L’Herne Betty Duhamel Gare Saint-Lazare Roman GARE SAINT-LAZARE ou ENNEMIS INTI

L’Herne Betty Duhamel Gare Saint-Lazare Roman GARE SAINT-LAZARE ou ENNEMIS INTIMES Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés pour tous les pays. Première publication © Éditions Gallimard, 1976. © Éditions de L’Herne, 2018 2 rue de Bassano 75116 Paris www.lherne.com BETTY DUHAMEL GARE SAINT-LAZARE L’Herne À ma mère À ma fille I PAULINE 11 1 NICOLAS ET PAULINE En rentrant à la maison, vers minuit, j’ai croisé dans l’escalier une dame emmitouflée dans des écharpes soyeuses. Elle me bouscula sans s’excuser et disparut dans le dédale des marches en frappant nerveusement le sol de ses hauts talons. Je n’avais pas vu son visage dissi­ mulé sous des bandeaux roux. Quand j’arrivai en haut, la porte d’entrée était ouverte et maman, debout sur le palier, m’attendait. — Je t’ai entendue monter. Tu as dû rencon­ trer mon amie, dit-elle. L’étrange créature sortait de chez nous. C’était une actrice, une « amie » de ma mère que je ne connaissais pas. 12 Il paraît qu’au cours du dîner, elle avait beaucoup parlé de son fils unique Nicolas qui voulait devenir écrivain. Comme il avait peu de camarades de son âge, la dame souhaitait vivement que nous fassions connaissance. Le garçon devait téléphoner. Je râlais. Maman s’occupait un peu trop de mes affaires personnelles. Je n’avais aucune envie d’être présentée sur commande au fils d’une personne qui avait failli me faire tomber dans l’escalier. Maman sourit : — C’est vrai, elle est bizarre. Mais je l’aime bien. S’il lui ressemble, Nicolas doit être un gosse assez singulier. Boudeuse, j’allai me coucher. Ma petite sœur ne dormait pas. Elle me raconta en pouf­ fant que la bonne femme avait l’air folle, qu’elle parlait avec un accent impossible, qu’elle s’ha­ billait comme dans Cinémonde, qu’elle préten­ dait que son fils avait du génie, qu’elle avait même pleuré en évoquant sa carrière. — À qui ? — À elle. — Ah bon ! Le lendemain, un dimanche, le « génie » m’appela au téléphone. Je l’entendais à peine, 13 tant sa voix était douce et feutrée. Il m’invitait au cinéma ce soir même, à la séance de six heures. Nous pourrions nous retrouver à La Pagode pour voir Citizen Kane. Intriguée, j’acceptai. Je vis Nicolas pour la première fois devant l’affiche publicitaire du film de Welles. Il était immense et légèrement voûté. On se serra la main. Il venait d’acheter les tickets et refusa de me laisser payer ma place. Dans l’obscurité de la salle, je l’entendis soupirer à plusieurs reprises. À la sortie, il se lança dans un panégy­ rique d’Orson Welles et du cinéma améri­ cain. Il méprisait les Français dans ce domaine. Pour lui Brigitte Bardot était le prototype de la petite bourgeoisie aisée qui confondait le « chic » et la « classe ». Jeanne Moreau parodiait Bette Davis. Il me vanta le style de Katharine Hepburn, de Lauren Bacall, la splendeur de Rosalind Russel et de Marilyn Monroe. Il me confia sa préférence pour Jane Mansfield : ces seins, ces cheveux, ces dents, ces hanches, ces fesses, ces jambes ; le triomphe de la féminité, le comble de la vulgarité. L’un n’allait pas sans l’autre. J’étais éberluée d’une telle verve, d’autant plus que Nicolas, malgré son mètre quatre­ 14 vingt-quinze, avait encore l’air d’un petit garçon au visage imberbe. Il me quitta boulevard Saint-Germain et décréta qu’il refusait de se mêler à la foule du Quartier latin et préférait encore faire un long détour pour rentrer chez lui. En parlant, il gesticulait et faisait d’étonnants mouvements avec ses mains. Je le trouvai magnifique. Nous devions nous revoir bientôt. Nous avions pris l’habitude, Nicolas et moi, de nous retrouver à six heures du matin dans un bistrot de la place d’Italie, Le Vieux Routier. Ce n’était pas l’endroit le plus « chic » ni le plus moderne du quartier. Mais le bar du Vélodrome, avec ses néons insolents, son large comptoir circulaire, ses sept flippers et ses boxes intimes, nous rebutait à cause de la foule et du vacarme. Au Vieux Routier, il y avait peu de place. Les clients prenaient rarement le temps de s’asseoir et nous nous installions tout au fond, sur une banquette moisie, côte à côte. Dès la première fois, ces rencontres mati­ nales devinrent essentielles pour moi. Nicolas s’était mis en tête de m’initier au monde de ses livres. C’était l’élève le plus doué en lettres dans 15 la classe de philosophie du lycée Henri-IV où il étudiait. Je préparais aussi mon bachot mais, à cette époque – elle