Les Carnets de l’adepte I Quelques Secondes D’éternité I - Dans l’œil du cyclon
Les Carnets de l’adepte I Quelques Secondes D’éternité I - Dans l’œil du cyclone. "Seuls, les cadavres n'ont pas de contradiction". Jerzy Grotowsky. Ce livre, comme tous les livres, ne sert à rien. Ce livre, comme tous les livres, ne vous fera pas faire un pas de plus sur la voie de votre propre réalisation spirituelle. Et je ne comprends toujours pas que vous soyez encore attaché( e) à l'illusion commode que procure la vision d'une bibliothèque bien remplie. Sans doute cédez-vous à l'agrément esthétique des tranches reliées rangées comme soldats à la parade sur des rayonnages tracés au cordeau. Le nombre d'ouvrages que vous avez acquis vous rassure certainement, n'est-ce pas ? Comme tout collectionneur, vous espérez ainsi tromper le sentiment insupportable du vide de ]'existence en vous vouant corps et âme au règne de la quantité -mais croyez-moi, tous ces livres ne peuvent vous être d'aucun réel secours ! Brûlez tout ça! Qu'un tas de cendres indistinctes mêle dans une même réprobation les fleurons de la littérature et les scories nauséabondes de l'édition, les plus hautes envolées mystiques et les hagiographies trop complaisantes. Brûlez tout ça! Et que ma prose, comme tout le reste, n'échappe pas à ce brasier! Car "La vraie vie est ailleurs. " Rimbaud. Que ce feu de joie vous libère de vos encombrantes béquilles. Vous avez, avec elles, parcouru en tous sens la cellule exiguë d'un phantasme d'existence. Les livres sur les murs, les rideaux aux barreaux, tout ce mal que vous vous êtes donné( e ) pour rendre supportable votre incarcération ne vous a pas rendu( e ) plus libre pour autant. Vous avez composé avec vos geôliers, et vous avez rêvé, du fond de votre cachot, qu'un ordre régalien, une grâce inespérée, vous libèrerait demain des fers et du boulet. Mais au petit matin, le rêve s'est dissipé. Vous avez lu tous les livres c'était votre seule évasion et votre seul vice mais peau de balle! Tout le savoir du monde ne vous aura même pas renseigné sur le crime dont vous ignorez tout) et qui vous valut un tel sort. L'espoir s'en est allé, la forteresse est toujours là! Et ce n'est rien d'autre que "Une oasis d'horreur dans un désert d'ennui." Baudelaire . Le Voyage. La vraie vie ne se rencontre pas au détour des pages. Voici la complainte qui vous monte aux lèvres lorsque vous repoussez d'un geste négligent le dernier in-folio, que vos yeux fatigués d'avoir trop veillé à la clarté des lampes ne peuvent plus déchiffrer . C'est alors qu'un miracle se produit. Le gardes-chiourme s'efface, les murailles se dissolvent, le pénitencier lui-même se révèle un mirage, une aberration de l'esprit en quête de savoir . La brise d'une aube nouvelle vient effleurer vos joues. Renoncez à connaître. Ne cherchez pas à comprendre. Débarrassez-vous de vos oripeaux. N'éloignez pas de vos lèvres le calice d'amertume. Faites-vous cynique. Levez l'ancre. En un mot, plongez au cœur de la tourmente, plongez Au fond de l'Inconnu, pour trouver du nouveau." Baudelaire, poème cité. Dans chacun des ports où vous échouâtes, vous avez embarqué des hommes d'équipage, des compagnons de route aux noms évocateurs. Sur le pont, Jalousie se pare des atours de l'amour ; sous la hune, Colère mime le jeu de la dignité offusquée; par les nuits sans étoile, le timonier Désir navigue à l'aveuglette, sans carte et sans boussole, abandonnant au caprice des flots le soin de conduire votre destinée ; l'homme de vigie Mâra vous trompe allègrement : il crie "Eldorado", c'est Sodome et Gomorrhe qui pointe à l'horizon et votre fidèle second -Gnose le bien nommé -n'a pas le pied marin: le moindre grain ballottant le navire le terrasse sur sa couche, l'enferme dans ses délires ! Débarquez-moi tout ce joli monde à la prochaine étape! Ou mieux, n'attendez pas! Passez donc sine die cette clique par-dessus bord, sans vous soucier de ce qu'il en adviendra; le Diable en prendra soin, il reconnaît les siens! Allez, ouste! A la baille ! Pendant que vous y êtes, soulagez-vous du poids des objets hétéroclites qui encombrent les cabines. Eparpillez au vent les carnets intimes que Gnose, chaque soir, souillait de sa plume prétentieuse. Vous êtes capable de mener seul( e ) votre barque. C'est à cette condition que les cieux vous laisseront descendre ou vous voulez aller . C'est à cette condition que, comme Le Bateau Ivre, vous croiserez "d'incroyables Florides". Voyez Job sur son fumier. Lui se coltine à l'essentiel. Et on l'imagine mal cherchant quelque baume à ses douleurs entre les pages d'un quelconque texte, fût-ce un texte "inspiré", fut-ce LE LIVRE lui-même (si tant est