LES INDO-EUROPÉENS ET L'ARCHÉOLOGIE Bernard Sergent 1. La notion d'indo-europée

LES INDO-EUROPÉENS ET L'ARCHÉOLOGIE Bernard Sergent 1. La notion d'indo-européen est linguistique. Elle résulte de l'observation, faite dès le XVIIe siècle, et approfondie essentiellement par des travaux du XKe siècle, de l'étroit apparentement d'un grand nombre de langues s'étendant, d'est en ouest, du Bengale à l'Europe occidentale. Les études linguistiques ont amené à réunir dans cette famille dite indo-européenne pour les raisons géographiques qu'on vient d'indiquer: les langues indo-iraniennes; «tokhariennes» (ou arSi-kuci; disparues); anatoliennes (disparues); arménienne; phry- gienne (disparue); daco-thraces (disparues); grecques; illyriennes (disparues); alba- naise; balto-slaves; germaniques; italiques; ligures (disparues); celtiques. L'appar- tenance de l'étrusque à cette famille est une question en cours de débat1. 2. Les linguistes travaillant sur les parentés entre langues distinguent deux types d'apparentement: les familles linguistiques génétiques et les familles linguistiques aréales. Les premières sont d'origine commune: elles sont issues d'une même langue primitive qui s'est secondairement fragmentée, chaque segment subissant ensuite son évolution propre, l'ensemble des langues divergeant alors progressivement les unes par rapport aux autres. Ainsi, les langues latines, par exemple, ou les langues slaves, à l'intérieur de la famille indo-européenne, sont clairement génétiques: les premières sont issues du latin parlé à Rome, les secondes de la langue parlée par un peuple qui, il y a un millénaire et demi, habitait au nord des Carpathes orientales. On remarquera que la proximité de ces langues, qui permet encore souvent l'incompréhensibilité à l'intérieur de chacun des groupes, est fonction de l'âge relativement récent de l'éclatement de l'unité linguistique: environ un millénaire et demi dans l'un et l'autre cas. Une famille aréale résulte des superpositions et entrecroisement d'isoglosses entre langues ayant longtemps voisiné, sans être pour autant d'origine commune: un exemple célèbre est celui des langues balkaniques contemporaines, qui, quoique distinctes (langues slaves du sud, langue roumaine, albanais) ont élaboré un certain nombre de traits communs. Un autre exemple est fourni par l'immense famille appelée classiquement «ouralo-altaïque», et dans laquelle on fait entrer les langues ouraliennes, turques, mongoles, tunguz. En l'état actuel des recherches, rien n'oblige à penser que ces langues sont d'origine commune; les incessants échanges entre groupes dans le nord de FEurasie ont par contre favorisé l'homogénéisation partielle des langues en question. Sur ce, B. Sergent, Les Indo-Européens. Histoire, langues, mythes, Paris 1995,148-50. SEL 16 (1999) 86 B. Sergent 3. La famille indo-européenne, replacée dans ce cadre, appartient clairement à la première catégorie. La parenté des langues indo-européennes est étroite, étant à la fois grammaticale, syntaxique, phonétique, lexicologique. Cest-à-dire que la compa- raison entre elles permet de reconstituer une flexion (nominale: déclinaisons; et ver- bale: conjugaisons) commune, des règles de régie entre constituants de la phrase, un phonétisme originel dont les phonétismes particuliers des langues dérivent par des évolutions rigoureusement coordonnées (notions de «loi phonétique», et d'équations phonologiques), enfin un très important vocabulaire commun, s'exprimant tant au niveau des racines communes (dites verbales) que des mots, grâce à une série de suffixes communs à tout ou partie de la famille et projetables ainsi au niveau indo- européen commun. 4. Les linguistes se partagent sur le statut des formes (phonétiques, lexicologiques) reconstituées. Ont-elles un statut objectif, c'est-à-dire, reconstitue-t-on par elles d'authentiques mots d'une langue disparue, l'indo-européen ? Ou bien ne sont-elles que des équations, des outils de travail permettant l'exploration toujours plus approfondie des matériaux constituant des langues historiquement attestées ? Cette question d'épistémologie linguistique n'a pas d'incidence sur la conséquence historique qu'il y a à tirer de la définition de la famille indo-européenne comme génétique: dans l'un et l'autre cas, postuler une langue disparue implique la postulation de ses locuteurs. C'est-à-dire, la famille linguistique indo-européenne étant de type génétique, la notion d'un groupe d'hommes, d'une société, ayant parlé la langue originelle d'où procèdent par évolutions divergentes les langues historiques est une nécessité logique2. 5. Dès les premiers pas de la recherche en indo-européanisme, la notion d'un «foyer originel» d'où se seraient dispersés les porteurs des formes ancestrales des langues historiquement attestées s'est imposée aux esprits. Au début du XVIIIe siècle déjà, le philosophe (et linguiste) Leibniz envisageait, pour les raisons de répartition géographique déjà indiquées, la zone des steppes du sud de la Russie comme foyer initial de dispersion. La recherche archéologique n'avait pas alors commencé, et toute hypothèse de ce type restera spéculative jusqu'au XXe siècle, en l'absence de tout moyen de Sur ce, voir la discussion rigoureuse de J. Untermann, Ursprache und geschichtiiche Wirklichkeit: derBeitrag der Indogermanistik zu den Ethnogenesisfrage, in Studien zurEthnogenese, Opladen Abhandlungen der Rheinisch-Westfâlischen Akademie der Wissenschaften 72, 1975,133-64, qui montre que, quelles que soient les théories explicatives proposées, généralement valables pour rendre compte d'un stade donné du développement des langues indo-européennes, «on est toujours renvoyé, au-delà, au modèle de l'arbre généalogique, donc à l'idée d'un noyau originel parlant une langue (ou un groupe serré de dialectes) qui est bien l'ancêtre des langues indo-européennes historiques» (M. Rodinson, compte-rendu de J. Untermann, Ursprache, cit., BSL 82,1987,163). Le «groupe serré de dialectes» lui-même (dont a parlé Meillet) implique la scission en fragments d'une langue unique initiale. Les Indo-Européens et l'archéologie 87 recoupement «sur le terrain». Au XIXe siècle, la plupart des auteurs envisagent une origine asiatique pour les Indo-Européens3. 