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Tous droits réservés © Prise de parole, 2005 This document is protected by copyright law. Use of the services of Érudit (including reproduction) is subject to its terms and conditions, which can be viewed online. https://apropos.erudit.org/en/users/policy-on-use/ This article is disseminated and preserved by Érudit. Érudit is a non-profit inter-university consortium of the Université de Montréal, Université Laval, and the Université du Québec à Montréal. Its mission is to promote and disseminate research. https://www.erudit.org/en/ Document generated on 12/29/2022 3:43 p.m. Nouvelles perspectives en sciences sociales Analogie, évolution scientifique et réseaux complexes Bernard Ancori Volume 1, Number 1, mars 2005 URI: https://id.erudit.org/iderudit/602445ar DOI: https://doi.org/10.7202/602445ar See table of contents Publisher(s) Prise de parole ISSN 1712-8307 (print) 1918-7475 (digital) Explore this journal Cite this article Ancori, B. (2005). Analogie, évolution scientifique et réseaux complexes. Nouvelles perspectives en sciences sociales, 1(1), 9–61. https://doi.org/10.7202/602445ar Analogie, évolution scientifique et réseaux complexes BERNARD ANCORI Université Louis Pasteur (Strasbourg I) Directeur de l'Institut de Recherches Interdisciplinaires sur les Sciences et la Technologie 1. Position du problème L'utilisation de l'analogie et de la métaphore en sciences donne lieu à des jugements contrastés parmi les auteurs. Auprès de nombre d'entre eux, opposés à toute philosophie constructiviste en matière de sciences, le langage est dénué de signification lorsque celle-ci n'est pas littérale (Ortony, 1993). La réputation de l'analogie est alors exécrable: « concept mou, concept flou, polymorphe et perfide, on a contre lui des griefs qui les uns ne sont que trop fondés, les autres le sont moins » (Gadoffre, 1980: 5). Ces griefs tiennent surtout à l'utiUsation abusive du raisonnement par analogie qui, pour les logiciens, n'est pas un raisonnement à proprement parler, mais seulement un mode d'argumentation dans une rhétorique globale de discours. Ce genre d'utilisation agace le philosophe, soit parce qu'elle fait obstacle à la construction d'une axiomatique (Bachelard, 1970), soit parce qu'elle lui fait perdre son temps, tel Bouveresse contraint de prendre la plume pour s'élever, dans le sillage de « l'affaire Sokal », contre les errements d'une médiologie prompte à accommoder le théorème de Gôdel à sa propre sauce: « ce que j'essaie de faire ici est typiquement le genre de chose qu'on ne devrait pas avoir à faire et qu'on pourrait très bien ne pas avoir à faire. Mais il faudrait pour cela que les fautifs acceptent de commencer eux- mêmes, autrement dit, veuillent bien essayer d'être un peu plus sérieux » 10 N P S S , VOLUME 1 , NUMÉRO 1 , 2005 (1999: 14). Quant à la métaphore dont le rôle devrait se borner à servir d'illustration (Bachelard, 1970:77 sq), elle ferait apparaître, voire inventerait, certains traits des phénomènes, et s'opposerait ainsi au modèle, qui fait disparaître certains traits de ces derniers pour n'en retenir qu'un petit nom- bre. D'où la méfiance des scientifiques à son égard: « la métaphore opère des accroissements de liens, des multiplications d'images, des mises en résonance de concepts et d'images. Ce sens est exactement inverse de celui que suit la pensée scientifique lorsqu'elle cherche à simplifier une situation. Le modèle simplifie, la métaphore complique » (Nouvel, 2002: 194). Bref, l'une des tâches de la philosophie des sciences devrait consister en un projet d'élimination des analogies (Bunge, 1975). Pourtant, une philosophie constructiviste1 des rapports du langage au réel reste possible, et l'analogie comme la métaphore jouent alors un rôle fondamental pour la pensée. En fait, « une condamnation globale et sans appel de l'analogie n'aurait aucun sens et aucun effet. Mise à la porte, l'analogie revient par la fenêtre. Elle est trop liée aux opérations mentales les plus diverses, trop imbriquée dans la nature même du langage pour pouvoir être abolie. Autant s'empêcher de respirer pour protéger ses bronches contre la pollution » (Gadoffre, 1980: 6). C'est que l'analogie est malgré tout l'un des déterminants fondamentaux du fonctionnement cognitif, non seulement en matière d'apprentissage ou de transmission de connaissances acquises (Sander, 2002; Gineste, 1997: 107 sq), mais aussi, à certaines conditions, en matière de production de représentations nouvelles (Utaker, 2002). Et il en va de même de la métaphore. Certes, l'analogie se distingue de la métaphore sur le plan proprement linguistique, et certains auteurs admettent la première tout en rejetant la seconde comme procédé d'argumentation valide (Perelman et Olbrechts-Tyteca, 2000). Néanmoins, métaphore et analogie apparaissent équivalentes lorsqu'on les considère à un niveau de généralité suffisamment élevé. Il en va ainsi dans notre texte qui ne considère analogie et métaphore qu'en tant qu'elles font toutes deux 1 L'expression « epistemologie constructiviste » fut forgée par Piaget (cf. Piaget [dir.], 1967: 1243 sq) à partir de l'interprétation du « constructivisme radical de Brouwer » (ibid.