LE POINT DE VUE DES ÉDITEURS Alger, centre-ville, début du XXIe siècle. Adel et
LE POINT DE VUE DES ÉDITEURS Alger, centre-ville, début du XXIe siècle. Adel et Yasmine, frère et soeur, étaient proches, enfants. Ils ont grandi, changé, ils n’arrivent plus à se parler. Ils s’aiment en silence, entre une mère acrimonieuse et une aînée échouée là avec sa famille, qui peint à longueur de journée comme on s’invente un ailleurs. Au pied de l’immeuble, du haut des balcons et jusque chez eux, on les observe, on commente : ils sont différents, trop beaux et peut-être un peu trop libres, c’est insupportable. Dans une société étriquée par les convenances, dans un pays qu’on quitte plus facilement qu’on ne l’aime, être simplement soi-même est un luxe auquel la jeunesse n’a pas droit… Porté par une construction polyphonique croisant des voix qui ne se rencontrent jamais, L’envers des autres est un roman sensible, violent et lucide, dont la noirceur n’est adoucie que par les naïves rêveries d’une fillette en ballerines de toile. KAOUTHER ADIMI Née en 1986 à Alger, Kaouther Adimi a fait ses études en Algérie avant de venir à Paris, où elle vit depuis deux ans. Ses nouvelles ont été distinguées par le prix du jeune écrivain francophone de Muret (2006 et 2008) et par le prix du Festival international de la littérature et du livre de jeunesse d’Alger (2008). L’envers des autres est son premier roman. L’envers des autres est paru en Algérie aux éditions Barzakh sous le titre Des ballerines de papicha en juin 2010. Le terme papicha, dans l’argot algérois, désigne une toute jeune fille plus ou moins coquette, écervelée ou libérée selon le contexte et l’intonation, dont l’équivalent pourrait être « minette » ou « pépette ». © éditions Barzakh, Alger, 2010 © Actes Sud, 2011 ISBN 978-2-7427-9886-5 KAOUTHER ADIMI L’envers des autres roman ACTES SUD A mes personnages si fidèles Adel Je ne trouve pas le sommeil. La fenêtre ouverte n’apporte aucune fraîcheur, juste le reflet de la lune qui projette sa pâle lumière dans la pièce. Le visage caché par le drap, je sanglote sans bruit pour ne pas réveiller Yasmine qui dort dans la chambre voisine. Enfin, qui fait semblant de dormir, je l’entends chuchoter au téléphone. Je me demande avec qui elle parle. Il n’est plus dans nos habitudes de nous confier l’un à l’autre, du moins pas avec des mots, juste avec des regards. Depuis quelques mois, Yasmine a changé. Elle n’ose plus me regarder dans les yeux et fuit à mon arrivée. Nous étions pourtant comme les deux doigts de la main. Elle doit savoir ce que je cache. Est-ce ça qui lui fait peur ? Je l’ignore. Je ne veux pas en parler avec elle, entacher son innocence de mon drame, sa jeunesse de ma colère. Les larmes mouillent le petit coussin qui pique. Il dégage une drôle d’odeur, une odeur de roussi. Ce doit être la laine qu’il contient. Je n’ai jamais compris pourquoi maman bourrait les taies d’oreiller avec la laine du mouton égorgé. On a des dizaines et des dizaines d’oreillers qui feraient très bien l’affaire. Mais chaque année, elle insiste pour garder cette foutue laine, qu’elle lave plusieurs fois et fait sécher au soleil pendant de nombreux jours. Mais passons. Il est déjà trois heures du matin. Je dois me lever à six heures, si je veux arriver à l’heure au travail. Foutu pays ! Il y a plus de voitures que de dinars ! Il faut que je dorme, sinon je vais encore avoir l’air d’un zombie et Mounira, la secrétaire, va me demander de son ton mielleux de trentenaire célibataire : « Alors Adel, on a encore fait la bringue hier soir ? » La bringue ! Est-ce qu’il y a un seul Algérien à utiliser un pareil mot ? A part Mounira, je ne vois pas… Adepte des feuilletons français kitsch, elle parle comme les acteurs, avec des expressions tellement parisiennes qu’elle met tout le monde mal à l’aise. Mais comme elle est plutôt jolie, le directeur la garde. Avoir une belle secrétaire parlant un français irréprochable donne à l’entreprise un aspect respectable. Penser à Mounira a au moins eu le mérite de me faire cesser de pleurer. Trois heures et demie. Il faut vraiment que je dorme. Yasmine a raccroché. Elle vient de sortir doucement sur le balcon par lequel nos deux chambres communiquent. Dans quelques secondes, je vais sentir l’odeur de la cigarette qu’elle va fumer. Là encore, elle sait que je sais mais on fait semblant. Pour éviter les questions, les réponses, les