qu'il existe). Car les livres -quoi qu'ils en disent parfois dissimulent toujours une "morale", ce .qui présuppose qu'ils s'inscrivent dans un cadre manichéen. Or, Job est hors-cadre, par-delà le Bien et le Mal. Son drame n'est pas celui d'un homme; c'est le drame d'un Dieu -Yahvé -que consument la colère et la jalousie. Voyez ce Dieu se laisser emporter par ses émotions, et dépasser la mesure à l'invite de Sa- tan, auquel il abandonne le plus fidèle de ses servants. En conséquence, Job ne peut que subir l'amoralité d'un combat de titans qui le dépasse, et dont il fait les frais. C'est une expérience douloureuse du divin qui s'abat sur lui et qui, finalement, ne le regarde en aucune manière. Aucun livre ne saurait être à la mesure de la violence aveugle de ce combat qui se déchaîne parfois, et dont il est forcément, comme nous le sommes souvent nous-mêmes, la victime impuissante. Aucun livre ne peut guérir le saint homme des plaies qui lui sont infligées. C'est une figure emblématique, dans la mesure où semblable rétribution est notre lot commun - toutes proportions gardées! Je veux dire ici que nos bonnes actions ou celles que nous croyons telles -sont rarement payées de retour. "Tout se passe, semble-t-il, comme si les plus belles idées, les plus hauts plans créateurs, 1es actes d'amour les plus purs étaient automatiquement défigurés, contrefaits, pollués dès qu'ils descendent dans la vie" Mentalement, nous avons déjà inventé les plus merveilleuses recettes , la Vie n'en a jamais voulu. Vingt ans après Lénine , pour ne parler que de notre civilisation présent , que reste-t-il du communisme pur ? Que reste-t-il même du Christ sous cet amas de dogmes et d'interdits ? On empoisonne Socrate et Rimbaud s'enfuit au Harrar ," nous savons le sort des phalanstères, des non-violence ,. nous sommes ce triomphe, peut-être, après bien des faillites, mais de quel autre triomphe ne sommes-nous pas a faillite ? Chronologie des victoires ou des faillites? La vie semble faite d'une substance irrémédiablement déformante, tout y fond comme dans les sables d'Egypte, tout s'y nivelle dans une irrésistible gravitation vers le bas." Satprem - Srî Aurobindo, l'aventure de la conscience. Sans aller jusqu'à évoquer le mystère du mal qui se tapit dans chaque recoin de la création,-il n'est pas l'heure encore d'affronter la question d'une volonté divine dont émane l'imperfection considérez la merveilleuse utopie d'Auroville, et ce qu'il en advint. Et Sri Aurobindo, qui se dépense sans compter jour et nuit pour coucher sur le papier le récit de ses expériences spirituelles. Et sa compagne, Mira Alfas- sa, surnommée "La Mère", qui déjoue un à un tous les pièges de l'existence. Et cette ville âshram au nom plein de promesse: "Auroville", la ville de l'aurore. Une aube nouvelle ne devait-elle pas éclore pour illuminer le monde au centre circulaire de ce village idéal en forme de galaxie ? Voyez-les abandonner leurs foyers et répondre à l'appel, tous ces hommes et ces femmes en quête d'absolu. Ils sont artisans, briquetiers, informaticiens. Ils réalisent le rêve d'une génération perdue dans les déjections d'une société gavée jusqu'à la nausée. Les éoliennes se dressent dans Auroville, ou l'avant-goût d'un retour au jardin d'Eden ! le ciel, et fournissent une énergie non polluante. La terre aride se Couvre de cultures abondantes. Ils avaient tout laissé derrière eux, hormis. ..hormis ce besoin si humain d'adorer un veau d'or, d'ériger des idoles. Ils voulurent déifier Mère de son vivant. Ils exigeaient d'elle des miracles. Mais elle s'y refusait. Obstinément ! N'avait-elle pas, par le passé, vaincu des tentations bien plus grandes que ce statut illusoire de déesse dont elle n'avait que faire ? Les expériences hors du commun, que ses disciples lui réclamaient à toutes forces étaient, il n'y a pas si longtemps encore, son pain quotidien. Jusqu'à ce jour ou Sri Aurobindo lui fit remarquer, non sans quelque humour : "Oui, c'est très intéressant, vous arriverez à des miracles qui nous rendront célèbres dans le monde entier, vous pourrez bouleverser les événements de la terre, enfin ce sera un grand succès. Mais c'est une création surmentale, ce n'est pas la vérité suprême. Et ce n'est pas le succès que nous voulons." "Une demi-heure après, rapporte Mère, tout était arrêté. Je n'ai rien dit, pas un mot, en une demi-heure, j'avais tout défait, coupé la connexion entre les dieux et les gens, tout démoli. uploads/Litterature/ quelques-secondes-d-x27-eternite.pdf
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- Publié le Mai 28, 2021
- Catégorie Literature / Litté...
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