Entre recette magique d'Al-Bûnî et prière islamique d'al-Ghazali : textes talis

Entre recette magique d'Al-Bûnî et prière islamique d'al-Ghazali : textes talismaniques d'Afrique occidentale. Between al-Bûnî’s Magical Recipes and al-Ghazâlî's Islamic Prayer: Talismanic Texts from Western Africa” Constant Hamès FrançaisEnglish En analysant des recettes et textes talismaniques d'inspiration islamique, écrits en arabe et provenant d'Afrique occidentale, on est amené à distinguer deux types de formulations, chacune permettant, théoriquement, d'obtenir des avantages de tous ordres, notamment de répondre à des besoins individuels. La première formulation peut être rapportée à un type de prière ritualisée (ducâ’supplique/demande) dont le modèle le plus prégnant dans la culture islamique figure dans l'oeuvre d'al-Ghazâlî (mort en 1111). La deuxième formulation se situe dans une perspective de magie opérant à l'intérieur de l'islam et s'inspirant du modèle constitué par l'oeuvre d'al-Bûnî (mort en 1225). La magie de type al-Bûnî La prière de type al-Ghazâlî Magie et prière Inicio de página Texto completo PDF 1,8MEnviar el documento por correo electrónico 1En travaillant sur un corpus d'une vingtaine de recettes magiques à base de textes islamiques dont se servait un moodi (« marabout ») soninké (Hamès, 1987), la question de la provenance de ces recettes s'est posée. Le moodi lui-même ne les avait pas inventées et les gens de sa famille dont il les tenait, particulièrement son père, non plus. Alors qui ? Et d'où ? 1 Cf. à ce sujet les travaux récents de P. Lory. 2La tradition orale, la consultation de certains fonds de manuscrits et l'ouvrage déjà ancien d'E. Doutté (1908) sur le Maghreb font émerger, de l'anonymat apparent de tous ces textes magiques d'Afrique occidentale, un nom, celui d'al-Bûnî et le nom d'un de ses ouvrages, le Shams al-macârif, « Le soleil des connaissances »1. 3Les comparaisons entre cet ouvrage et les recettes talismaniques de « terrain » s'avèrent tout à fait instructives. On y regardera donc de près. Cependant, cette comparaison n'est pas totalement satisfaisante car plusieurs textes talismaniques recueillis ne coïncident pas – ou trop partiellement – avec le modèle général proposé par al-Bûnî. Par contre ils ressemblent à ces formes de prière que les traditions d'origine de l'islam ont dénommées ducâ, pl. dacwât, c'est-à-dire « appel », « invocation », « supplique » etc. Or une des présentations les plus systématiques de cesdacwât est contenue dans l'œuvre maîtresse d'al-Ghazâlî, l'Ihyâ’culûm ad-dîn. (« La revivification des sciences de la religion ») (Al-Ghazâlî, s d.). Là aussi, la confrontation avec les écrits africains pourra nous indiquer s'il s'agit d'un second modèle d'inspiration possible. 4Pour fixer les idées, prenons deux exemples de terrain, provenant du corpus soninké et correspondant apparemment à des univers de référence différents. 5Premier exemple. Il s'agit de deux courtes recettes pour agir sur les paroles d'un adversaire ou d'un supérieur en lui « prenant la bouche ». Voici les textes. « Recette de l'adversaire (al-khasam) ou d'un chef (sultân). Si tu veux prendre la bouche de celui qui est furieux contre toi (yaghdabu calayka) ou si tu veux arriver à tes fins auprès de celui que tu sollicites, recopie ce tableau (al-khâtim), glisse-le dans un étui (unbûb) que tu maintiendras d'un fil ou d'une ficelle puis mets-le en poche : il aura pour effet de faire se mélanger les paroles dans la bouche de ton adversaire et de l'empêcher de trouver le bon argument, in shâ’. (Une écriture différente a hâtivement rajouté « Allah », ce qui, au lieu de « si veut » donne « si Allah le veut »). Voici le tableau à transcrire sans bismillah (bilâ basmalat). » 6Celui-ci contient une formule verbale non identifiée, entrecoupée par un des signes « cabalistique » – IIII – qu'al-Bûnî appelle parfois tilasm, suivie d'une ligne et demie d'un verset coranique dont il manque le dernier terme verbal : « Sourds, muets, aveugles, ils.... ne pas » (Coran, II, 18 & 171). La négation (la) est répétée sept fois. Le contexte du verset, dans le Coran, désigne ceux qui sont abandonnés par Allah. Mais nous savons d'expérience que ce n'est pas le contexte que vise le talisman mais bien le sens premier et littéral des termes qu'il a sélectionnés. 7Une deuxième recette suit : De même, avec le tableau suivant, tu prends la bouche de l'adversaire(fam al-khasam) et de ce fait, tu le domines (taghlibuhu). Voici le tableau, à mettre en poche. 