Nestor-Luis Cordero Conférence de M. Nestor-Luis Cordero In: École pratique des
Nestor-Luis Cordero Conférence de M. Nestor-Luis Cordero In: École pratique des hautes études, Section des sciences religieuses. Annuaire. Tome 97, 1988-1989. 1988. pp. 293-296. Citer ce document / Cite this document : Cordero Nestor-Luis. Conférence de M. Nestor-Luis Cordero. In: École pratique des hautes études, Section des sciences religieuses. Annuaire. Tome 97, 1988-1989. 1988. pp. 293-296. http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ephe_0000-0002_1988_num_101_97_14194 Conférence de M. Nestor-Luis CORDERO « Le fragment d'Anaximandre » L'objectif des sept conférences dédiées à l'étude du fragment I d'Anaximandre fut essentiellement heuristique : nous avons essayé de montrer (A) ce qu'est un « fragment » d'un texte perdu, et (B) ce qu'on peut tirer de ce « fragment » pour accéder à la pensée de son auteur, Anaximandre en l'occurrence. A) Nous avons pu tirer deux conséquences principales du fait que la totalité de la philosophie présocratique nous est parvenue de façon « fragmentaire » : (a) La tyrannie du mot. Il faut accepter cette tyrannie. En effet : toute exégèse doit tenir compte de tous les éléments exis tants, même de ceux dont la signification ne semble pas faire allusion au premier abord au noyau du système étudié. C'est le cas, dans le fragment d'Anaximandre, de la signification des relatifs pluriels hôn et tavta, négligée parfois par les commentateurs, mais qui entraîne des conséquences très importantes - comme nous le verrons - dans l'interprétation de la pensée du philosophe de Milet. (b) L'importance décisive de l'histoire du texte. Chaque texte, en effet, a sa propre histoire. Comme notre connaissance de la pensée d'un philosophe dépend de l'état du texte, cette connais sance s'améliore en fonction des nouvelles découvertes faites par les historiens, les philologues et les codicologues. Nous pouvons dire que, dans un certain sens, la philosophie présocratique est toujours vivante, car elle est toujours en train de se faire. Le Discours de la méthode ou la Critique de la raison pure, en tant que textes, sont et seront ce qu'ils ont été lors de leur élaboration par Descartes et par Kant. Par contre, nous ne savons pas comment était le Poème de Pannénide ou le « livre » d'Heraclite : ils sont et seront ce que nous montre l'état actuel ou futur de leurs reconstitutions. Le cas d'Anaximandre est un véritable paradigme, car l' Anaxi mandre d'aujourd'hui n'est pas rAnaximandre d'il y a un siècle et 294 GRÈCE HELLÊNSTIQUE demi. Ce fait produit - entre autres choses - un effet regrettable de boule de neige, car il infirme l'un des passages les plus « nietzschéens » de l'ouvrage révolutionnaire de Nietzsche sur la naissance de la philosophie à l'époque de la tragédie grecque. En effet, lorsqu'il écrivit ses réflexions sur Anaximandre, en 1872, Nietzsche était débiteur de l 'Anaximandre de ... 1872. La seule source du fragment I d 'Anaximandre est, comme on le sait, le Commentaire de Simplicius sur la Physique d'Aristote, qui transcrit quelques passages des Phys. Dox. de Théophraste. Les manuels d'histoire de la philosophie de la deuxième moitié du XIXe siècle, c'est-à-dire, les sources de Nietzsche, connaissaient cet ouvrage grâce à l'editio ptinceps publiée par Aide Manuce à Venise en 1526. Le texte de cette édition permit à Nietzsche de faire un parallèle entre Anaximandre et Schopenhauer en considérant que l'homme « est un être qui ne devrait pas exister, mais qui expie son existence par d'innombrables souffrances et la mort ». En effet, chez Anaximandre, selon Nietzsche, « tout devenir est une émancipation coupable à l'égard de l'être éternel »2. Cet être éter nel, contre lequel les individus auraient commis une injustice, est Yâpeiron. L'interprétation de Nietzsche est passionante, mais, hélas, elle n'a survécu qu'une dizaine d'années, jusqu'en 1882. Cette année-là apparut une nouvelle édition du Commentaire de Simplicius. Son responsable, H. Diels, s'appuya sur des manuscrits plus rigoureux que ceux qui avaient été utilisés en 1526 par Aide Manuce. Tous présentaient un nouveau mot au beau milieu du fragment d'Anaxi- mandre : « réciproquement » (allélois). « Les choses (= les indi vidus) se paient réciproq uetnent réparation de leur injustice »3. Il n'y a donc pas un péché d 'individu ation contre Vapeiron : l'injustice surgit de la démesure d'un élément par rapport à son contraire. L'âpeiron est indifférent à cette lutte réciproque entre les individus. 