Ian McEwan Opération Sweet Tooth milog.com Retrouver ce titre sur Numilog.com I

Ian McEwan Opération Sweet Tooth milog.com Retrouver ce titre sur Numilog.com Ian McEwan Opération Sweet Tooth Traduit de l’anglais par France Camus-­ Pichon Gallimard Retrouver ce titre sur Numilog.com Titre original : sweet tooth © Ian McEwan, 2012. © Éditions Gallimard, 2014, pour la traduction française. photo © tracie taylor / trevillion images (détail). Retrouver ce titre sur Numilog.com Ian McEwan est né en Angleterre en 1948. Il a reçu le prix Somerset Maugham en 1976 pour son premier recueil de nouvelles, Premier amour, derniers rites. Depuis il a écrit, entre autres, Samedi, Sur la plage de Chesil et Solaire. Publié en 1987 en Angleterre, L’enfant volé a reçu le pres- tigieux prix Whitbread Novel of the Year et, en France, le prix Femina étranger 1993. En 1998, il a reçu le Booker Prize pour Amsterdam. Expiation, paru en 2001, a été adapté au cinéma sous le titre Reviens-moi. Retrouver ce titre sur Numilog.com Retrouver ce titre sur Numilog.com À Christopher Hitchens 1949‑2011 Retrouver ce titre sur Numilog.com Retrouver ce titre sur Numilog.com Si seulement j’avais rencontré, durant cette quête, une seule personne indiscutablement mauvaise. timothy garton ash, The File Retrouver ce titre sur Numilog.com Retrouver ce titre sur Numilog.com 1 Je m’appelle Serena Frome (prononcer « Frume », comme dans « plume ») et, il y a près de quarante ans, on m’a confié une mission pour les ser- vices secrets britanniques. Je n’en suis pas sortie indemne. Dix-­ huit mois plus tard j’étais congé- diée, après m’être déshonorée et avoir détruit mon amant, bien qu’il eût certainement contribué à sa propre perte. Je ne m’attarderai pas sur mon enfance et mon adolescence. Fille d’un évêque anglican, j’ai grandi avec ma sœur au pied de la cathédrale d’une char- mante petite ville, dans l’est de l’Angleterre. Notre maison était accueillante, bien cirée, bien rangée, pleine de livres. Mes parents s’appréciaient plutôt, ils m’aimaient et je les aimais. Ma sœur Lucy et moi n’avions qu’un an et demi d’écart, mais nos chamailleries adolescentes n’ont pas laissé de traces durables et nous nous sommes rappro- chées à l’âge adulte. La foi de notre père, discrète et raisonnable, n’envahissait pas notre existence, et lui avait néanmoins permis de s’élever sans heurts au sein de la hiérarchie ecclésiastique et de nous installer dans une confortable demeure 13 Retrouver ce titre sur Numilog.com de style Queen Anne. Celle-­ ci donnait sur un jardin clos aux vénérables bordures herbacées bien connues, aujourd’hui encore, des botanistes amateurs. Un univers stable, enviable, voire idyl- lique, donc. Nous avons grandi derrière les murs d’un jardin, avec tous les plaisirs et les limites que cela implique. La fin des années soixante égaya notre exis- tence sans la perturber. Je ne manquais pas un jour de classe au lycée de jeunes filles de la ville, à moins de tomber vraiment malade. À la fin de mon adolescence, le mur du jardin n’empêcha pas quelques flirts poussés, comme on disait alors, ni les expérimentations avec le tabac, l’alcool et un peu de haschich, l’apparition des disques de rock, des couleurs vives et de relations globalement plus conviviales. À dix-­ sept ans, mes amies et moi étions timidement et joyeusement rebelles, mais nous faisions nos devoirs, apprenions par cœur et recrachions les verbes irréguliers, les équa- tions, la psychologie des héros de romans. Nous aimions nous voir comme des révoltées, mais en réalité nous étions plutôt sages. Elle nous plaisait bien, cette effervescence qui flottait dans l’air en 1969. Elle était indissociable de la perspective de quitter bientôt nos familles pour recevoir ailleurs une autre forme d’éducation. Rien d’étrange ni d’horrible ne m’arriva durant mes dix-­ huit pre- mières années, raison pour laquelle je préfère sauter ce chapitre. Livrée à moi-­ même, j’aurais choisi de pré- parer une simple licence d’anglais dans une uni- versité provinciale très au nord ou très à l’ouest de chez moi. J’adorais lire des romans. J’allais vite — je pouvais en terminer deux ou trois par 14 Retrouver ce titre sur Numilog.com semaine —, et faire cela pendant trois ans m’au- rait parfaitement convenu. Cependant je passais plus ou moins, à l’époque, pour une erreur de la nature : une fille douée en maths. Cette dis- cipline ne m’intéressait pas, j’y prenais peu de plaisir, mais j’aimais être la première sans trop me fatiguer. Je trouvais la bonne réponse avant même de savoir comment je m’y étais prise. Pendant que mes amies s’échinaient à