Jean-Pierre Minaudier. Lycée La Bruyère, Versailles, octobre 17, 2004. Fr 5.1 C

Jean-Pierre Minaudier. Lycée La Bruyère, Versailles, octobre 17, 2004. Fr 5.1 Chapitre 5: La République des opportunistes (1879-1898). Ces années furent les premières où la IIIe République fonctionna normalement, celles où le régime se mit en place, où s'installèrent des institutions et des habitudes de vie politique qui ont eu la vie dure: ce fut l'âge d'or, notamment, de la démocratie parlementaire. Ce fut l'époque où les conquêtes révolutionnaires et les avancées du XIXe siècle s'enracinèrent définitivement et cessèrent d'être perçues comme subversives par une proportion importante de Français, pour se muer en fondements de la nation. Cependant, il subsistait un camp contre-révolutionnaire (à droite), des courants révolutionnaires (à gauche); certains étaient hostiles à la République en son principe, d'autres ne l'étaient qu'à ses pratiques politiques, mais les deux avaient souvent tendance à se confondre, notamment en période de crise. Ce qui nourrissait ces extrémismes, c'était d'une part que la IIIe République était en conflit avec des secteurs importants de la société: conflit ouvert avec l'Église et les catholiques au début de la période (il se calma dans les années 1890 avant de reprendre de plus belle dans les années 1900), conflit latent avec le monde ouvrier, mal intégré à la société et mal pris en compte par un régime qui faisait la part belle aux campagnes; d'autre part que les dérives du parlementarisme (faiblesse et instabilité du pouvoir exécutif, corruption) n'attendirent guère pour se manifester, nourissant la colère d'une partie de la population et débouchant sur deux crises graves, la crise boulangiste à la fin des années 1880 et un peu plus tard le scandale de Panamá; il faut y ajouter la vague d'attentats anarchistes du début des années 1890. Cependant la République triompha finalement de ces crises et ne fut jamais réellement menacée, sauf peut-être durant quelques semaines en 1888-1889. Ce furent aussi des années où se mit en place une politique extérieure et coloniale des plus aventureuse, des années enfin de crise économique et de repli protectionniste. Je traiterai les aspects sociaux au chapitre 7, l'économie au chapitre 8 et l'expansion coloniale au chapitre 10. I) L'idée de nation et les bases du sentiment national en France dans les années 1880. A) Introduction, définitions et mises au point. Jean-Pierre Minaudier. Lycée La Bruyère, Versailles, octobre 17, 2004. Fr 5.2 Je fais ici un "arrêt sur image", mais les idées et les mentalités que j'évoque ici ne sont pas apparues brutalement en 1879 pour disparaître en 1899; j'aurai du reste plus d'une occasion de m'évader du cadre chronologique de ce chapitre. Cependant ce fut à la fin du XIXe siècle que ces mentalités prirent leur forme "canonique", que ces idées furent formulées pour la première fois avec netteté et cohérence, notamment par Ernest Renan dans un texte célèbre. Surtout, le régime les revendiquait comme son patrimoine propre et les utilisait dans le cadre d'une entreprise organisée de conquête des esprits: la République se revendiquait comme le seul régime authentiquement national. L'exposé qui suit est essentiellement idéologique: je n'évoquerai les manifestations historiques concrètes et les contestations de cette idéologie que dans la mesure où mon raisonnement m'amènera à y faire allusion; je me réserve de revenir sur le détail des évolutions dans la suite de ce chapitre et dans les chapitres suivants. Il est très difficile de donner une définition précise du mot "nation"; pour la France elle se dégagera peu à peu de cet exposé, j'espère. Voici néanmoins quelques données de base. Le mot "nation" a aujourd'hui, au début du XXIe siècle, au moins deux sens très différents, tous deux apparus progressivement dans le courant du XIXe siècle, mais qui ne s'appliquent pas aux mêmes communautés. Les années 1880 correspondent au moment historique où, en France, le premier de ces deux sens est devenu le seul acceptable par les républicains, tandis que dans la majeure partie de l'Europe continentale, notamment en Allemagne, le second l'a emporté. Le premier peut être glosé par l'expression: "communauté des citoyens"; j'en parlerai comme de "la conception citoyenne de la nation". C'est aussi le sens le plus courant du mot "nation" aux États-Unis, sauf lorsque l'on parle des Indiens, et en France; dans ce cas de figure, la nation correspond en général à l'État — on parle alors d'un État-nation. L'autre peut être glosé par l'expression "communauté linguistique et culturelle, peuple, ethnie"1; j'en parlerai comme de "la conception culturelle de la nation". C'est le seul sens connu du mot "nation" en Europe centrale et orientale; les langues de cette partie du monde n'ont d'ailleurs qu'un seul mot pour exprimer les notions de "peuple" et de "nation"2. Là où la conception culturelle de la nation l'emporte, une nation ne correspond pas forcément à un État (ainsi il y a une nation kurde, définie par sa langue, mais pas d'État kurde). Cependant, dans le cadre de cette autre conception de na nation, on recourt aussi à l'expression: "États-nations" pour désigner les pays qui se font les porte-paroles et les défenseurs d'une communauté culturelle: 1 C'est ce sens-là qui est conforme à l'étymologie (natio en latin médiéval veut dire: communauté de ceux qui sont nés de la même souche). 