Cahiers de praxématique 38 | 2002 Langue, discours, culture Système linguistiqu

Cahiers de praxématique 38 | 2002 Langue, discours, culture Système linguistique et ethos communicatif Language as system and cultural rules of communication Catherine Kerbrat-Orecchioni Édition électronique URL : http://journals.openedition.org/praxematique/540 ISSN : 2111-5044 Éditeur Presses universitaires de la Méditerranée Édition imprimée Date de publication : 1 janvier 2002 Pagination : 35-57 ISSN : 0765-4944 Référence électronique Catherine Kerbrat-Orecchioni, « Système linguistique et ethos communicatif », Cahiers de praxématique [En ligne], 38 | 2002, document 1, mis en ligne le 01 janvier 2010, consulté le 08 janvier 2021. URL : http://journals.openedition.org/praxematique/540 Tous droits réservés Cahiers de praxématique 38, 2002, 35-57 Catherine KERBRAT-ORECCHIONI Université Lyon 2 (GRIC)/Institut Universitaire de France Système linguistique et ethos communicatif 1.!Introduction La linguistique a pour objectif de décrire les langues, envisagées soit «!en elles-mêmes et pour elles-mêmes!», soit dans les relations que le système entretient avec des instances externes, qui sont essentiel- lement de deux ordres!: les processus cognitifs d’une part, et le contexte socioculturel d’autre part. C’est dans cette dernière perspective que se situe le présent volume. Les relations entre langue et culture sont complexes, puisque la langue est tout à la fois une composante et un véhicule de la culture (cette notion recouvrant l’ensemble des savoirs et croyances, dis- positions et normes, manières de dire et de faire propres à une com- munauté particulière!1). Selon les aspects de la langue auxquels on s’intéresse, les considérations culturelles sont plus ou moins «!in- contournables!»!: on peut y échapper sans dommage si l’on s’occupe du système phonologique (on ne voit guère par exemple ce que la culture a à voir dans le fait que la langue considérée ait ou non retenu comme pertinente l’opposition sourd/sonore), ou de la plupart des composantes du système grammatical, comme l’ordre des mots ou les phénomènes d’accord — en revanche, le système des formes temporelles, aspec- tuelles ou modales n’est pas sans refléter certaine «!vision du monde!» 1. C’est-à-dire, selon la formule aussi fameuse que lapidaire de Goodenough!: «!Tout ce qu’il faut savoir pour être membre!» (1964, 36!: «!As I see it, a society’s culture consists of whatever it is one has to know or believe in order to operate in a manner acceptable to its members.!» 36 Cahiers de praxématique 38, 2002 propre à la communauté parlante!2. Ou bien encore!: l’existence d’une catégorie morphologique d’«!honorifiques!» a, comme on le verra plus loin, des implications sociales fortes. Il en est de même pour l’ensemble du lexique, que la culture investit de toute part (les découpages concep- tuels opérés par la langue, l’organisation des champs sémantiques —!plus ou moins finement analysés selon l’importance de ce champ pour la communauté parlante!—, l’existence de certains «!mots-clefs!», etc., constituent à cet égard d’excellents révélateurs), et a fortiori pour les fonctionnements pragmatiques qui ont été mis au jour plus récem- ment. Précisons à ce propos que si par «!langue!» on entend l’ensemble de toutes les règles ou régularités qui sous-tendent la production et l’interprétation des énoncés attestés!3, on doit y admettre aussi celles qui commandent le fonctionnement de phénomènes tels que!: les actes de langage directs et indirects, les mécanismes inférentiels, le système des tours de parole, l’enchaînement des interventions et des échanges, les connecteurs pragmatiques et conversationnels, les marqueurs de la relation interpersonnelle et les rituels de politesse, etc. La réflexion sur les rapports entre langue et culture n’est pas nouvelle!: elle caractérise déjà, dans la première moitié du XXe siècle, le paradigme «!humboldtien!» des recherches en sciences du langage (F.!Boas, J.!Trier, E.!Sapir, B.!L.!Whorf). Mais avec l’extension du do- maine de la «!langue!», il importe de repenser l’articulation entre langue et culture, et l’hypothèse dite «!de Sapir-Whorf!», dont on sait qu’elle connaît deux formulations!: —!version forte!: les catégories de la langue conditionnent notre vision du monde!; —!version faible!: la langue reflète la culture, et constitue donc pour l’analyste un moyen d’appréhender à travers elle les réalités culturelles 2. Par exemple, le système français se caractérise par une relative symétrie des formes temporelles, le présent étant encadré par le passé d’un côté et le futur de l’autre (à noter toutefois que les formes de passé sont plus nombreuses que les formes de futur). Or une telle représentation des choses peut sembler étrange, voire présomp- tueuse, à des locuteurs dont le système grammatical n’admet pas de considérer le futur comme un véritable «!temps!» symétrique du passé (ou invite à l’accompagner d’un Inch’ Allah ou quelque formule du même genre)!: il est certain que l’avenir n’a pas le même statut de «!factualité!» que le présent ou le passé. 