LA TYPOLOGIE DISCURSIVE DU POEME EN PROSE FRANÇAIS THÈSE DE DOCTORAT Virgil BOR

LA TYPOLOGIE DISCURSIVE DU POEME EN PROSE FRANÇAIS THÈSE DE DOCTORAT Virgil BORCAN 1 Table des matières Table des matières..........................................................................2 Avant-propos...................................................................................4 Aperçu historique............................................................................6 A. La prose....................................................................................10 B. La poésie..................................................................................14 Conclusion préliminaire.................................................................17 Le Romantisme et l’abolition des frontières entre les genres littéraires.......................................................................................19 Poème en prose et discontinuité discursive..................................28 La poéticité du poème en prose (marques distinctives)................39 Origines.........................................................................................48 Justification...................................................................................50 Corpus de textes et auteurs..........................................................51 Trajet diachronique du poème en prose.......................................53 La matrice absorbante-projective..................................................63 Difficiles nugae: Aloysius Bertrand ou le poème kaléidoscopique 69 Maurice de Guérin, l’éternel enfant...............................................72 Charles Baudelaire ou la fracture existentielle..............................75 2 Arthur Rimbaud ou la rébellion permanente.................................79 Lautréamont l’obscur....................................................................85 Le texte-limite et les limites du texte.............................................88 Situation ”narrative” dans Les Chants de Maldoror......................91 En guise de conclusion.................................................................97 Nommer l’Innommable: Stéphane Mallarmé.................................98 La marée haute du surréalisme..................................................102 A. Le cadre historico-littéraire.....................................................102 B. Analyse d’un fragment de Louis Aragon.................................105 Saint-John Perse ou la solennité du discours.............................113 Conclusions.................................................................................116 Bibliographie générale................................................................120 3 Avant-propos ”In principio erat Verbum.” (Jean 1,1) Deux millénaires se sont écoulés, mais la sève de ces quelques mots ne s’est pas endurcie, ils conservent encore leur poids sémantique. On devrait se les rappeler à chaque fois que l’on tente de se rapprocher d’un principe absolu, du noyau dur d’un problème ou d’un phénomène, de la cause ou de l’effet de que sais-je. Essayer de démontrer une loi universelle, c’est à coup sûr penser, réfléchir, méditer, exercer sa raison. Or, on sait depuis déjà belle lurette que la pensée est discursive, que l’on ne peut pas émettre un jugement de valeur à la manière d’un flash instantané (ce serait peut- être le privilège des anges!). On pense sous la forme d’une phrase avec sujet et prédicat, on organise sa pensée de manière discursive ou bien – on ne sait jamais – le Logos divin est celui qui nous pense, qui nous pousse à nous exprimer verbalement. Le paradoxe ontologique de la pensée humaine, qui la rend sublime et tragique à la fois, c’est d’être obligée 4 de se penser, de produire un ”raisonnement raisonnable” sur elle-même et à l’intérieur d’elle-même 1. Mutatis mutandis, c’est le cas de toute situation méta-textuelle, de tout discours qui, partant de la littérature et ayant comme objet et but la littérature, la double et l’enveloppe: critique et histoire littéraires, théorie de la littérature, poïétique et poétique 2. 1 C’est un peu à la manière d’une goutte d’eau à l’intérieur d’un torrent, qui en se déplaçant à l’intérieur de celui-ci, serait en même temps contrainte de se regarder de l’extérieur, d’en haut ou de côté, et d’essayer de se définir elle-même. 2 L’ouvrage homonyme d’Irina Mavrodin, paru au début des années ‘80, reste d’une étonnante actualité et profit; on s’y rapportera en mainte occurrence. 5 Aperçu historique Fascinante existence, que celle des mots! Il y en a qui apparaissent comme du néant (bien que – tout le monde y concède– ex nihilo nihil) et qui s’éclipsent également vite. Mais il y a aussi des mots très anciens et, pourtant, très actuels, qui semblent ”être là ” depuis toujours, et dont la portée significative et symbolique est énorme. C’est le cas du grec ”poiein”. Si pour les Doriens (peut-être avant même qu’ils jetassent le cri de stupeur ”Thalassa! Thalassa!”) il signifiait ”naître”, ”engendrer”, ”créer”, il est à soupçonner qu’ils ne pouvaient pas se rendre compte, à cette brumeuse époque-là, de son avenir linguistique. Car cet avenir, qui couvre le présent et plonge ses racines dans la préhistoire (au sens historiographique du terme) est cosubstantiel au mot ”poésie”, avec tout ce que celle-ci sous-tend: poète, poème, poétique ainsi de suite. En ce qui nous concerne et nous intéresse, il donnera naissance – après une maturation plus que bimillénaire – au syntagme ”poème en prose”, à la fois exact et ambigu, délimité et flou, couvrant un intervalle temporel précis (XIX-e et XX-e siècles), mais à califourchon entre l’Encyclopédie et l’Existentialisme. 