D’une rive l’autre : questions de génétique et poétique Nicolas Martin-Granel 1
D’une rive l’autre : questions de génétique et poétique Nicolas Martin-Granel 15 | 2020 Global Congo Amonts Résumés FRANÇAIS ENGLISH On se demandera dans quelle mesure l’approche génétique, dont le postulat « le texte n’existe pas » implique de remonter en amont du texte imprimé, n’irait pas à contre-courant de cette littérature (du) fleuve dont la poétique globale, à l’image du flux continu, dynamique et irréversible qui « se défenestre dans l’Océan », postulerait au contraire que le brouillon ou l’avant-texte n’a plus lieu d’être. De fait, au hasard de nos rencontres avec les textes, terrains et artistes des deux rives du Congo, on s’aperçoit que cette tension inextricable entre catabase poétique et anabase génétique surdétermine la dynamique fleuvienne, indisciplinée et protéiforme, qui emporte toutes les pratiques artistiques, de l’écriture aux arts plastiques, vivants ou performatifs, selon le modèle global de l’Art salvateur, sans origine première ni fin dernière. Haut de page Entrées d’index Mots-clés : Congo global, catabase poétique, anabase génétique, modèle fleuvien, kairos, Serge Amisi, Sinzo Aanza, Fiston Mwanza Mujila Keywords: Gobal Congo ; Poetic Katabasis ; Genetic Anabasis ; Kairos ; Serge Amisi ; Sinzo Aanza ; Fiston Mwanza Mujila Haut de page Plan Introduction Auto-genèse du cas congolais : archiver et montrer Sur l’autre rive : un processus « incliquetable » D’un art l’autre Serge Amisi Fiston Mwanza Mujila Sinzo Aanza Écrire au rythme du fleuve De l’histoire littéraire (Kronos) à la génétique éditoriale (Kairos) : retour sur trois manuscrits Textes et terrains : « catabase sôteriologique » Vers une génétique embarquée Haut de page Texte intégral PDFSignaler ce document 1 Citation en épigraphe à des questions analogues portant sur « Le souffle et le travail. Le cas de S (...) À l’Homme, le Hasard donna deux mains pour manœuvrer les mondes et une tête pour prévoir là où lui n’avait rien prévu de telle sorte que la création ne fut plus qu’une éternelle ébauche. Sony Labou Tansi, Conscience de tracteur1 Introduction 2 Pour reprendre le néologisme de Marie Darrieussecq, forgé lors de l’écriture de son roman Il faut b (...) 3 Néologisme que j’emprunte à Pume, plasticien kinois qui qualifie par un effet de cliquet le caractè (...) 4 Nicolas Martin-Granel, « Le Fleuve commence ici », Continents Manuscrits, n° 11, 2018, en ligne sur (...) 5 Henri Meschonnic, Poésie sans réponse. Pour la poétique V, Paris, Gallimard, coll. « Le Chemin », 1 (...) 1Disons d’entrée de jeu qu’il faut entendre ici « Congo global » comme un espace créatif et symbiotique sans frontières, c’est-à-dire comme englobant non seulement la littérature des deux rives, centrée sur le Fleuve dont elle paraît autant la métaphore temporelle que la métonymie spatiale, mais aussi les autres arts qui sont avec elle dans un rapport analogique, dont on fait l’hypothèse qu’ils participent de la même poétique « fleuvienne2 ». Nos questions de génétique et de poétique, résumées respectivement par comment ? et pourquoi ?, s’ordonnent donc, dans notre récit de leur genèse, selon la relation chronologique entre l’amont et l’aval : d’abord celle du comment de la génétique et ensuite celle du pourquoi de la poétique. Dans notre récit de la genèse de ces questions, elles dérivent de trois chantiers affluents successifs : le dossier « Approche génétique des écrits littéraires africains : le cas congolais » suivi, dix ans plus tard, de la séance « Incliquetable3 » du séminaire de l’équipe Manuscrits francophones, la réception imprévue de trois manuscrits d’écrivains congolais pour lecture et publication, et enfin l’anthologie « Le Fleuve commence ici4 » dans notre revue en ligne Continents Manuscrits. Au terme de notre déambulation en territoire artistique congolais, les questions que l’enquête aura soulevées resteront, à l’instar de ce qu’on appelle « poésie » pour Henri Meschonnic, « sans réponse5 ». Auto-genèse du cas congolais : archiver et montrer 6 Considéré et cité à présent en tant que « poète des deux Congo (né en RDC et mort à Brazzaville) » (...) 7 Sony Labou Tansi, L’autre monde : écrits inédits, textes choisis par Nicolas Martin-Granel et Bruno (...) 8 Aux éditions Revue noire, 2005. 9 « Approche génétique des écrits littéraires africains : le cas du Congo », dossier réalisé par Nico (...) 10 « Approche génétique… », dossier cité, p. 3-22. 