Fonctionnement d’une rivalité patriotique dans « le monde où l’on catche » : in

Fonctionnement d’une rivalité patriotique dans « le monde où l’on catche » : interaction discursive et configuration des ethê. Partant d’un segment télévisé qui met en relation Rusev, un lutteur bulgare, accompagné de sa porte-parole Lana, « the ravishing russian », à The Rock, un catcheur américain et acteur dans de nombreuses superproductions hollywoodiennes, on peut constater d’emblée que l’entrée de chaque protagoniste suscite des réactions violentes et contrastées, ou bien que leur dialogue est irrigué par d’autres discours, rencontrés en politique, ou dans les médias et la culture pop. Le monde du catch est en en effet un lieu privilégié pour explorer la manière dont le choix et l’organisation des mots expriment des représentations socioculturelles, et la persistance de la rivalité américano-soviétique parmi les scénarios de la World Wrestling Entertainment est un exemple contemporain d’actualisations de discours datés. En choisissant ainsi d’étudier le fonctionnement de l’affrontement entre Rusev et The Rock, on se propose d’analyser les procédés régissant la configuration des ethê préalables ou (re)construits des deux catcheurs, ainsi que les compétences collectives nécessaires à la reconnaissance et à la réussite d’un tel spectacle. S’il est impossible d’adopter un regard dégagé sur le fonctionnement structurel du catch pour qui est habitué à le fréquenter, il s’agit, en revanche, de maintenir un regard axiologiquement critique et interprétativement neutre sur le fonctionnement de ses discours, pour en examiner les présupposés. Notre corpus, dépendant de ce positionnement théorique, ambitionne donc une compréhension des procédés et des présupposés impliqués par une rivalité patriotique au catch. Il regroupe un matériau langagier retranscrit [voir annexe] depuis une vidéo, extraite d’un show de catch, par la sélection dans cette retranscription des données syntagmatiques représentatives en situation d’usage qui supportent l’analyse contrastive des insultes, ou des formules interactionnelles. Sachant bien que « l’axiologie d’un terme ou d’une expression est contextuelle », autrement dit qu’elle « ne repose pas sur des bases universelles, mais au mieux sur un accord intersubjectif » (Marie-Anne Paveau, ), nous adopterons en ce sens la méthode d’une « linguistique du discours » (Chareaudeau, 2009) qui s’attache à « la description des usages et des significations sociales » du matériau langagier étudié, « et présuppose un sujet opérateur de catégories ‘sociodiscursives’ et porteur d’imaginaire social ». 1 - Préambule théorique 1.1 Situer le dire : genre discursif et conditions d’énonciation au catch Le monde où l’on catche a sa logique propre : les énoncés y sont liés entre eux par des règles. C’est ce qu’explique Barthes dans l’article « Le monde où l’on catche » des Mythologies : un « emploi » est « assigné » à chaque catcheur Chacun doit « figurer un rôle », un « concept » au point de former « le plus intelligible des spectacles ». Pour analyser le dialogue entre The Rock et Rusev, il faudra donc partir de ce principe : il existe une structure spécifique à l’énonciation du catch, un élément « discret analysable permettant d’établir clairement le procès de l’énonciation à l’intérieur de l’énoncé comme un fil de trame invisible mais présent » (Kerbrat-Orrechionni). Comme l’explique Barthes, « la fonction du catcheur, ce n'est pas de gagner c'est d'accomplir exactement les gestes qu'on attend de lui » (Barthes, 1957). Ce principe veut que le spectacle signifie la victoire de celui déterminé contextuellement comme le gentil (The Rock). C’est ce qui distingue le topos de l’affrontement patriotique entre Rock et Rusev d’un débat politique, par exemple : la victoire sur l’autre n’est au catch que la victoire d’un symbole sur un autre, conforme à la logique du catch, qui veut que le « gentil » l’emporte de façon sine qua non : aucune incertitude. Notre étude participe donc de la théorie bourdieusienne du « discours dominant ». Ceci implique que dans toute situation d’énonciation, rappelle Bourdieu, « on doit se garder d’oublier que les rapports de communication par excellence que sont les échanges linguistiques sont aussi des rapports de pouvoir symbolique où s’actualisent les rapports de force entre les locuteurs et les groupes respectifs ». Ceci articule à la fois la production du spectacle catchesque au niveau du script, et la représentation qu’il donne de l’affrontement entre The Rock et Rusev. En somme, le « rapport de pouvoir symbolique » est à la fois mis en scène et éprouvé par le scripteur, simultanément déterminé et déterminant. Par ailleurs, la distinction entre locuteur et énonciateur semble tout à fait pertinente pour distinguer le script de la performance. Le script, rédigé à plusieurs mains, renvoie à « l’instance première qui produit matériellement les énoncés » (Rabatel, ). L’énoncé, autrement dit la performance du script, apparait