6 Ce que l’on peut avancer pour l’instant, c’est que le poème en prose ne saurait être défini dans les termes classiques d’Aristote. Des concepts comme ”Romantisme”, ”Baroque”, ”roman courtois” ou bien ”tragédie classique” ont un contour sémique solide, remplissent bien l’espace significatif qui leur est voué. Si précaires soient nos compétences d’histoire littéraire, on sait de quoi on parle. Tandis que ”poème en prose”, à la rigueur, n’a pas de genre proche ni de différence spécifique. On ne peut pas le définir, si ce n’est que par lui-même, c'est-à-dire dans le contexte, cela en vertu du fait incontestable qu’il est un genre hybride, qui puise ses énergies à deux sources différentes (la prose, du point de vue formel, la poésie, dans le plan symbolique, deux réalités du langage littéraire dont il faudra s’occuper plus tard). Une foule de questions surgissent, chacune légitime. Pourquoi est-ce que le poème en prose (en l’occurrence, celui français, qui de toute façon est définitoire et illustratif du phénomène) apparaît précisément au XIX-e siècle avec Aloysius Bertrand, est fixé dans sa dignité générique par Baudelaire, atteint le zénith de la maturité stylistique avec Rimbaud et succombe (mieux dit: se transforme et se dissout) au XX-e siècle, après avoir poussé ”le chant du cygne” avec Saint-John Perse? 7 Pourquoi alors, et pas au XII-e siècle (qui d’ailleurs, comme on le sait, ”a inventé l’amour” 3)? Voilà autant de dilemmes, que l’on ne saura résoudre sans faire recours à l’histoire littéraire, voire même à l’histoire tout court. La pensée est discursive – on a vu déjà ce truisme, aux yeux de la psychologie contemporaine. On pense avec sujet et prédicat; en théorie de la traduction par exemple, on affirme ne pas pouvoir traduire bien sans avoir pénétré auparavant l’espace culturel de la langue- cible: on traduit bien en chinois si l’on pense ”à la chinoise”. En d’autres termes, et synthétisant, on ne peut pas se passer de la parole, tout comme les enfants ne peuvent pas se passer des contes de fées. Voilà le clou de l’affaire. De quoi a-t-on le plus besoin? De la métaphore (”le Roumain est né poète”, dit un proverbe), id est de la synthèse poétique du monde qu’elle nous offre? Ou bien, de la narration, de l’histoire, du ”il était une fois…?” Diachroniquement parlant, faut-il mettre l’accent (dans les deux plans, celui de la création et celui de la réception) sur la prose, ou bien sur la poésie? 3 Cf. Bercescu, Sorina, Istoria literaturii franceze de la începuturi şi pînă în zilele noastre (Histoire de la littérature française du début jusqu'à nos jours), Bucureşti, Ed. Ştiinţifică, 1970, pp. 28- 32. 8 Sont-ce les deux formes d’expression irréconciliables, ou bien convergent-elles? Difficile à répondre. On va essayer quand même d’ébaucher une réponse possible, en prenant les deux modalités discursives une à une, dans ce qu’elles ont de spécifique et d’irréductible. 9 A. La prose Si l’on est d’accord avec les Anciens que ”la nature abhorre le vide”, on doit également convenir que ”l’humain abhorre l’illogique”. Tout ce qui est dépourvu de sens et de raison d’être, tout ce qui est méconnu et imprévisible nous rend la chair de poule, car le mystère, le brumeux font peur. C’est un mécanisme si profondément ancré dans notre psychisme que l’on peut sans trop d’effort lui découvrir des racines pré-humaines, si j’ose dire. Il existe en biologie une discipline de date assez récente, appelée éthologie, et qui étudie le comportement de certains groupes d’animaux qui ”se ressemblent” à l’homme. (Ce sont par exemple les loups, les singes et d'autres espèces animales dites sociales). Or, on a observé – et c’est devenu l’équation fondamentale en éthologie – qu' ”étranger égal ennemi”. Tout ce qui n’appartient pas à un paradigme reconnaissable n’est pas seulement différent, mais divergent, contradictoire, hostile. Pour pouvoir exercer son empathie il faut (et il le faut absolument) pouvoir ”reconnaître”. L’observation est d’autant plus valable pour l’espèce humaine, de quelque perspective ontologique qu’il nous 10 plaise de l’envisager: chrétienne, déterministe, scientifique, marxisante ainsi de suite. L’homme a besoin d’ordre, de règles et de logique; si le degré d’entropie est trop grand, il s'embrouille. Or, c’est exactement ce que fait la prose, mieux dit la narration, dans le sens que donne au terme Genette 4, entre autres. Depuis les premiers récits que l’anthropologie structurale et l’ethnographie ont pu identifier et classifier, à savoir depuis les mythes fondateurs et les cosmogonies, on a pu observer que les récits offraient non seulement une explication du monde, mais aussi une ”image” (imago mundi) du monde, un reflet, une reproduction plausible. Ce n’est pas par hasard si, plus tard, Aristote imposera à la tragédie d’imiter "dans les limites du vraisemblable et du nécessaire"5. J'anticipe déjà une objection que l'on peut dresser et que je me suis moi- même faite: au fur et à mesure que la littérature s'étaye, se spécialise et devient institution, les divers types de récit sous-tendent des portions de plus en plus exactes de la réalité environnante, et le "reflet littéraire" de cette 44 Cf. Genette, Gérard, Discours du récit, in Figures III, Paris, Seuil, 1972. 5 Aristote, Poetica (La Poétique), Bucureşti, Ed.Academiei, 1965, passim 5 11 dernière uploads/Litterature/ la-typologie-discursive-du-poeme-en-prose-francqis.pdf

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