faire des calculs, j’arrivais à la solution grâce à quelques tâtonnements en partie visuels, en partie dus au flair. J’avais du mal à expliquer comment je pou- vais en savoir autant. À l’évidence, une épreuve de mathématiques demandait beaucoup moins de travail qu’une dissertation littéraire. Et durant ma dernière année de lycée, j’étais capitaine de notre équipe de joueurs d’échecs. Il faut faire un effort d’imagination et remonter le temps afin de comprendre ce que cela représentait, pour une jeune fille de l’époque, de se rendre dans un lycée voisin et de détrôner de son piédestal un minus au sourire condescendant. Je considérais pour- tant les maths et les échecs, au même titre que le hockey, les jupes plissées et la chorale, comme des réalités purement scolaires. Lorsque je com- mençai à penser à mon inscription à l’université, l’heure était venue pour moi de mettre au rancart ces activités puériles. Mais c’était compter sans ma mère. Elle représentait la quintessence, ou la cari- cature, de l’épouse de pasteur, puis d’évêque, anglican : une mémoire phénoménale des noms, visages et tourments des paroissiens, une façon bien à elle de descendre une rue en majesté avec son foulard Hermès, une attitude à la fois 15 Retrouver ce titre sur Numilog.com bienveillante et inflexible envers la femme de ménage et le jardinier. Une courtoisie sans faille qui s’exerçait à tous les échelons de la société, dans tous les registres. Avec quel art elle se met- tait à la portée des femmes aux traits tirés habi- tant les logements sociaux et fumant cigarette sur cigarette, quand elles venaient au club Maman Bébé dans la crypte convertie en salle parois- siale. Avec quelle ferveur elle lisait le conte de Noël aux pupilles de l’association Barnardo’s ras- semblés à ses pieds dans notre salon le soir du réveillon. Avec quelle autorité naturelle elle avait mis à l’aise l’archevêque de Canterbury, le jour où il avait franchi notre porte pour prendre le thé servi avec quelques biscuits nappés de chocolat et fourrés à la confiture d’oranges, après avoir béni les fonts baptismaux de la cathédrale, récemment restaurés. Lucy et moi avions été exilées à l’étage pour la durée de sa visite. À tout cela s’ajoutaient — et c’était le plus difficile — une soumission et un dévouement absolus à la vocation de mon père. Elle chantait ses louanges, le servait, lui facilitait la tâche en toute occasion. De ses chaussettes soi- gneusement pliées l’une dans l’autre, de son sur- plis bien repassé dans la penderie au silence de mort qui régnait dans la maison le samedi pen- dant qu’il écrivait son sermon, en passant par son bureau sans le moindre grain de poussière. Tout ce qu’elle exigeait en retour — pure supposition de ma part, bien sûr —, c’était qu’il l’aime, ou du moins qu’il ne la quitte pas. Or je n’avais pas compris que chez ma mère se cachait, profondément enfouie derrière cette apparence conventionnelle, la petite graine bien vivace du féminisme. Elle-­ même n’avait sûrement 16 Retrouver ce titre sur Numilog.com jamais prononcé ce mot, mais cela ne changeait rien à l’affaire. Son ton catégorique m’effraya. Elle déclara qu’il était de mon devoir, en tant que femme, d’aller étudier les mathématiques à Cam- bridge. En tant que femme ? À cette époque, dans notre milieu, personne ne s’exprimait de la sorte. Aucune femme ne faisait quoi que ce soit « en tant que femme ». Elle m’expliqua qu’elle ne me laisse- rait pas gaspiller mon talent. J’étais condamnée à viser l’excellence et à me distinguer. Je devais avoir une carrière digne de ce nom, être chercheuse, ingénieur ou économiste. Elle s’autorisa le cliché selon lequel le monde m’appartenait. Il était injuste pour ma sœur que j’aie à la fois l’intelligence et la beauté, alors que Lucy n’avait ni l’une ni l’autre. J’aggraverais cette injustice en bradant mes talents. La logique de ce raisonnement m’échappait, mais je n’en dis rien. Ma mère ajouta qu’elle ne me par- donnerait jamais — et ne se le pardonnerait pas davantage — si j’allais faire des études d’anglais et me bornais à devenir une ménagère un peu plus cultivée qu’elle ne l’était. Je risquais de gâcher ma vie. Ce furent ses mots, et j’y vis un aveu. C’est la seule fois où elle ait exprimé, ou laissé entendre, l’insatisfaction que lui inspirait son sort. Puis elle rallia mon père — que ma sœur et moi appelions « l’Évêque » — à sa cause. Lorsque je rentrai du lycée un après-­ midi, ma mère me dit qu’il m’attendait dans son bureau. Encore vêtue de uploads/Geographie/ ian-mcewan-operation-sweet-tooth.pdf

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