fut de courte durée –, la politique m’intéressait plus que la littérature. J’étais inscrite au mouvement des Jeunesses communistes et je distribuais une fois par mois Nous les garçons et les filles, modèle mili­ tant de Salut les copains. Avec des camarades, je vendais la revue en faisant, non sans douleur, le porte-à-porte dans les immeubles résiden­ tiels du XIIIe arrondissement. Nicolas ne prenait pas au sérieux mon engagement de « bourgeoise honteuse ». Intarissables dans nos discussions, nous tentions de nous convaincre, lui de ma naïveté, moi de son inconscience. Tout de même Nicolas élargissait le champ de mes intérêts. Je découvris Céline, Drieu la Rochelle, Jean Genet, Malraux, Proust, en riva­ lité avec mes auteurs favoris : Aragon, Sartre, Simone de Beauvoir, Marguerite Duras, Boris Vian, etc. Nous arrivions au Vieux Routier à six heures pile. Nous bavardions en avalant de grands bols de café-crème et des tartines de pain beurré. À sept heures et demie, je raccompagnais mon ami à la station de métro Place d’Italie, 16 puis je repartais vers le lycée Claude-Monet, traversant au pas de course le petit square de Choisy. J’arrivais hors d’haleine, rêveuse, peu attentive aux cours. Ils étaient beaux ces petits matins, beaux, fous et faux. Nos dix-huit ans manquaient de simplicité. Au lieu de parler, livrés à ces joutes oratoires, nous aurions dû nous embrasser, les yeux dans les yeux, avec la fraîcheur sans lende­ main des amoureux de nos âges. J’avais envie de serrer la main de Nicolas dans la mienne, de compter ses doigts, de poser ma tête sur son épaule, de l’appeler « chéri », de lui demander : « M’aimes-tu ? » Ces désirs ne parvenaient pas à se manifester. Une fierté mal placée me rete­ nait, et lui ne m’encourageait jamais dans ce sens. Chaque matin nous ressuscitions des héros de romans. Chaque matin il se prenait pour Bardamu, moi pour Mathilde de La Mole. Cela commença en automne et dura jusqu’au printemps. À six heures du matin nous avons vu le ciel 17 s’éclaircir de jour en jour, de mois en mois. Nous avons vu fleurir les géraniums sur le rebord de la fenêtre du Vieux Routier. Nous avons assisté aux premiers travaux de rénovation du quartier. Des grues féroces arrachaient des pans de murs fatigués, laissant apparaître en plein jour des cloisons couvertes de papiers peints en ternes patchworks, des cheminées éventrées indi­ quant les étages, des escaliers intérieurs à moitié effondrés : ruines d’une guerre anonyme qui dépeuplait sans armes les rues « insalubres ». Le PC luttait sans résultat contre les expulsions et les plans grossiers de relogement. Les péti­ tions pleuvaient. Les grues grondaient. Les gens partaient. Les boutiques fermaient. Au printemps, Nicolas se fit plus rare à nos rendez-vous. Il arrivait souvent en retard. Nous parlions moins, épuisant nos sujets de discus­ sion. Puis il déclara que l’examen approchait et qu’il ne pourrait plus me rejoindre si tôt. Après les vacances de Pâques, il ne vint plus du tout et je passai, le cœur malade, devant Le Vieux Routier, un cimetière. Je devais revoir Nicolas au début de l’été. L’année suivante, Le Vieux Routier ferma définitivement. Sur la porte, il y avait une 18 affiche : « À vendre. » J’appris que les deux employés s’étaient fait embaucher au bar du Vélodrome. Le patron disparut avec sa femme. Nicolas est arrivé après moi. Je lisais, assise sur une chaise en fer, les pieds posés sur le rebord du bassin des jardins du Luxembourg. Il restait debout à côté de moi et tenait un livre dans sa main gauche. Il me l’offrit. C’était Le Bonheur de Barbezieux de Jacques Chardonne, un écrivain que je ne connaissais pas. Il me dit : « Les Réflexions sur la question juive reposent sur des erreurs fondamentales. Je t’apporte mieux que cette connerie. » Je voulus riposter. Il m’in­ terrompit : — Je suis juif, tu es goye. Je connais mieux la question que toi. — Je m’informe… — Mal… L’air était frais. Nicolas me prêta son écharpe, une longue écharpe de mohair roux dans laquelle je m’enveloppai en frissonnant. Nicolas regardait les enfants jouer autour du bassin, poussant dans l’eau vers le jet central leurs petits bateaux clairs. 19 La chaisière surgit devant nous. Elle réclama mon ticket. Je n’en avais pas. Nicolas lui dit : « Il faut donc tout payer, même le besoin de se reposer. Foutu pays ! » La chaisière lui rétorqua d’un ton revêche uploads/Litterature/ gare-saint-lazare-de-betty-duhamel.pdf

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