Conférence donnée à Lyon, le 4 juin 2010, dans le cadre d’une journée d’hommage

Conférence donnée à Lyon, le 4 juin 2010, dans le cadre d’une journée d’hommage à Patrick Charaudeau 1 L’analyse textuelle des discours Entre grammaires de texte et analyse du discours1 Jean-Michel Adam (Université de Lausanne) Les organisateurs du colloque ont posé une question très claire aux participants de cette table ronde : l’analyse de discours, l’analyse conversationnelle et l’analyse textuelle – disciplines représentées dans cette table ronde par Dominique Maingueneau, Catherine Kerbrat-Orecchioni et moi-même – sont-elles des disciplines ou des courants disciplinaires différents ou peuvent-elles être placées dans le même champ, du moins épistémologiquement ? Cet historique situe l’analyse textuelle par rapport à la linguistique textuelle, à la linguistique transphrastique et à l’analyse de discours. La tâche qui m’a été attribuée est de représenter la discipline qui a été désignée comme « analyse textuelle » (à côté de l’analyse du discours et de l’analyse conversationnelle). À la différence de Catherine Kerbrat-Orecchioni qui ne se reconnaît pas dans le syntagme « analyse conversationnelle », j’assume le syntagme « analyse textuelle » en le rattachant au champ de la linguistique textuelle. Je confronterai donc mon usage de l’appellation « analyse textuelle » à celui que d’autres en font ou en ont fait. J’expliciterai ensuite pourquoi je parle d’analyse textuelle des discours en rapprochant la linguistique textuelle (désormais LT) de l’analyse de discours (désormais AD). Ces deux disciplines ont des origines séparées, mais contemporaines (elles ont émergé dans les années 1950) ; elles ont des auteurs et des textes de référence : Zellig S. Harris et Michel Pêcheux pour l’AD, Eugenio Coseriu et Harald Weinrich pour la LT. 1. Les « analyses textuelles » : entre sémiologie, sémiotique, LT et AD Le syntagme « analyse textuelle » (désormais AT) a été utilisé par des auteurs très différents et il a même servi de titre à plusieurs articles et ouvrages. 1.1. Roland Barthes opposait l’AT à l’analyse structurale, à l’occasion de l’étude d’un texte biblique : « La lutte avec l’ange : analyse textuelle de Genèse 32.23-33 » (Œuvres complètes IV, Seuil, 2002 (1972) : 157-169) et d’un conte d’Edgar Poe : « Analyse textuelle d’un conte d’Edgar Poe » (id. 2002 (1973) : 413-442). Cette seconde analyse a été publiée dans un des premiers ouvrages de langue française à faire une place à la LT : Sémiotique narrative et textuelle, édité par Claude Chabrol (Larousse, coll. L, 1973). Le passage de Barthes par l’AT se situe très exactement à la fin de sa période discursive et benvenistienne (voir à ce propos « La linguistique du discours » (Œuvres complètes III, Seuil, 2002 (1970) : 611-616) et juste avant son passage à la « sémiologie négative » et à la déconstruction. 1.2. Une année plus tôt, le terme « analyse textuelle » apparaît dans les actes d’un colloque tenu à Toronto et qui a donné un intéressant livre bilingue co-dirigé par Pierre R. Léon, Henri Mitterand, Peter Nesselroth et Pierre Robert : Problèmes de l’analyse textuelle / Problems of textual analysis (Montréal-Paris-Bruxelles, Didier, 1971). Cet ouvrage fort hétérogène était dominé par une volonté d’ancrer la « Nouvelle critique » en Amérique du Nord et il réunissait, autour de l’analyse des textes littéraires, des chercheurs aussi divers que Samuel Levin, Pierre Guiraud, Paul Bouissac, Jean-Claude Chevalier, Michael Riffaterre, Serge Doubrovshy, Lubomir Dolezel, Gérard Genette, et quelques autres, dont Marshall McLuhan. Ce volume est représentatif d’une période dominée par le paradigme de la grammaire générative et transformationnelle. De nombreux intervenants parlent de la phrase 1 Conférence donnée dans le cadre d’une journée d’hommage à Patrick Charaudeau : « L’analyse du discours dans les sciences du langage et de la communication », Lyon II, le 4 juin 2010. Jean-Michel ADAM littéraire et de ses transformations. Jean-Claude Chevalier est un des rares à leur opposer la conception saussurienne et benvenistienne de la phrase et à faire allusion à la position du Barthes de 1970 et à la translinguistique de Benveniste. 