Claude Levi-Strauss de l'Academie fram;aise Race et histoire SUIYI DE L'ceuvre

Claude Levi-Strauss de l'Academie fram;aise Race et histoire SUIYI DE L'ceuvre de Claude Levi-Strauss PAR JEAN POUILLON Denoel © Unesco, 1952, pour Race et histoire, reedition 1987. ISBN 92-3-202475-6 Claude Levi-Strauss, ne a Bruxelles le 28 novembre 1908, est a la fois philosophe et ethnologue. Apres avoir termine ses etudes a Paris avec le titre d'agrege de philosophie, ii se consacre d'abord a l'enseignement, puis, en 1935, se rend au Bresil pour y occuper la chaire de sociologie de l'universite de Sao Paulo. C'est alors que le philosophe se mue en ethnologue et dirige plusieurs expeditions scientifiques dans le Matto Grosso et en Amazonie meridionale. De 1942 a 1945 ii est professeur a la New York School for Social Research. En 1950, ii est nomme directeur d'etudes a )'Ecole pratique des Hautes Etudes (chaire des religions comparees des peuples sans ecriture); de 1959 a 1982 ii occupe la chaire d'anthropologie sociale du College de France. Ses travaux ont fait de Claude Levi-Strauss une des figures Jes plus marquantes de I'ethnologie et de la pensee contemporaines. « L'ethnologie, se plait-ii a dire, repre- sente un peu pour les sciences humaines ce que fut, a ses debuts, l'astronomie pour Jes sciences physiques encore a na'itre. Les societes que nous etudions sont comme des objets situes tres loin de nous dans le temps ou l'espace. De ce fait, nous ne pouvons apercevoir que leurs pro- prietes essentielles. A force d'etudier ainsi de loin un grand nombre de societes, je crois quc nous arrivons mieux a degager certains caracteres fondamentaux de la societe humaine en general. )) A VERTISSEMENT En 1952, l'Unesco publiait une serie de bro- chures consacrees au probleme du racisme dans le monde. Parmi celles-ci, Claude Levi-Strauss donnait, avec « Race et histoire », un court essai qui depassait de beaucoup son sujet pour intro- duire a une reflexion nouvelle sur la culture occi- dentale, le sens de la civilisation, le caractere aleatoire du temps historique, etc. En fait, c'etait deja quelques-uns des principes de la pensee actuelle de !'auteur qui, sans technicite exageree et dans une langue toujours claire et precise, s'y trouvaient formules. Mais, a l'epoque, Levi-Strauss qui avait publie trois ans auparavant « Les struc- tures elementaires de la parente » etait connu des seuls specialistes; ii etait encore le « Professeur » Claude Levi-Strauss. Aujourd'hui, ii est devenu le maitre du structuralisme dont le nom est connu d'un large public. L'EDITEUR. 1 RACE ET CULTURE Parler de contribution des races humaines a la civilisation mondiale pourrait avoir de quoi sur- prendre, dans une collection de brochures destinees a !utter contre le prejuge raciste. II serait vain d'avoir consacre tant de talent et tant d'efforts a montrer que rien, dans l'etat actuel de la science, ne permet d'affirmer la superiorite OU l'inferiorite intellectuelle d'une race par rapport a une autre, si c'etait seu- lement pour restituer subrepticement sa consistance a la notion de race, en paraissant demontrer que les grands groupes ethniques qui composent l'humanite ont apporte, en tant que tels, des contributions speci- fiques au patrimoine commun. Mais rien n'est plus eloigne de notre dessein qu'une telle entreprise qui aboutirait seulement a formuler la doctrine raciste a l'envers. Quand on cherche a caracteriser les races biologiques par des ·proprietes psychologiques particulieres, on s'ecarte autant de la verite scientifique en les definissant de fa~on positive que negative. II ne faut pas oublier que Gobineau, 10 RACE ET HISTOJllE dont l'histoire a fait le pere des theories racistes, ne concevait pourtant pas I' c inegalite des races humai- nes > de maniere quantitative, mais qualitative : pour lui, les grandes races primitives qui formaient l'humanite a ses debuts - blanche, jaune, noire - n'etaient pas tellement inegales en valeur absolue que diverses dans leurs aptitudes particulieres. La tare de la degenerescence s'attachait pour lui au phenomene du metissage plutot qu'a la position de chaque race dans une echelle de valeurs commune a toutes ; elle etait done destinee a frapper l'huma- nite tout entiere, condamnee, sans distinction de race, a un metissage de plus en plus pousse. Mais le peche originel de l'anthropologie consiste dans la confusion entre la notion purement biologique de race (a supposer, d'ailleurs, que, meme sur ce terrain limite, cette notion puisse pretendre a l'objectivite ce que la genetique moderne conteste) et les produc- tions sociologiques et psychologiques des cultures humaines. 