1. F. Nietzsche, La naissance de la philosophie à l'époque de la tragédie grecque, trad. G. Bianquis, Paris, rééd. 1985, p. 40. 2. Op. Cit., p. 41 3. Cette modification n'est pas perceptible dans la traduction française, car Mme Bianquis, au lieu de traduire le texte allemand de Nietzsche de 1872, transcrit la traduction adoptée par L. Robin en 1923, qui tient déjà compte du mot « réciproquement ». Voilà pour quoi Mme Bianquis n'estime pas « très lapidaire » la phrase d1 Anaxi mandre! Nestor-Luis CORDÊRO 295 "Voilà ce qu'il en est au sujet de l'Anaximandre de 1989. Aujourd'hui, L. Taran, professeur à l'Université de Columbia, prépare une troisième édition du Commentaire de Simplicius. L'Anaximandre des années futurs, dira-t-il la même chose que celui d'aujourd'hui ? (B) Le texte d'Anaximandre nous offre aussi un exemple très éloquent de ce que l'on peut raisonablement « demander » à un fragment philosophique. Ce fragment présente une cohérence interne et une structure conceptuelle indépendante, mais sa signification est très différente selon que nous l'analysons de façon isolé ou l'interprétons en fonction du contexte, ce qui est possible également. Le texte de ce fragment possède un schéma que l'on trouve très souvent chez les cosmologies présocratiques : un point de départ, un processus, et un point d'arrivée (qui coincide parfois avec le point de départ) : « Ce dont la génération procède pour les choses, est aussi ce vers quoi elles retournent nécessairement ». Anaxi- mandre ajoute à ce schéma la cause du processus : « car les choses se rendent mutuellement justice et réparation de leurs injustices selon l'ordre du temps ». Le récit est très riche et tout à fait cohérent ; le fragment peut donc être étudié à l'intérieur de ses limites. Mais toute la tradition doxographique à fait état de Vâpeiron en tant que principe chez Anaximandre... et le mot épeiron ne figure pas dans le fragment. Il faudrait donc mettre le fragment dans son contexte. Ainsi verrions-nous que Théophraste présente la notion à'àpeiron dans la phrase qui précède la citation du fragment, et que celui-ci présuppose cette notion : Vâpeiron serait le « ce dont » procèdent les choses, et le « ce vers quoi » elles retournent. Mais cette interprétation se heurte à des « anomalies » synta xiques tout à fait inattendues : les expressions « ce dont (hôn) » et « ce vers quoi (taûta) » sont des relatifs au pluriel, et Vàpeiron, qui est censé être leur antécédent, est au singulier. Ce problème n'a pas été soulevé par la totalité des chercheurs, mais quelques uns ont suggéré des explications : les relatifs ont sens adverbial ; Yàpeiron est perçu comme quelque chose de collectif -pluriel, donc - ; etc. . Nous avons essayé de trouver la réponse dans d'autres témoignages du processus décrit par Anaximandre. Ces doxographies font état de la séparation des contraires à partir de l'apeiron, et un texte du Ps. Plutarque (Strom, 2) parle plus concrètement de la ségrégation première d'un gônimon (semence) du chaud et du froid. Ce véritable germe des qualités opposées nous permet d'envisager le processus comme étant constitué par une série d'étapes qui s'échelonent à 296 GRÈCE HELLÊNSTIQUE partir de l'àpeiron (le principe) jusqu'aux « choses individuelles ». La séparation première serait donc celle des gônima ; ces germes produisent des qualités opposées ; et ces qualités, combinées d'une certaine manière, façonnent les choses individuelles. Et ce process us, selon la conception cyclique d'Anaximandre, serait réversible : « ce dont la génération procède pour les choses, est aussi ce vers quoi elles retournent nécessairement ». Cette possibilité d'envisager le récit nuance beaucoup - et fait même disparaître - 1'« anomalie » des relatifs pluriels, car l'étape décrite dans le fragment pourrait bien être l'un des moments qui a suivi le point de départ : les choses individuelles proviennent des qualités contraires (plurielles), et, celles-ci, des germes (pluriels). La première étape, absente du fragment, serait ainsi paraphrasée par Théophraste dans les mots qui précèdent la citation : « II (se. , Anaximandre) dit que le principe (...) est une nature àpeiron de laquelle surgissent tous les cieux et les mondes qui s'y trouvent ». Elèves, étudiants et auditeurs assidus : E. ANDUJAR, M. GIORDANO, Ch. HORN, Ch. JOB AYMONIER, M. KOSAKAI, A. LABIDI, E. LEIBOVICH, F. SERREPE, J. PARGA. uploads/Litterature/ cordero-le-fragment-d-x27-anaximandre.pdf
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- Publié le Dec 15, 2022
- Catégorie Literature / Litté...
- Langue French
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