1.3. Un livre, paru en 1976, chez Larousse, dans la collection « Langue et langage », écrit par Robert Lafont et Françoise Gardès-Madray, a pour titre : Introduction à l’analyse textuelle. Cette AT praxématique est très proche de l’AD. C’est du moins ce qu’en disent les auteurs du dictionnaire de la praxématique : Termes et concepts pour l’analyse du discours. Une approche praxématique (Catherine Détrie, Paul Siblot et Bertrand Vérine, Champion, 2001). Si les auteurs vont un peu vite en besogne en prétendant que Lafont et Gardès-Madray ont « forgé l’expression » et que l’AT praxématique est la devancière de la LT, il n’en reste pas moins que leur position mérite d’être citée : L’analyse textuelle, méthodologie proposée par la praxématique, qui a forgé l’expression […], cherche à rendre compte de la spécificité des divers discours. Elle a préfiguré les linguistiques textuelles et discursives, qui connaissent aujourd’hui un développement considérable. Il s’agit d’une analyse dynamique des fonctionnements discursifs, à partir de phénomènes tels que la mise en clôture des discours, leurs genres et types, leurs marques énonciatives, les catégorisations référentielles construites, en articulation avec la situation de communication, le cotexte, le contexte, etc. En cela, l’analyse textuelle participe de ce qu’on identifie habituellement sous le nom d’analyse du discours. Toutes deux en effet prennent en charge des corpus larges et variés de discours authentiques, rapportent ces derniers à leurs conditions socio-historiques de production et de circulation, mettent à jour leur idéologie sous-jacente. L’analyse textuelle déborde cependant l’analyse du discours dans la mesure où son ambition est non seulement de décrire les discours par le biais des moyens linguistiques ou paralinguistiques mobilisés, mais aussi de construire une compréhension de la production de sens elle-même, c’est-à-dire des opérations nécessaires à la réalisation du sens produit. (2001 : 8) Cette forme d’AT va dans le sens d’une convergence avec l’AD que je préconise également. 1.4. Dans La Production du texte, en 1979 (Seuil), Michael Riffaterre opposait l’AT à la stylistique, à la rhétorique normatives et à la poétique qu’il jugeait trop généralisante : « Le texte est unique en son genre », écrivait-il, (1979 : 8) et l’AT « cherche à expliquer l’unique » (id.). Malheureusement les propositions de Riffaterre n’ont pas réussi à périmer la stylistique dont l’actuelle renaissance en France ne laisse de m’étonner. 1.5. La « Textanalyse » est, en fait, un domaine établi de la LT allemande. Je pense aux livres d’Heinrich F. Plett : Textwissenschaft und Textanalyse : Semiotik, Linguistik, Rhetorik (Heidelberg, Quelle & Meyer, UTB, 1975) et de Michael Titzmann : Strukturelle Textanalyse (München, Fink, UTB 1977). En langue française, la linguiste danoise Lita Lundquist a rendu ce type de travaux accessibles. Avec L’analyse textuelle. Méthode, exercices, paru en 1983 (CEDIC), elle manuélise le contenu de sa thèse de 1980, qui reste, en langue française, un ouvrage de référence : La Cohérence textuelle : syntaxe, sémantique, pragmatique (Copenhague, Nyt Nordisk Forlag Arnold Busck, 1980). Pour la linguiste danoise, l’AT est issue du développement récent des linguistiques du texte et du discours : Dans la zone intermédiaire entre linguistique et analyse littéraire, se développe, depuis quelques décennies, une nouvelle discipline de la science linguistique, dite linguistique textuelle ou linguistique du discours, qui à l’instar de l’ancienne stylistique, mais dans une optique descriptive et critique plutôt que normative, étudie les différentes structures d’un texte, esthétique ou non, dans ses rapports avec les structurations sociales qui l’entourent. (1983 : 9) Entre temps, en 1981, Teun A. van Dijk avait également parlé d’AT dans un chapitre de Théorie de la littérature dirigé par Aaron Kibédi Varga : « Le texte : structures et fonctions. Introduction élémentaire à la science du texte » (Picard, 1981 : 63-93). Faisant allusion au livre de Titzmann (1977), van Dijk fixe les principes généraux de l’AT (pages 64-66). Il insiste sur le fait que l’AT est à la fois théorique (définissant des propriétés que tout texte, en général, est Conférence donnée à Lyon, le 4 juin 2010, dans le cadre d’une journée d’hommage à Patrick Charaudeau 3 censé posséder) et descriptive (procédant à partir d’un seul texte ou d’un corpus défini de textes). Il ajoute une dimension applicative dans le cadre de structures de formation, ouvrant ainsi sur l’Analyse critique du discours : « La science du texte, de même que toute autre science, n’est donc pas ou du moins pas seulement un “art” mais aussi une nécessité sociale » (1981 : 65). Comme Lita Lundquist mettait en avant un composant pragmatique complémentaire des composants syntaxique et sémantique, T. A. van Dijk lie analyse textuelle et contextuelle : « Les textes sont toujours utilisés dans un contexte particulier : l’analyse et la compréhension du texte exigent par conséquent l’analyse et la compréhension simultanée du contexte » (1981 : 65). On voit à quel point il est ainsi proche de l’AD. Dès que le texte est défini comme une « occurrence communicationnelle », comme le font de Robert de Beaugrande et Wolfgang U. Dressler dans Introduction to Text Linguistics (London- New York, Longman, 1981), la LT peut apparaître comme une pragmatique textuelle, terme que j’ai uploads/Management/ analyse-textuelle-des-discours.pdf

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  • Publié le Jui 14, 2022
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