décisions. Faire l’autruche n’est pas de tout repos, mais ça nous permet de continuer à vivre sous le même toit sans détourner sans cesse les yeux. Et puis, qu’est-ce que je pourrais lui dire ? Que ça ne se fait pas pour une fille de bonne famille de fumer ? Elle me rirait au nez. Je me retourne dans mon petit lit. Les draps sont humides, je transpire beaucoup en ce moment. Les bruits dans la rue m’empêchent de trouver le sommeil. Les jeunes de mon quartier se réunissent toutes les nuits pour fumer un peu, jouer aux dominos et refaire l’Algérie à coups de grands discours patriotiques. Lorsqu’ils ne parlent pas de quitter le pays, ils parlent de mourir pour lui. Je crois que je n’irai pas travailler demain. Je vais appeler cette chère Mounira pour lui dire que je suis malade, que j’ai chopé un virus ou quelque chose comme ça, « en faisant la bringue ». Je vais me cacher dans l’Eden, mon café préféré. Cette solitude va me rendre fou… ou pervers. Je pleure à nouveau. Des pleurs furieux. Des larmes de honte et de frustration. Je me recroqueville en position fœtale sur le lit chaud. Mes mains sont serrées en poings fermés. Je sens mes pieds glacés se tendre, comme s’ils tentaient de fuir le reste de mon corps. Mes genoux se serrent, entrant presque dans mon ventre plein d’un infect liquide. Je ferme les yeux très fort, comme pour les trouer avec mes paupières. Je vois des flashs de couleurs. Du néant. Puis, un trou d’obscurité. Du balcon entrouvert arrivent des éclats de voix et un bruit de canettes qui heurtent le trottoir. Demain matin, les enfants, en allant à l’école, contempleront les canettes de bière, mi-amusés, mi-horrifiés, se demandant qui boit dans l’immeuble. Je tremble de fièvre et de froid. Mais quel froid peut-il y avoir en mai, à Alger ? Non, c’est la panique qui me fait frissonner. La panique et la peur. J’ai envie de vomir. Pas seulement de la nourriture ou de la bile, mais de vomir tout ce que contient mon corps, les boyaux, les reins, le cœur. De me vomir. Il faudrait que je me lève, que j’aille dans la salle de bains me rafraîchir le visage, mais je n’en ai pas la force. Pas même celle de fermer la porte-fenêtre afin de ne plus entendre ce que disent mes jeunes voisins juste un étage plus bas. Leurs mots m’atteignent comme des cailloux. Et toc, un sur la tête. Et tac, un autre en pleine gueule. Et paf, sur la cuisse. Je glisse la tête sous le coussin et le plaque sur mes oreilles. Un rideau de fer claque avec force. Dans la seconde, des chats se mettent à hurler et à se disputer. Un rire aigu résonne, suivi d’un éclat de verre. Tout se mélange en un seul son gras, lourd, agressif. Immense ver informe qui jouit dans les remparts de mes tympans. Je m’enfonce plus profondément dans les draps humides, dans mes pensées opaques. Le jour se lève timidement. Il n’y a plus rien à espérer. Le repos ne sera pas pour aujourd’hui. Une lumière inquiète tremblote dans le ciel, lueur du soleil, lueur de lune. Les deux astres se confondent. Le tic-tac de l’horloge est à peine perceptible dans le bruit confus de la ville. Soudain, le silence se fait. Les jeunes sont sûrement rentrés chez eux. Les chats se taisent en attendant que les humains envahissent leur territoire. Ce calme ne dure que quelques minutes, le temps de faire la transition entre la nuit et le jour. Déjà, des ombres de femmes et d’hommes commencent à se faufiler hors des murs. Je les imagine, les yeux rougis de fatigue et le pas pressé. Mes mains glissent sous mon pull, caressent mon torse imberbe. Un léger sourire étire imperceptiblement mes lèvres, sourire spontané, dont je prends à peine conscience. Le claquement d’une porte dans le couloir me fait sursauter. Du revers de la main, j’essuie la sueur qui perle sur mon front et me lève difficilement. Je tente, en la massant, de détendre ma nuque raidie par le manque de sommeil. Des craquements se font entendre. Je passe mes mains moites dans mes cheveux noirs. Mes genoux tremblent un peu, mais c’est en sifflotant que je me rends dans la salle de bains. Le miroir en pied me renvoie mon image. Celle d’un beau mec ridé. Rides de désordre, de tumulte. Ma mère est uploads/Litterature/ l-x27-envers-des-autres-kaouther-adimi-pdf 1 .pdf
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- Publié le Jul 21, 2022
- Catégorie Literature / Litté...
- Langue French
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