8Le tableau est un carré de 3 x 3 cases (appelé généralement pour cette raison muṯallaṯ) ; la case centrale est vide, fort probablement réservée à l'inscription du nom de l'adversaire ; les trois cases supérieures portent chacune un terme dont l'ensemble donne : « Il fut troublé celui qui était infidèle » (Cor, II, 258) ; les cinq autres cases comportent des chiffres. 9Dans les deux cas, on est en présence d'une magie de type sympathique puisqu'il s'agit de transférer sur quelqu'un les effets du contenu explicite d'un texte efficace (« sourds, muets, aveugles » — « trouble »). Il s'agit aussi de magie maléfique si l'on en juge par la charge agressive du projet et du désordre psycho-moteur souhaité. Fait remarquable, contrairement à l'accoutumée, aucune formule islamique pieuse n'introduit la recette et il est même spécifié qu'il faut l'en écarter : « bilâ basmalat » ; le « in shâ' » (si veut) non suivi d'Allah dans l'écriture originale est peut-être symptomatique. 2 Alors que la société arabe est patrilinéaire, la magie arabo-musulmane, comme toute magie semble-t-(...) 10On peut alors s'interroger sur le statut du texte coranique tel qu'il est utilisé ici : quelle est la « force » efficace à laquelle le talisman se réfère ? Une indication intéressante vient de ce qu'al- Bûnî a traité la même question de l'action magique sur la parole d'autrui, au moyen du même vocabulaire coranique. Sa recette (Shams, II, 223) vise en effet « à nouer les langues (li-caqd al- alsina), entre autres en recopiant cinq fois les mots « sourds, muets » et sept fois « aveugles » suivis de « et ils ne voient pas, ne s'expriment pas, ne parlent pas » (Cor, VII, 179) puis, s'adressant à la personne visée : « ô un tel fils d'une telle (ben fulâna)2, ta langue est nouée. » Une allusion et un appel analogiques sont faits à « Allah qui a noué les sept (sabca) cieux et les lions (sibâc) de Daniel » puis al-Bûnî propose l'utilisation d'une graphie originale des trois termes coraniques « sourds, muets, aveugles ». 11La parenté entre la première recette de terrain et celle d'al-Bûnî apparaît clairement (nouer la langue ; sourds, muets, aveugles, ne....pas ; le chiffre sept). Dans le même sens, on relèvera la construction du 2e tableau qui mêle mots et chiffres. Al-Bûnî est particulièrement connu pour la prescription et l'exploitation systématiques de ce type de tableau, comme l'atteste son ouvrage, le Shams, notamment dans sa quatrième partie. 12Deuxième exemple. Voici d'abord une prescription à base de récitations pieuses, pour le rachat de fautes morales. « Talisman. Les Khalifes ont rapporté d'après le messager d'Allah – le salut d'Allah et la paix soient sur lui – qu'il existe cinq invocations pieuses (aḏkâr) à faire pour le rachat de ses fautes (fidya). La première : il n'y a de dieu qu'Allah, à réciter 70 000 fois. La deuxième : loué soit Allah, louange à lui, loué soit Allah, le glorieux, à réciter 1 000 fois. La troisième : au nom d'Allah le clément, le miséricordieux, à réciter 800 fois. La quatrième : dis, il est lui, Allah, l'unique, à réciter 50 fois. La cinquième : le salut sur le Prophète, soit la formule : Que le salut d'Allah et la paix soient sur lui, 12 000 fois. Fin. » 13Comparativement aux « recettes » précédentes, la tonalité est différente. La présentation formelle suit le modèle des traditions prophétiques (hadîṯ) et les formules à réciter s'inspirent de celles des confréries islamiques (ḏikr, pl. aḏkâr) et, au-delà, d'une tradition mystique dont al- Ghazâlî représente le pivot. On remarquera cependant l'importance des chiffres (il y a cinqinvocations), des nombres et des répétitions. Voici encore, dans un registre voisin, une récitation coranique (Cor, III, 6) à faire dans une situation bien particulière : « Talisman de l'enfant. A réciter au moment de l'accouplement (cind al-jamâca). La femme trouvera un enfant. ‘C'est lui qui vous fait prendre forme dans les utérus, selon sa volonté. Il n'y a pas de dieu en- dehors de lui, l'aimé, le sage’. Fin. » 3 Ceci n'est exact que si on suit la recette à la lettre. Dans la pratique, on peut penser que la for (...) 14Il n'y a pas de rituel, pas d'instrumentation à mettre en œuvre sinon la récitation au moment opportun de ce verset coranique dont on veut s'accaparer le sens et les effets d'ordre sympathique3. 15Magie d'un côté, prière de l'autre ? Acceptons pour le moment de poser la question en ces termes puisque les différences entre des talismans effectivement utilisés en Afrique de l'ouest nous y invitent et examinons de plus près les modèles à la fois historiques et paradigmatiques de ces deux types de recours. La uploads/Litterature/ entre-recette-magique-1.pdf

  • 45
  • 0
  • 0
Afficher les détails des licences
Licence et utilisation
Gratuit pour un usage personnel Attribution requise
Partager