alors comme le produit de l’interaction du locuteur et de l’auditeur, en suivant la définition proposée par Bakhtine. La nature coopérative du combat de catch lie donc naturellement cette étude aux théories de l’interaction discursive, dont le catch est une incarnation... L’interaction verbale, qui constitue, selon Bakhtine, la réalité fondamentale de la langue, suggère que ‘les locuteurs [...] adoptent des positions, des positionnements, des postures qui rendent compte d’’enjeux communicationnels, cognitifs et interactionnels […], communiquent en se positionnant – lorsqu’ils réfléchissent dans et par le discours leur expérience de l’altérité » (Rabatel, ) . Autrement dit, c’est simultanément qu’un interlocuteur est émetteur et récepteur : « dans cette perspective, les interlocuteurs ne sont pas des pôles de communication mais des corps parlants : ils interagissent à l’aide non seulement du verbal mais également du non-verbal » (Détrie, Siblot, Vérine, 2001) Il s’ensuit de cette approche interactionniste qu’un dialogue de catch n’est pas tant un affrontement qu’une conférence, au sens latin du terme : une coopération. Comme l’a théorisé Saussure, le sens vaut comme différence dans le monde du catch : aucun personnage ne s’impose seul, il faut à chaque « méchant » son alter-ego gentil pour prospérer mutuellement. Il n’y a donc jamais oblitération de l’autre, mais seulement différenciation. On ne cherche pas à nuire à l’autre : il s’agit de construire réciproquement des personnages crédibles, produisant une illusion assez séduisante pour fidéliser le spectateur-client. Le concept de « situation de communication » permet d’éclairer cet aspect du catch. Défini comme un « contexte situationnel », il « constitue le cadre pratique d’un échange communicatif ». Adapté au catch, cela signifie que l’interaction verbale entre Rock et Rusev sera actualisée dans un lieu public, selon une organisation proxémique qui place les interlocuteurs dans une arène traditionnelle où la foule sera elle-même participante. A ce cadre spatio-temporel est liée une finalité commerciale : en donner aux spectateurs pour leur argent, les faire revenir. Il s’agit alors de mesurer la réussite (Kerbrat- Orrechioni, 1980) de la communication. 1.2 Interpréter le dire : quelques notions et outils 1.2.1 Sur la construction de l’ethos des catcheurs « La notion rhétorique d’ethos – l’image que l’orateur construit de sa propre personne pour assurer sa crédibilité » (Amossy, 2014) est essentielle à notre étude sur l’interaction discursive entre The Rock et Rusev, précisément parce qu’elle fait jouer deux individus porte-paroles d’un groupe, et qu’ils incarnent de façon emblématique. La notion est tout d’abord à relier à notre perspective interactionnelle, puisque est en jeu « non seulement à la construction de l’image par le locuteur, mais aussi celle qui est réalisée par ses partenaires d’interaction. » En d’autres termes, il faut distinguer deux plans de construction de l’ethos : une « image projetée (ou affichée) par le locuteur » et sa transformation lorsqu’elle vient « se confronter à celle qui lui est attribuée par ses partenaires d’interaction ». En outre, Mainguenau rappelle que « les analystes du discours distinguent éthos ‘préalable’ (ou ‘prédiscursif’) et ‘éthos discursif’, » puisque « bien souvent les destinataires disposent d’une représentation du locuteur antérieure à sa prise de parole ». Enfin, jumelé à cette idée d’une co-construction de l’éthos à plusieurs niveaux, Mainguenau propose le concept d’incorporation, qui possède trois dimensions : 1) « l’énonciation confère une corporalité au garant, elle lui donne corps 2) « le destinataire incorpore, assimile à travers l’énonciation un ensemble de schèmes qui correspondent à une manière spécifique de se rapporter au monde » 3) « ces deux premières incorporations permettent la constitution d’un corps, de la communauté imaginaire de ceux qui adhèrent au même discours. » Bref, la question de l’éthos est très importante dans la scène topique de la joute verbale patriotique que l’on étudie, car l’image de soi construite par les participants est l’enjeu de l’échange : le gentil doit être convaincant, le méchant doit être rejeté. Cela dit, l’écart majeur entre le catch et ces théories de l’éthos, prévues pour s’appliquer aux débats politiques, notamment, a été suggéré par la nature conférentielle du catch : tandis qu’en politique, « pendant qu’on tente de construire de soi une image positive, l’autre poursuit le but opposé » (Marion Sandré, 2014), au catch, l’attitude agressive n’est que signifiée, tandis que les interlocuteurs concourent à construire leurs ethê de façon complice. 1.2.2 Populisme de The Rock, populisme inversé de Rusev On mobilisera également la notion de populisme, que l’on n’envisagera uploads/Finance/ dossier-semiologie-du-catch.pdf

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  • Publié le Nov 04, 2021
  • Catégorie Business / Finance
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