11 a suffi a Gobineau de l'avoir commis pour se trouver enf erme dans le cercle infernal qui conduit d'une erreur intellectuelle n'excluant pas la bonne foi a la legitimation involontaire de toutes les tentatives de discrimination et d'exploitation. Aussi, quand nous parlons, en cette etude, de contribution des races humaines a la civilisation, ne voulons-nous pas dire que les apports culturels de l'Asie ou de !'Europe, de l'Afrique ou de l'Amerique tirent une quelconque originalite du fait que ces continents sont, en gros, peuples par des habitants de RACE ET CULTURE 11 souches raciales diff erentes. Si cette originalite existe - et la chose n'est pas douteuse - elle tient a des circonstances geographiques, historiques et sociolo- giques, non a des aptitudes distinctes liees a la consti- tution anatomique ou physiologique des noirs, des jaunes ou des blancs. Mais il nous est apparu que, dans la mesure meme oil cette serie de brochures s'est efforcee de faire droit a ce point de vue negatif, elle risquait, en meme temps, de releguer au second plan un aspect egalement tres important de la vie de l'humanite: a savoir que celle-ci ne se developpe pas sous le regime d'une uniforme monotonic, mais a travers des modes extraordinairement diversifies de societes et de civilisations ; cette diversite intel- lectuelle, esthetique, sociologique, n'est unie par aucune relation de cause a effet a celle qui existe, sur le plan biologique, entre certains aspects obser- vables des groupements humains : elle lui est seu- lement parallele sur un autre terrain. Mais, en meme temps, elle s'en distingue par deux caracteres impor- tants. D'abord elle se situe dans un autre ordre de grandeur. 11 y a beaucoup plus de cultures humaines que de races humaines, puisque les unes se comptent par milliers et les autres par unites : deux cultures elaborees par des hommes appartenant a la meme race peuvent differer autant, ou davantage, que deux cultures relevant de groupes racialement eloignes. En second lieu, a !'inverse de la diversite entre les races, qui presente pour principal interet celui de leur origine historique et de leur distribution dans 12 RACE ET HISTOIRE l'espace, la diversite entre les cultures pose de nom- breux problemes, car on peut se demander si elle constitlie pour l'humanite un avantage ou un incon- venient, question d'ensemble qui se subdivise, bien entendu, en beaucoup d'autres. Enfin et surtout on doit se demander en quoi consiste cette diversite, au risque de voir les pre- juges racistes, a peine deracines de leur base biolo- gique, se reformer sur un nouveau terrain. Car ii serait vain d'avoir obtenu de l'homme de la rue qu'il renonce a attribuer une signification intellectuelle ou morale au fait d'avoir la peau noire ou blanche, le cheveu lisse ou crepu, pour rester silencieux devant une autre question a laquelle l'experience prouve qu'il se raccroche immediatement : s'il n'existe pas d'aptitudes raciales innees, comment expliquer que la civilisation developpee par l'homme blanc ait fait les immenses progres que l'on sait, tandis que celles des peuples de couleur soot restees en arriere, les unes a mi-chemin, les autres frappees d'un retard qui se chiffre par milliers ou dizaines de milliers d'annees ? On ne saurait done pretendre avoir resolu par la negative le probleme de l'inega- lite des races humaines, si l'on ne se penche pas aussi sur celui de l'inegalite - ou de la diversite - des cultures humaines qui, en fait sinon en droit, lui est, dans l'esprit public, etroitement lie. 2 DIVERSITE DES CULTURES Pour comprendre comment, et dans quelle mesure, les cultures humaines different entre elles, si ces differences s'annulent ou se contredisent, ou si elles concourent a former un ensemble harmonieux, il faut d'abord essayer d'en dresser l'inventaire. Mais c'est ici que les difficultes commencent, car nous devons nous rendre compte que les cultures humaines ne different pas entre elles de la meme fa~on, ni sur le meme plan. Nous sommes d'abord en presence de societes juxtaposees dans l'espace, les unes proches, les autres lointaines, mais, a tout prendre, contempo- raines. Ensuite nous devons compter avec des for- mes de la vie sociale qui se sont succede dans le temps et que nous sommes empeches de connaitre par experience directe. Tout homme peut se trans- former en ethnographe et aller partager sur place l'existence d'une ;ociete qui l'interesse; par contre, meme s'il devient historien ou archeologue, il n'en- trera jamais direc~ment en contact avec une civilisa- tion disparue, mais seulement a travers les documents 14 RACE ET HISTOIRE ecrits ou les monuments figures que cette societe - OU d'autres - auront laisses a son sujet. Enfin, il ne faut pas oublier que uploads/Litterature/ claude-levi-strauss-race-et-histoire-b-ok-xyz 1 .pdf

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