\ 1238). Dans notre texte, l'adjectif « constructiviste » est pris au sens de Le Moigne (1990), qui oppose épistémologies positiviste et constructiviste sur la base de cinq principes: ontologie vs représentabilité, univers câblé vs univers construit, objectivité vs projectivité (interaction sujet-objet), naturalité de la logique vs argumentation générale, moindre action (ou optimum unique) vs action intelligente. Pour un historique et une présentation générale des constructivismes, voir Le Moigne (1994b, 1995a, 1995b). Pour une généalogie de l'epistemologie constructiviste dans la pensée de Le Moigne lui-même, voir en dernier lieu Le Moigne (2001). BERNARD ANCORI / ANALOGIE, ÉVOLUTION SCIENTIFIQUE ET RÉSEAUX COMPLEXES 11 fonctionner le même type d'opérations mentales en convoquant une notion de similitude entre objets2. Mais là où l'analogie se contente d'énoncer cette similitude entre les rapports liant ces objets qu'elle maintient distincts, la métaphore va parfois jusqu'à identifier les objets en question. Là où l'analogie dit par exemple que « la coupe est à Dionysos ce que le bouclier est à Ares », se contentant d'exprimer ainsi une similitude entre la relation de la coupe à Dionysos, d'une part, et la relation du bouclier à Ares, d'autre part, la métaphore affirme: « l'homme est un loup ». Les similitudes en question peuvent objectivement préexister à leur expression langagière — c'est la tradition aristotélicienne — et l'analogie ou la métaphore sont alors interprétables immédiatement: « la coupe d'Ares » désigne manifestement le bouclier, comme « le bouclier de Dionysos » désigne la coupe. Mais elles peuvent également être arbitrairement construites par l'acte langagier lui- même « l'homme est un loup », et leur interprétation exige alors l'élabora- tion des ressemblances. Ainsi la « théorie de l'interaction », initiée par Richards (1936) et développée par Black (1962, 1993), insiste principale- ment sur le fait que dans certains cas analogie et métaphore ont pour effet de créer des ressemblances entre des objets considérés comme dissemblables jusqu'au moment de l'expression par ces deux figures de style d'une similitude inaperçue3. 2 Nous n'utiliserons donc pas la distinction radicale établie par Ricœur (1975) entre métaphore poétique et analogie philosophique. Pour une discussion de cette distinction, voir Terré (1998: 214-224). 3 Comme le précise Gineste (1997: 135-136) à qui nous empruntons cet exemple, « Quand on dit de l'homme qu'il est un loup, on focalise l'attention sur une part des propriétés des loups, « férocité », « se déplacer en bande », « attaquer les plus faibles » et par là, on néglige les autres propriétés, telles que « avoir quatre pattes », « avoir des poils » ou « marcher à quatre pattes ». Puis on interprète les comportements de l'homme, dans les situations sociales en particulier, à l'aide des concepts qui caractérisent le loup. Alors seulement l'homme et le loup paraissent semblables. Un changement de niveau dans l'interprétation des traits permet l'assertion de la ressemblance. Elaborer une métaphore suppose donc de disposer d'une description des hommes et d'une description des loups et d'apercevoir, au-delà et en dépit des différences, les propriétés semblables présentes dans les deux descriptions. Mais ces propriétés semblables ne se construisent et n'apparaissent qu'après que la métaphore a été produite et interprétée. [...] Ce faisant [...] on crée [...] un nouveau champ sémantique ou à tout le moins de nouvelles propriétés pour les deux termes présents dans la métaphore. Les loups ne deviennent-ils pas plus humains, les hommes plus semblables à des loups? [...] La métaphore, dans le heurt qu'elle impose entre l'argument et le prédicat crée [...] une connaissance nouvelle ». 12 N P S S , VOLUME 1 , NUMÉRO 1 , 2 0 0 5 Selon Miller (2000), cette vision interactive « fut formulée spécifiquement pour faire ressortir la dimension créative de la pensée métaphorique. [...] La vision interactive de la métaphore par Black peut s'écrire de la façon suivante: x agit comme s'il était un {y}, où l'instrument de la métaphore - comme si — relie le sujet primaire mal compris x au sujet secondaire mieux comprisj. Les accolades autour dej/ indiquent quej représente un ensemble de propriétés ou d'assertions, à l'instar d'une théorie scientifique. Les connexions reliant l'ensemble {y} et le sujet primaire xne sont en général pas évidentes ni même forcément valides, comme ce peut être le cas en recherche scientifique. La plupart du temps, xpeut être également remplacé par {x} qui désigne un ensemble de propriétés ou d'assertions. La dissemblance au premier abord entre les sujets primaire et secondaire uploads/Litterature/ analogie-evolution-scientifique-et-reseaux-complexes-bernard-ancori.pdf

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