3. Conception «!large!» de la langue, qui est loin de faire l’unanimité chez les linguistes. Système linguistique et ethos communicatif 37 dont elle est dans une certaine mesure le miroir. C’est essentiellement à cette version que je vais m’intéresser!: il est incontestable non seule- ment que la culture imprègne l’ensemble des discours produits par la communauté parlante, mais aussi qu’elle est en quelque sorte «!encap- sulée!» dans le système de la langue, selon des modalités diverses qu’il convient d’interroger. Je le ferai en me limitant à un type particulier de faits culturels, à savoir les normes communicatives en vigueur dans une société donnée (car ces «!polysystèmes!» que sont les cultures diffèrent aussi quant à leurs conceptions et pratiques de l’échange langagier)!; normes dont il semble a priori évident qu’elles ont quelque chose à voir avec la langue, mais qui en même temps nous confirment que la langue et la culture constituent bien deux instances indépendantes!: il suffit à cet égard de constater que le fonctionnement de la communication varie sensiblement d’un pays anglophone à l’autre (voir par exemple Ren- wick, 1983, sur l’«!ethos communicatif!» comparé des Australiens et des Américains, ou Herbert, 1989, sur les différences dans le fonction- nement du compliment chez les anglophones d’Afrique du Sud et des États-Unis!4), et peut à l’inverse se ressembler dans des sociétés qui n’utilisent pas la même langue pour communiquer (exemple des socié- tés à culture musulmane). Mais commençons par illustrer l’idée selon laquelle il est permis de voir dans la langue un certain nombre de «!traces!» de la conception qu’une société se fait de la communication et des rapports sociaux, en reprenant quelques-unes des observations effectuées dans le champ de la pragmatique contrastive (ou cross-cultural pragmatics). 2.!Que la langue reflète la culture!: quelques exemples 2.1.!La «!preuve lexicale!» (lexical evidence) Poursuivant à sa manière la tradition whorfienne, Wierzbicka reprend en divers lieux l’idée selon laquelle les découpages concep- 4. Clyne constate ici même la rareté des études de ce type —!signalons toutefois des ou- vrages tels que Smith (ed.), 1987, ou Garcia & Otheguy (eds), 1989 (mais il est vrai que la plupart des études réunies dans ces volumes comparent l’usage qui est fait de l’anglais entre locuteurs natifs et non natifs). Les études de ce genre sont encore plus rares concernant le français (il serait pourtant fort instructif de comparer le fonction- nement de la communication dans les différentes sociétés francophones). 38 Cahiers de praxématique 38, 2002 tuels, tels qu’ils se cristallisent dans le lexique, varient d’une langue à l’autre (à l’exception de quelques «!primitifs sémantiques!» universels qui ont de ce fait vocation à venir fonder le Natural Semantic Meta- language!5). Dans cette mesure, ces découpages marquent à des degrés divers la culture dans laquelle ils s’inscrivent, la démonstration de Wierzbicka s’appliquant aussi bien à l’ensemble des termes qui dési- gnent des speech acts ou des speech genres, qu’à des termes isolés tels que l’anglais privacy ou le japonais enryo (qui signifie quelque chose comme self-restraint, 1991a!: 76)!; voir aussi (1991b) l’analyse qu’elle nous propose de quelques autres mots-clefs du japonais, admis comme révélateurs des «!valeurs culturelles centrales!» (core cultural values) de cette société, dans la mesure où viennent en quelque sorte s’y condenser certains aspects spécifiques de l’idéologie collective en matière de communication, et qui se reconnaissent d’abord aux dif- ficultés qu’on a à les traduire!6. Notons toutefois que l’argument lexical, avec ses différentes fa- cettes (existence ou non de tel ou tel concept lexicalisé, fréquence de tel ou tel terme, connotation péjorative ou méliorative qui s’y attache), doit être manié avec précaution. Par exemple, Wierzbicka note (1991a!: 48-49) que compromise est neutre en anglais, alors que son équivalent allemand est frappé d’une connotation négative — mais en français, un «!compromis!» c’est plutôt une bonne chose (sauf s’il implique une «!compromission!»)!: faut-il en conclure que la société française se caractérise par un à un ethos plutôt «!consensuel!» ? Semblablement, pour illustrer l’anti-individualisme qui règne en Corée, Underwood (1977!: 7) allègue la connotation négative du mot «!individu!» en coréen, mais le terme n’est guère mieux connoté en français… Autre exemple encore!: Wierzbicka signale (ibid.!: 103) que certaines langues possèdent un mot signifiant «!mensonger!», mais aucun équivalent de «!vrai!», ce dont elle conclut que les cultures en question ne valorisent pas comme nous la vérité — mais le français nous fournit un cas simi- 5. Une soixantaine d’unités d’après Goddard, ici même. 6. Dans ce volume, Wierzbicka nous fournit un nouvel exemple, celui de l’adverbe really, dont la montée en puissance en anglais moderne, corrélative uploads/Societe et culture/ a-lire.pdf

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