Les SN définis : anaphore, anaphore associative et cohérence Bertrand Gaiffe, A
Les SN définis : anaphore, anaphore associative et cohérence Bertrand Gaiffe, Anne Reboul & Laurent Romary C.R.I.N.-C.N.R.S. & I.N.R.I.A.-Lorraine Batiment Loria, B.P. 239 F-54506 Vandœuvre Lés Nancy e-mail : {gaiffe,reboul,romary}@loria.fr 1. INTRODUCTION En 1990, Bosch et Geurts ont écrit un article, “Processing definite NPs”, qui portait sur un modèle de traitement de certains SN définis, les descriptions définies. Leur analyse, et ils l’avouaient eux-mêmes, ne pouvait traiter d’autres types de SN définis, comme par exemple les expressions nominales démonstratives. Dans ce papier, Bosch et Geurts avançaient, à la fois pour des raisons psychologiques et pour des raisons pratiques, l’hypothèse d’une résolution immédiate des descriptions définies. Quatre ans plus tard, Charolles leur répondait (cf. Charolles 1994), en proposant un certain nombre d’assouplissements et d’aménagements de cette hypothèse et du modèle de traitement des SN définis qui l’accompagne. Nous voudrions ici revenir sur l’article de Bosch et Geurts et sur la critique qu’en fait Michel Charolles. Nous défendrons les thèses principales suivantes : (i) la sémantique des descriptions définies (seuls SN définis effectivement traités dans les articles de Bosch et Geurts ou de Charolles) proposée par Bosch et Geurts et que Charolles ne rediscute pas est trop élémentaire pour permettre d’en tirer quelque hypothèse que ce soit sur la résolution immédiate ou différée de ce type d’expression1; (ii) la contrainte d’unicité et la présupposition d’existence, d’ailleurs mal exploitées dans l’analyse de Bosch et Geurts, n’impliquent pas leur condition nécessaire de la définitude et sont de toute façon bien insuffisantes pour épuiser le sémantisme des descriptions définies; (iii) ni la contrainte d’unicité ni la présupposition d’existence n’imposent une analyse anaphorique de la description définie comme celle que proposent Bosch et Geurts et sur laquelle Charolles semble les suivre; (iv) la notion de point de vue a un rôle important à jouer, non pas dans la sémantique des descriptions définies en tant que telle (bien, comme nous le verrons, que cette hypothèse ne soit pas inconcevable), mais dans leur emploi dans le discours. Nous commencerons par rappeler, dans ce paragraphe, l’analyse traditionnelle des descriptions définies, avant, dans le paragraphe suivant, de présenter, puis de critiquer, l’approche de Bosch et Geurts pour, ensuite, proposer notre propre analyse des descriptions définies sur les plans sémantiques et pragmatiques. 1 1 On remarquera par ailleurs que la sémantique peut très bien ne rien avoir dire du traitement immédiat ou différé de tel ou tel type d’expressions. 1 hal-00416589, version 1 - 14 Sep 2009 Manuscrit auteur, publié dans "Relations anaphoriques et (in)cohérence, De Mulder, W. and Tasmowski-De-Ryck, L. and Vetters, C. (Ed.) (1997) 69-97" L’objet de l’article de Bosch et Geurts, comme celui de l’article de Charolles à leur suite, n’est donc pas tant les SN définis en général que les descriptions définies. L’analyse traditionnelle des descriptions définies est dûe à Russel et date du début du siècle : selon Russell, une description définie a pour contenu sémantique (outre les indications lexicales transmises par la tête nominale et ses éventuels modificateurs) d’indiquer que l’objet qu’elle désigne est unique et existe (cf. Russell 1905). Dans cette optique, une phrase qui a pour sujet une description définie est vraie si et seulement si le référent de cette description définie existe, est unique et si ce que l’on en prédique est bien une de ses propriétés; dans le cas contraire, elle est fausse. Dans un article bien connu et qui, lui aussi, n’a rien de récent, le philosophe Peter Strawson a mis en cause cette analyse et a proposé une analyse alternative : selon lui, une phrase qui a pour sujet une description définie n’affirme ni l’unicité ni l’existence de son référent, mais se contente de présupposer cette unicité et cette existence (cf. Strawson 1977)2. Dans cette optique, la possibilité d’attribuer une valeur de vérité à une telle phrase dépend du fait que la présupposition d’existence soit remplie. Si elle ne l’est pas, la phrase n’est ni vraie ni fausse. L’analyse sémantique des descriptions définies proposée par Bosch et Geurts et reprise à leur suite par Charolles n’est pas directement centrée sur le problème des conditions de vérité mais plutôt sur celui de la détermination du référent. Ils ne font donc pas de différence entre l’analyse de Russell et celle de Strawson, mais se contentent de reprendre l’idée selon laquelle une description définie impose deux contraintes à son référent (hors celles dictées par le sens lexical de la tête nominale et de ses modificateurs éventuels) : exister et être unique. Comme, cependant, l’analyse de Bosch et Geurts a pour but de proposer un modèle d’attribution d’un référent, plutôt