HORS SÉRIE La beauté Philosophiques 55 RÉFLEXIONS SUR LA CRÉATION ARTISTIQUE SE
HORS SÉRIE La beauté Philosophiques 55 RÉFLEXIONS SUR LA CRÉATION ARTISTIQUE SELON ALAIN1 Georges Canguilhem La beauté se tient aux frontières de la nature et de l’artifice. D’un côté elle se découvre par l’observation attentive, parfois émer- veillée, de ce que nous n’avons pas créé et qui s’offre à notre percep- tion – beauté naturelle. D’un autre côté elle émerge par certains de nos ouvrages, à des degrés et sous des modalités très variés qui ont toutefois en commun d’impliquer un certain travail, celui des mains, du corps tout entier, de l’esprit – beauté artistique. Ce qui retient l’attention d’Alain dans son Système des beaux-arts c’est l’im- portance déterminante du métier artisanal ou artistique, sans lequel la beauté resterait fragment imaginé et fugace, sans posséder jamais la matérialité durable d’une œuvre. Raison pour laquelle il ne va pas de soi d’associer la beauté au dynamisme d’une imagination estimée – trop vite? – créatrice. C onsciemment ou non, l’idée que l’homme se fait de son pouvoir poétique répond à l’idée qu’il se fait de la création du monde et à la solution qu’il donne au problème de l’origine radicale des choses. Si la notion de création est équivoque, ontologique et esthétique, elle ne l’est ni par hasard, ni par confusion. Dès que l’homme se met à trouver le monde excentrique, hors des gonds, ou inquiétant, dès qu’il se demande: «Comment ces choses sont-elles possibles?», dès qu’il confronte ce qu’il lui est donné de percevoir à ce qu’il pourrait lui-même concevoir, c’est-à-dire enfanter, il donne naissance simultanément à deux problèmes, celui de la création et celui de ses créations. Or, c’est un fait historique, né à la rencontre du monde hellénique et du monde judéo-chrétien, que la réflexion philosophique sur la fonction artistique 1. Cet article est paru dans le n° 69 des Cahiers philosophiques de décembre 1996. Il reproduit le texte d’un essai publié dans la Revue de métaphysique et de morale (Paris, n° 2, 1952). HORS SÉRIE / SEPTEMBRE 2 0 0 8 Philosophiques 56 HORS SÉRIE / SEPTEMBRE 2 0 0 8 L A B E A U T É est traditionnellement séduite par le prestige d’une conception intellectua- liste de l’activité démiurgique, conception que même le dogme chrétien de la création ex nihilo s’est trouvé comme contraint d’intégrer. Si le Dieu de Descartes crée des créatures sans préméditation, sans une contemplation d’essences ou d’archétypes auxquels l’exécution se référerait comme à un canon, c’est vraiment un Dieu assez insolite dans le panthéon des idées de Dieu. Le Timée, à bien regarder, continue de hanter les théologies occi- dentales, incertaines à décider si la création du monde pose un problème d’origine et de dépendance, ou de destination et d’organisation, ou bien les deux. C’est au point, que Kant peut affirmer dans la Critique du juge- ment, qu’une théologie couronne nécessairement une téléologie (§75). Or, la conception platonicienne de la démiurgie entraîne deux consé- quences concernant les rapports du faire au savoir et de l’œuvre au modèle. D’une part, le Socrate des Dialogues méprise les artisans incapables de rendre compte de ce qu’ils font, aussi bien que les poètes aliénés dans l’enthou- siasme, c’est-à-dire toute forme d’activité inconsciente de ses procédés et de ses fins ; d’autre part, l’art du démiurge ou de l’homme consiste à imiter l’Idée ou l’imitation de l’Idée, à se conformer à un modèle, à réaliser dans l’œuvre un certain plan. L’imitation d’un objet déjà fabriqué par imitation est une tromperie. C’est l’eàcasticæ surpassée encore en nocivité par la fautasticæ art de simuler l’imitation (Sophiste, 235 d-236c). Penser et créer: l’interprétation intellectualiste S’il nous fallait un exemple à la fois de la connexion entre le problème ontologique et le problème esthétique de la création et de l’ascendant de la solution intellectualiste type, le platonisme, en pareille matière, nous nous permettrions de le demander à Pascal. «La dernière chose qu’on trouve en faisant un ouvrage est de savoir celle qu’il faut mettre la première2. » Il ne convient pas de chercher, ici, un argument pour quelque théorie de la création artistique, hostile au primat de l’inspiration sur l’exécution, en mettant l’accent, au contraire, sur la fécon- dité, pour elle-même miraculeuse, d’un exercice qui se crée, chemin faisant, ses normes. Pascal n’anticipe pas sur Nietzsche: «Voilà qui est fâcheux. C’est toujours la vieille histoire. Lorsqu’on a fini de se bâtir sa maison, on