuster dedans et, à l'instant où elles entraient en action, s'unir en une harmonie parfaite aux doigts qui le maniaient : le chirurgien et le scalpel fondus en un seul outil merveilleusement efficace. Voici qui était rassurant, se dit Andrew. Il n'y aurait pas une hésitation dans le travail du chirurgien, pas de tâtonnement, de tremblement, d'erreur, ni même de possibilité d'erreur. Tant de compétence allait de pair avec une grande spécialisation, bien entendu — une spécialisation si ardemment voulue par l'humanité que rares étaient les robots de l'époque moderne pourvus d'un cerveau indépendant. La grande majorité était de simples auxiliaires d'unités centrales immensément puissantes et possédant des capacités de traitement qui débordaient de loin les limitations de place imposées par la structure d'un unique robot. De plus, il n'y avait en fait aucun intérêt à ce qu'un chirurgien fût autre chose qu'un ensemble de détecteurs et de moniteurs, ainsi qu'un jeu d'appareils destinés à manipuler des instruments — sauf que les gens préféraient encore avoir l'illusion, à défaut d'autre chose, que c'était un individu qui les opérait, et non le membre d'une vague machine. Aussi les chirurgiens — en tout cas, ceux qui avaient une clientèle privée — étaient encore encérébrés, c'est-à-dire pourvus d'un cerveau indépendant. Mais celui-ci, encérébré ou non, avait une capacité si limitée qu'il ne reconnaissait pas Andrew Martin, et même n'avait probablement jamais entendu parler de lui. C'était là une expérience nouvelle pour Andrew. Il était très célèbre. Il n'avait évidemment pas recherché cette célébrité — ce n'était pas son genre — mais la célébrité, ou tout au moins la notoriété, lui était néanmoins échue. A cause de ce qu'il avait accompli ; à cause de ce qu'il était. Non pas qui il était, mais ce qu'il était. Au lieu de répondre à la question du chirurgien, Andrew demanda 6 avec une absence de pertinence remarquable : « Dites-moi, Docteur : vous est-il jamais venu à l'esprit que vous aimeriez bien être un homme ? » La question, bizarre et inattendue, désarçonna visiblement le chirurgien. Il hésita un instant comme si l'idée d'être humain lui était si étrangère qu'elle ne s'adaptait à aucun des chemins positroniques dont il disposait. Puis il reprit son sang-froid et répondit d'un ton serein : « Mais je suis un robot, Monsieur. — Ne croyez-vous pas qu'il serait mieux d'être un homme ? — Si on m'accordait le privilège de m'améliorer, Monsieur, je choisirais d'être un meilleur chirurgien. La pratique de mon art est le but premier de mon existence. Je ne pourrais en aucune façon être un meilleur chirurgien si j'étais un homme, mais bien si j'étais un robot plus perfectionné. Il me plairait effectivement beaucoup d'être un robot plus perfectionné. — Mais même dans ce cas vous voudriez être un robot. — Oui. Bien sûr. Je trouve très agréable d'être un robot. Comme je viens de l'expliquer, Monsieur, si l'on veut exceller dans la pratique extrêmement difficile et exigeante de la chirurgie moderne, il est nécessaire d'être... — Un robot, oui », dit Andrew avec une pointe d'exaspération. « Mais pensez à la soumission que cela sous-entend, Docteur ! Réfléchissez : Vous êtes un chirurgien hautement qualifié. Vous travaillez dans le domaine des plus délicats de la vie et de la mort ; vous opérez certaines des personnes les plus importantes du monde, et peut- être même avez-vous aussi des patients venant d'autres mondes. Et cependant... cependant... un robot ? Cela vous suffit ? Malgré toute votre compétence, vous êtes obligé de suivre les ordres de n'importe qui, de n'importe quel humain : d'un enfant, d'un imbécile, d'un rustaud, d'un criminel. La Deuxième Loi l'exige. Vous n'avez pas le choix. A la seconde même, je pourrais dire : " Levez-vous, Docteur ", et vous ne pourriez faire autrement que vous lever. " Mettez les mains sur le visage et agitez les doigts ", et vous les agiteriez. Je vous ordonnerais de vous 7 tenir sur une jambe, de vous asseoir par terre, d'aller à droite ou à gauche, tout ce qui me passerait par la tête, et vous obéiriez. Je pourrais vous dire de vous démonter membre par membre, et vous le feriez. Vous, un grand chirurgien ! Pas l'ombre d'un choix. Un humain siffle un air et vous sautillez en rythme Bon sang, ça ne vous choque pas que j'aie le pouvoir de vous faire faire n'importe quoi, aussi idiot, aussi futile, aussi dégradant que ce soit ? » Le chirurgien était resté impavide. « Ce serait un plaisir de vous faire plaisir, Monsieur. A quelques exceptions évidentes près. S'il se trouvait que vos ordres impliquent que je vous fasse du mal, à vous ou à tout autre être humain, il me faudrait tenir compte des lois fondamentales de ma nature avant de vous obéir, et selon toute probabilité je ne vous obéirais pas. La Première Loi, qui concerne mon uploads/Sante/ isaac-asimov-1976-lhomme-bicentenaire.pdf
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- Publié le Jul 28, 2021
- Catégorie Health / Santé
- Langue French
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