2 En estonien par exemple: rahvas; en allemand: Volk — il existe aussi dans cette langue un mot Nation, mais c'est un calque du français, tellement mal intégré à la langue qu'il a gardé le "t" de l'orthographe originelle; il n'est guère utilisé que lorsque l'on veut explicitement se référer à une conception citoyenne de la nation, ce qui n'est pas la norme. Jean-Pierre Minaudier. Lycée La Bruyère, Versailles, octobre 17, 2004. Fr 5.3 ainsi la Hongrie est l'État-nation des Hongrois (ou: l'État de la nation hongrise), même si on n'y trouve pas que des Hongrois et si on trouve des Hongrois hors de ses frontières — en revanche la Belgique n'est pas, dans ce second sens, un État-nation1. J'essaierai de distinguer le plus clairement et systématiquement possible le "sentiment national" et le "nationalisme" qui, selon la définition que j'utilise, en est la traduction dans le champ politique (l'exploitation politique, disent ses ennemis): ainsi dans les dernières décennies du XXe siècle, le sentiment national des Français s'est transformé en nationalisme à partir du moment où les républicains l'ont mobilisé pour rassembler la population autour des valeurs républicaines et pour préparer la Revanche. Je distinguerai aussi les notions de "nationalisme" et de "patriotisme", de la manière suivante: le patriotisme est un sentiment de loyauté, d'affection, de dévouement, etc., vis-à-vis d'un État ou d'un pays, d'une terre. Dans notre pays, le nationalisme va de pair avec le patriotisme puisque la nation s'identifie à l'État, au pays; ce n'est pas le cas ailleurs: là où la conception culturelle de la nation l'emporte, une nation ne correspond pas forcément à un État, donc patriotisme et nationalisme sont à dissocier. Ainsi en Finlande2 coexistent des Finnois3 et des Suédois: ils se considèrent comme appartenant à deux nations différentes, car ils n'ont pas la même langue ni les mêmes usages et traditions; il y a donc en Finlande deux sentiments nationaux distincts, et éventuellement deux nationalismes4. En revanche, Finnois et Suédois de Finlande sont d'accord pour être citoyens d'un même pays. En 1918-1920, 1939-1940 et 1941-1945, ils se sont battus ensemble contre la Russie bolchevique, puis contre l'U.R.S.S., pour sauver l'indépendance de la Finlande et la démocratie. Il n'y a donc en Finlande qu'un seul patriotisme. Fragment d'idéologie: de manière générale, je ne donnerai pas au mot "nationalisme" un sens systématiquement négatif, comme c'est la mode (on dit parfois en France: "le patriotisme, c'est l'amour des siens; le nationalisme, c'est la haine des autres"), car je ne crois pas que cela corresponde à une réalité: il y a des nationalismes très vigoureux et cependant pacifiques et tolérants, y compris des nationalismes à fondement culturel: par exemple dans les pays scandinaves, en Finlande, en Estonie, en Tchéquie aujourd'hui. Je me refuse de confondre le nationalisme avec ses dérives, lesquelles existent comme existent des dérives du 1 Il existe encore une autre source de confusion possible: dans les expressions du type "relations internationales", "concert des nations", etc., le mot "nation" est utilisé dans le sens très large d'"État indépendant", y compris pour les États qui ne sont des États-nations dans aucun des deux sens que je viens de distinguer, comme les États africains. 2 C'est le nom d'un pays: le dérivé correspondant est "Finlandais", adjectif qui signifie: citoyen de la République de Finlande (et non: membre de la nation finnoise). 3 C'est le nom d'une nation, définie par sa langue. Il y en a ailleurs qu'en Finlande, en Russie et en Suède notamment. 4 En revanche les Finnois de Finlande et ceux de Russie partagent le même sentiment national; aux époques où celui-ci s'est politisé, ils ont partagé le même nationalisme. Jean-Pierre Minaudier. Lycée La Bruyère, Versailles, octobre 17, 2004. Fr 5.4 socialisme, du libéralisme, etc. Je crois qu'il est légitime de tenir à sa langue, à sa culture, à son indépendance, et d'agir politiquement pour les protéger; les nôtres ne sont guère menacées, mais uploads/Histoire/ france-05-opportuniste.pdf

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  • Publié le Dec 10, 2022
  • Catégorie History / Histoire
  • Langue French
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