2À la source de l’intérêt génétique porté aux manuscrits africains et caribéens, il y a bien sûr la découverte préalable de fonds d’archives, notamment ceux de Jean Joseph Rabearivelo à Madagascar et de Sony Labou Tansi6 au Congo. Pour ce dernier, après une première phase de publication posthume d’inédits7, et avant de publier trois volumes de manuscrits inédits dans L’Atelier de Sony Labou Tansi8, il s’agissait de questionner « le cas du Congo »9 en élargissant la focale génétique aux autres écrivains de Brazzaville, à la porte de leurs ateliers. Ainsi, huit écrivains ayant répondu par écrit au questionnaire élaboré par Greta Rodriguez- Antoniotti, leurs réponses et témoignages d’expériences scripturales ont-ils été publiés en ouverture de ce dossier pionnier sous le titre « Comment écrivent les écrivains congolais. Huit essais d’auto-genèse10 ». Un échantillon de quatre réponses à la première question permet déjà d’observer une nette tendance à ne pas conserver, voire à détruire, les traces de l’avant-texte, considéré comme du passé dépassé, comme un déchet passif et inerte, du bois/poids mort qui risque d’entraver l’avancée vive vers la version ultérieure, sinon finale, sinon définitive : Gardez-vous les différentes strates de l’évolution de vos textes, c’est-à-dire gardez-vous scrupuleusement traces de vos hésitations, esquisses, faux-départs, passages supprimés, ratures, ou bien préférez-vous les annuler, les jeter car les considérant comme des « déchets » d’écriture ? Non. Ce qui se trouve chez moi sont des « remords » conservés par paranoïa. Ne les ayant pas encore détruits, je crains en les jetant dans une poubelle qu’ils soient récupérés par quelqu’un qui m’en piquerait les idées ou les phrases (H. Lopes). Ces strates restent là, et un beau matin je brûle tout. Je n’estime pas que tout est fini, mais que la première, deuxième version ne sert plus, que seule reste valable la dernière version. […] Je n’aime pas faire du surplace. S’attacher, c’est rester là à attendre. Je brûle pour en finir avec une souffrance, pour avancer (B. Kouélany). En général, je ne garde pas les différentes strates de l’évolution de mon écriture (M. N’Debeka). Je ne jette pas tous mes feuillets, mais je ne les range pas non plus (A. Mabanckou). 11 La métaphore est de Henri Lopes : « Quand on aime une femme, on ne la poursuit pas jusque dans son (...) 3En corolaire de cette première question qui aboutit pour le généticien trop curieux à un premier interdit – ne pas entrer dans la cuisine de l’écrivain ni fouiller dans sa poubelle, la deuxième question génétique, encore plus intrusive, frappe à la porte du « cabinet de toilettes11 » : Montreriez-vous facilement vos manuscrits ? Non, je ne les montre pas volontiers. […] Je serais disposé à en montrer à un chercheur si je trouvais des pages de correction et de ponçage. […] Comme j’avais de la pudeur à confier mes brouillons à un œil étranger, je me suis acheté une machine à écrire (H. Lopes). Je les montre rarement à lire tant que je ne les pense pas achevés (E. Dongala). Je ne montrerai pas avec la même facilité les divers brouillons. Mais je pourrais en montrer certains pour un travail précis (A. Gnali). Je n’ai jamais donné à personne à lire mes brouillons. J’attends qu’un texte soit achevé avant de le faire lire (M. N’Debeka). Je montre rarement ce que j’écris. Je me cache même pour écrire comme si l’acte d’écrire était impudique… (A. Mabanckou). 4Ces réponses peuvent surprendre, venant des membres ou héritiers de la fameuse « phratrie » à l’intérieur de laquelle les textes, sans doute présumés « achevés », étaient censés circuler librement pour être lus et critiqués en tout franchise. Exception culturelle ? Ainsi son « doyen » et inventeur, Sylvain Bemba, avoue-t-il son rôle de premier lecteur et correcteur des textes de son jeune cadet : « Non seulement, Sony m’a fait lire la quasi-totalité de ses manuscrits, mais c’est encore à moi que revient dans la plupart des cas le soin de corriger les épreuves de ses ouvrages en voie d’édition », sans accéder pour autant à ses sources d’inspiration, au « territoire de ses lectures qui est plus ou moins pour moi “terra incognita” ». La raison invoquée tient à l’intimité du lieu d’écriture / lecture, impénétrable même pour l’ami le plus proche : 12 « Sony Labou Tansi et moi », Équateur, n° 1, p. 52. Sans doute, nous avons avec Sony des goûts littéraires très proches. Sans doute, celui qui découvre une perle n’hésite pas à en parler à l’autre. Mais il se trouve simplement que si, chez moi, on peut contrôler facilement mes auteurs préférés par le fait que ma petite bibliothèque fait partie de mon salon, il n’en est pas de même chez Sony où les livres uploads/Litterature/ d-x27-une-rive-l-x27-autre-de-nicolas-martin-granel.pdf
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- Publié le Aoû 08, 2021
- Catégorie Literature / Litté...
- Langue French
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