s’aper- çoit soudain qu’en la bâtissant on a appris quelque chose qu’on aurait dû savoir avant de commencer. L’éternel et douloureux “trop tard”. La mélan- colie de tout achèvement3.» Non, il n’y a pas dans cette Pensée la moindre trace de compréhension sympathique pour le possible désespoir d’un créa- teur, conscient de l’inadéquation de sa créature, rendu par sa création même plus lucide et plus exigeant. C’est que Pascal est assuré qu’il existe des choses premières en soi et des choses dernières en soi. Il y a un Créateur, un seul authentique, le Dieu de la Genèse, qui a créé le monde sans retouches, satis- fait de son œuvre et s’accordant le repos après l’achèvement. Au regard de cette création, toute activité poétique humaine est dérisoire. L’originalité est 2. Pascal, Pensées, éd. Brunschvicg, I, 19. 3. F. Nietzsche, Par-delà le bien et le mal, § 277. 57 R É F L E X I O N S S U R L A C R É AT I O N A RT I S T I Q U E S E L O N A L A I N L A B E A U T É un monopole divin. Il n’y a d’originalité qu’originelle et il ne peut y avoir qu’une origine, de même qu’il ne peut y avoir qu’une fin. Entre l’origine et la fin toutes choses sont distribuées selon un ordre de type organique4, où les termes ne peuvent échanger leur place ni leur rang. « La nature a mis toutes ses vérités chacune en soi-même, notre art les renferme les unes dans les autres, mais cela n’est pas naturel : chacune tient sa place5. » On com- prend, dès lors, la double dépréciation de la science («Je trouve bon qu’on n’approfondisse pas l’opinion de Copernic6») et de l’art: «Quelle vanité que la peinture, qui attire l’admiration par la ressemblance des choses dont on n’admire point les originaux7. » De cette Pensée célèbre, si souvent mal comprise, André Malraux dit justement qu’elle n’est pas une erreur, mais une esthétique8. Pascal fonde sur la hiérarchie ontologique des êtres la hiérar- chie du plan des œuvres de l’esprit. Partout ce qui est en soi premier doit être placé premier. De même qu’une vie humaine, pour être heureuse, doit commencer par l’amour et finir par l’ambition, au lieu d’allier ces deux passions pour leur ruine réciproque9, de même un discours vrai doit suspen- dre l’enchaînement des démonstrations à des notions premières, garanties, faute de pouvoir être explicitées sans régression à l’infini par la clarté de la lumière naturelle. Il y a donc un ordre géométrique, parfaitement véritable, absolument certain, sinon absolument convaincant, soutenu par la nature à défaut du discours10. L’art de plaire lui-même comporte des règles aussi sûres que l’art de démontrer, et c’est seulement l’impuissance de l’homme qui l’em- pêche de se faire aimer des rois aussi sûrement qu’il peut démontrer les éléments de la géométrie à qui en comprend les hypothèses11. Il est donc tout à fait logique de dénoncer l’imagination, puissance du possible, comme maîtresse d’erreur et de fausseté, et de décider en fin de compte que « ce n’est pas dans les choses extraordinaires et bizarres que se trouve l’excel- lence de quelque genre que ce soit…12». Inversement, certains auteurs ont pu penser que le pouvoir poétique de l’homme manifeste sa valeur par le sentiment de choc qu’il donne à éprou- ver à qui contemple ses produits. On connaît les jugements de Baudelaire: «Le beau est toujours bizarre…13» et: «Parce que le beau est toujours éton- nant, il serait absurde de supposer que ce qui est étonnant est toujours beau14 ». Alors que chez Pascal une théorie de la création ontologique et théologique commande la théorie de la création artistique, chez Baudelaire la théorie de la création artistique commande une théorie de la création onto- logique. À qui reconnaît la valeur authentiquement créatrice de l’imagina- tion de l’artiste, la création du monde doit apparaître comme une œuvre 4. Pascal, Pensées,VII, 475, 476, 477. 5. Ibid., I, 21. 6. Ibid., III, 218. 7. Ibid., II, 134. 8.A. Malraux, Les Voix du silence, p. 70. 9. Pascal, Discours sur les passions de l’amour. On sait que l’authenticité de cet écrit est objet de litige. 10. Pascal, De l’esprit géométrique, I. 11. Pascal, De l’esprit géométrique, II. 12. Ibid. 13. Baudelaire, Curiosités esthétiques, «Exposition universelle de 1855». 14. Baudelaire, Écrits esthétiques, «Salon de 1859»: II, Le public moderne et la photographie. Philosophiques 58 HORS SÉRIE / SEPTEMBRE 2 0 0 8 L A B E A U T É d’imagination : uploads/s3/ canguilhem-beaute-1952.pdf
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- Publié le Mai 15, 2021
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