6. L'archéologie se développe dès la fin du XVIIIe siècle et prend son essor au XIXe. La linguistique comparée indo-européenne est alors en situation de demande par rapport à l'archéologie: puisqu'elle implique l'expansion et la divergence d'un peuple de telle sorte que des langues aient été portées sur un territoire immense, s'étendant de l'Inde orientale à l'Atlantique, l'archéologie est requise d'apporter un éclair- cissement décisif sur le processus en cause. Seule la multiplication des fouilles et des synthèses, la mise au point d'une chronologie précise et d'une cartographie des civilisations préhistoriques permettront de faire des hypothèses. Ce stade commence à être atteint à la fin du XIXe siècle. 7. L'archéologie mettra cependant encore trois quarts de siècles à fournir une réponse adéquate au problème posé par la linguistique comparée. En attendant, l'abondance du matériel recueilli dans la seconde moitié du XIXe siècle permet les premières hypothèses archéologiques. Le premier, au tout début de ce siècle, l'archéologue allemand Georg Kossinna pense pouvoir reconstituer les «raids» {Ztige) par lesquels les différentes langues indo-européennes ont été portées, au départ de l'Allemagne du nord, dans toutes les directions, en une vingtaine d'expansions successives. 8. Le caractère entièrement arbitraire des Ztige de Kossinna a été immédiatement dénoncé4. Mais son hypothèse porte un triple enseignement: a) Kossinna dépendait d'hypothèses antérieures qui, dans les années 1880, pour des raisons anthropologiques racistes, avaient localisé le foyer originel de dispersion des Indo-Européens en Allemagne du nord: la recherche archéologique s'est ainsi trouvée dès le début engagée et pré-déterminée par une vision nationaliste du problème. La conception de Kossinna se relie directement au mélange idéologico-scientifique qui s'organisait en Allemagne depuis la fin du XIXe siècle et amènera aux aberrations nazies. b) Le caractère arbitraire de ses hypothèses est la rançon, inévitable, de l'impossibilité structurelle dans laquelle se trouve l'archéologie de prouver quoi que ce soit sur le caractère d'un groupe humain défini uniquement par des objets matériels, c'est-à-dire en l'absence de documents linguistiques. En somme, la linguistique comparée exige de l'archéologie qu'elle prolonge vers le passé la recherche pour elle limitée par l'âge des textes (les plus anciens, dans le domaine indo-européen, sont du Hé millénaire avant notre ère, en Anatolie et en Grèce), mais en même temps toute hypothèse Pour l'historique de ces hypothèses, et des premiers travaux sur les langues indo-européennes, B. Sergent, Leslndo-Européens, cit., 20-64. G. Kossina, Die indogermanische Frage archâologisch beantwortet, ZfE 34, 1902. Et contra S. Feist, Kultw, Ausbreitung undHerkunftderlndogermanen, Berlin 1913. 88 B. Sergent requerrait une vérification linguistique des identifications, vérification précisément impossible en l'absence de texte. Une telle aporie ne peut se résoudre que, la) par une connaissance rigoureuse du dossier indo-européen; et 2a) par une grande prudence herméneutique. c) Qu'une hypothèse aussi artificielle que celle de Kossinna ait pu être produite témoigne de ce qui sera pendant des décennies la croix que devra porter l'archéologie: en fait les hypothèses d'identification archéologique des Indo- Européens ont été faites à une époque où l'état d'avancement des connaissances archéologiques sur les différents domaines géographiques était extrêmement inégal. Toutes étaient donc prématurées. 9. Ces trois raisons ont co-agi pour multiplier, pendant les trois premiers quarts du XXe siècle, et encore, parfois, de nos jours, les hypothèses. On trouvera, dans le beau livre publié par Pedro Bosch-Gimpera, en espagnol, en 1961, et dans sa traduction en français par les soins de Raymond Lantier, en 1964, l'essentiel des hypothèses jusqu'à cette date. Il n'entre pas dans le cadre de cet article de les examiner toutes. On éliminera sans autre forme de procès: - les hypothèses évidemment nationalistes, qui consistent pour les intellectuels de tel ou tel peuple, de proclamer leur propre pays foyer commun de divergence des Indo- Européens, et dès lors leur propre peuple principal, ou «plus pur», etc., descendant des Indo-Européens. - les hypothèses spéculatives qui se fondent sur un seul ordre de données, isolé arbitrairement du (complexe et immense) dossier indo-européen: l'une, pour des raisons astronomiques, uploads/Histoire/ 11sergent-076661d9.pdf

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  • Publié le Apv 25, 2021
  • Catégorie History / Histoire
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