qu’une analyse en termes de conditions de vérité, la condition sur l’unicité est (légitimement) restreinte à l’unicité dans un contexte (discours, situation, etc.) donné et la condition sur l’existence tend à être réinterprétée comme une condition sur la préexistence. Il faut remarquer, et nous aurons l’occasion d’y revenir par la suite, que ce glissement de l’existence vers la préexistence a l’inconvénient d’introduire une ambiguïté : là où Russell et Strawson comprenaient l’existence, de façon métaphysique, comme l’existence d’un objet donné dans le monde, Bosch et Geurts, et plus généralement toutes les analyses qui proposent une analyse “anaphorique” des descriptions définies, 2 2 La notion de présupposition (la terminologie n’appartient pas à Strawson qui se contente de parler d’implication en un sens non logique) est exposée à propos, précisément, des descriptions définies, dans un article qui est une critique de l’article de Russell sur le même sujet. Strawson dit : “Dire “Le Roi de France est sage” implique, en un certain sens de ce mot, qu’il y a un Roi de France” (Strawson 1977, 22). En d’autres termes, une présupposition signale un certain nombre de conditions contextuelles (dans la terminologie de Strawson), qui, en ce qui concerne les descriptions définies, portent sur l’existence et le caractère unique du référent dans le contexte. Dans cette optique, nier le présupposé d’un énoncé, ce n’est pas exprimer une proposition contradictoire avec celle qu’exprimait l’énoncé : si je dis “Le Roi de France n’existe pas”, la proposition que j’exprime ne contredit pas la proposition exprimée par “Le Roi de France est sage”. Elle indique seulement que cette proposition, vu le contexte, n’a pas de valeur de vérité. 2 hal-00416589, version 1 - 14 Sep 2009 la comprennent comme l’existence d’un objet dans une représentation du monde, c’est- à-dire l’existence d’une représentation du référent dans un modèle du discours quelconque. Cette ambiguïté a pour conséquence le fait qu’il paraît dès lors parfaitement naturel de considérer qu’une description définie ne peut qu’être anaphorique et coréférer. Elle est donc loin d’être innocente d’un point de vue théorique. 2. LES ANALYSES CORÉFÉRENTIELLES DU DÉFINI Comme nous venons de le voir, Bosch et Geurts reprennent les deux contraintes d’existence et d’unicité de façon procédurale et moyennant le glissement théorique indiqué précédemment. Ceci les amène à proposer la condition suivante de la définitude (cf. Bosch & Geurts 1990, 1983. Nous traduisons) : (1) La définitude d’un SN implique que l’information fournie par le SN, conjointement à l’information contextuelle disponible, détermine un référent unique. Bosch et Geurts notent eux-même que cette condition est nécessaire sans être suffisante - certains exemples de descriptions indéfinies la remplissent en effet - mais elle leur semble suffire à rendre compte de l’interprétation des SN définis et notamment des descriptions définies. Selon eux, cette condition implique que l’information contextuelle doit déjà être présente lors de l’apparition du SN défini et ceci a pour conséquence que le SN défini est interprété dès son apparition et non de façon différée. En d’autres termes, dans cette optique, l’attribution d’un référent à un SN défini se ferait dès que ce SN défini est identifié comme tel et non à la fin de la phrase. 2.1. Résolution immédiate du SN défini : analyse sémantique et parsage syntaxique Si l’on adopte la thèse de la résolution immédiate des SN définis, il faut prendre conscience du fait qu’elle impose la reconnaissance d’un SN défini comme tel et véhicule, de ce fait, une certaine vision des rapports entre parsage syntaxique et analyse sémantique. Bosch et Geurts sont bien conscients de ce problème et proposent la stratégie suivante pour le résoudre : lorsque le parser syntaxique rencontre un SN qui a pour déterminant l’article défini, il appelle immédiatement une procédure sémantique particulière de résolution du défini, nommée NP-resolver. Le NP-resolver cherche un référent approprié dans le focus explicite ou dans l’ensemble du modèle du discours (une structure de type D.R.T.). On remarquera cependant que cette procédure peut échouer, soit que la référence soit indirecte, soit que la description définie soit utilisée comme une anaphore associative, soit, enfin, que le référent n’appartienne pas au modèle du discours mais au contexte global : dans les deux premiers cas, le problème sera résolu par accomodation focale (sur les objets présents dans le focus explicite); dans le dernier cas, il sera résolu par accomodation globale (insertion dans le modèle du discours d’éléments du contexte global). Ces deux procédures sont définies de la façon suivante par Bosch et Geurts (1990) : (2) L’ensemble d’objets uploads/Management/ npdefinis-versionfinale.pdf
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- Publié le Jan 18, 2021
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