Philosophia Scientiæ 10-2 (2006) Louis Rougier : vie et œuvre d'un philosophe e

Philosophia Scientiæ 10-2 (2006) Louis Rougier : vie et œuvre d'un philosophe engagé ................................................................................................................................................................................................................................................................................................ Alain de Libera La scolastique : une faillite ? Louis Rougier, historien in partibus ................................................................................................................................................................................................................................................................................................ Avertissement Le contenu de ce site relève de la législation française sur la propriété intellectuelle et est la propriété exclusive de l'éditeur. Les œuvres figurant sur ce site peuvent être consultées et reproduites sur un support papier ou numérique sous réserve qu'elles soient strictement réservées à un usage soit personnel, soit scientifique ou pédagogique excluant toute exploitation commerciale. La reproduction devra obligatoirement mentionner l'éditeur, le nom de la revue, l'auteur et la référence du document. T oute autre reproduction est interdite sauf accord préalable de l'éditeur, en dehors des cas prévus par la législation en vigueur en France. Revues.org est un portail de revues en sciences humaines et sociales développé par le Cléo, Centre pour l'édition électronique ouverte (CNRS, EHESS, UP, UAPV). ................................................................................................................................................................................................................................................................................................ Référence électronique Alain de Libera, « La scolastique : une faillite ? Louis Rougier, historien in partibus », Philosophia Scientiæ [En ligne], 10-2 | 2006, mis en ligne le 09 juin 2011, consulté le 13 octobre 2012. URL : http:// philosophiascientiae.revues.org/468 ; DOI : 10.4000/philosophiascientiae.468 Éditeur : Université Nancy 2 http://philosophiascientiae.revues.org http://www.revues.org Document accessible en ligne sur : http://philosophiascientiae.revues.org/468 Ce document est le fac-similé de l'édition papier. T ous droits réservés La scolastique : une faillite ? Louis Rougier, historien in partibus Alain de Libera Université de Genève 1966 : la date de parution de l’œuvre de Louis Rougier que les mé- diévistes connaissent le mieux, Histoire d’une faillite philosophique : la Scolastique, publiée aux éditions Jean-Jacques Pauvert, dans la collec- tion Libertés, à la demande expresse de son directeur J.-Fr. Revel, à l’époque surtout connu comme l’auteur de Pourquoi des philosophes ?, le brûlot anti-heideggérien qui l’avait inaugurée ; cette date, relativement récente, ne doit pas faire illusion. Le petit livre, inséparable de son ju- meau, la traduction de l’œuvre de Celse, Contre les chrétiens, également accueillie par Libertés, est la reprise, en version allégée, du livre de sept cents pages paru en 1925 aux éditions Gauthier-Villars : La Scolastique et le thomisme. Le projet de Revel, auquel Rougier doit son retour en grâce, est clair et militant : A l’heure où l’on ne parle que de conciliation entre l’Église et le « monde moderne », où l’on présente le R.P. Teilhard de Chardin comme un nouveau saint Thomas d’Aquin, dans ce sens qu’il réussirait la synthèse entre la science et la Foi comme saint Thomas aurait réussi celle entre la Foi et la raison antique, il nous a paru utile, dans les perspectives de la présente collection, de rappeler ce que fut en réalité la philosophie médiévale1. Double démystification, donc, pour, après la Lettre sur les chimpanzés de Clément Rosset (1965), faire pièce au tout-teilhardisme mi-scientiste mi-cagot des années 1960, censé assurer les retrouvailles de l’Église et du « monde moderne » après le douloureux épisode du Syllabus de Pie IX (stratégiquement repris, lui aussi, par Revel dans sa collection) : démysti- fication de la philosophie médiévale, d’une part, et, d’autre part, de son Philosophia Scientiæ, 10 (2), 2006, 177–206. 1Cf. Jean-François Revel, in [Rougier 1966, 9]. 178 Alain de Libera héros Thomas (curieusement présenté comme « saint Thomas », dans la manière de l’historiographie catholique), ce Thomas dont Léon XIII avait précisément relancé l’édition critique — l’édition dite « Léonine », à l’heure actuelle toujours en cours. De 1925 à 1966, il y a quarante et un ans. On aurait pu s’attendre à ce que, durant cette longue période, Louis Rougier aurait, comme on dit, « évolué ». Il n’en est rien. Le second texte n’est que la trace du premier à l’état fossile. L’auteur n’ajoute rien — on peut le comprendre, puisqu’il s’agit d’un digest —, mais il ne change rien non plus ni à ses thèses ni à ses analyses, pas plus d’ailleurs qu’aux dossiers qui les supportent. La thèse de l’ouvrage est claire : L’histoire de la scolastique [. . . ] est celle d’un des plus pro- digieux pseudo-problèmes qui ait jamais obsédé l’esprit hu- main : celui de l’accord de la raison et de la foi, entendu comme la conciliation entre la sagesse séculière des philo- sophes gréco-latins et les dogmes des trois grandes religions révélées : le judaïsme, le christianisme et l’islamisme. [Rou- gier 1966, 15–16] On ne peut reprocher à Rougier d’avoir eu la mémoire courte : la sco- lastique et le thomisme, voilà l’adversaire — une partie notable de La Métaphysique et le langage étant aussi consacrée à rompre les mêmes lances avec les mêmes adversaires2. C’est de cet objet reconstruit dans un certain horizon, celui de « l’École », voué dès l’origine à la « faillite », comme chaque humain l’est à la mort, qu’il sera ici question, de son mode de constitution, de sa substance historique, de la nature, aussi, de l’origine et de la signification des critiques qui lui sont adressées — L. Cesalli abordant, quant à lui, un aspect central du travail de Rougier : sa discussion du « réalisme » et de sa supposée « mentalité ». 0. Comprendre Rougier historien de la scolastique exige de situer philoso- phiquement et historiquement La Scolastique et le thomisme, ses origines et ses prolongements immédiats. Un mot de chronologie. Le noyau dur de la conception rougiérienne de la scolastique paraît acquis dès la thèse de doctorat publiée en 1920 chez Félix Alcan sous le titre : Les paralogismes du rationalisme. Essai sur la théorie de la connaissance, alors que Rou- gier était professeur de philosophie au lycée d’Alger. Une affirmation, fondamentale pour ce qui nous occupe, de cette monumentale « Thèse 2Cf. [Rougier 1960a (1973)]. Les chapitres VI (p. 106 et suiv.) à IX (p. 168 et suiv.) sont une reprise de La Scolastique et le thomisme et une première version du digest proposé dans [Rougier 1966]. On trouvera ici les parallèles les plus significatifs. Sur le lien organique des diverses publications de Rougier relatives à la scolastique, son réalisme et sa faillite, cf. ici-même la contribution de L. Cesalli. La scolastique : une faillite ? 179 pour le doctorat ès lettres présentée à la faculté des lettres de l’université de Paris » est que beaucoup de pseudo-problèmes sont « issus de notre tendance à hypostasier nos concepts et à prendre pour réelles les dis- tinctions de notre esprit »3. Voilà, sous une forme synthétique, le ressort le plus tendu du diagnostic posé sur la scolastique dans la péroraison sur laquelle s’achève l’ouvrage de 1966, qu’il faut citer in extenso pour prendre la mesure de la longanimité théorique de son auteur : La scolastique ne repose pas seulement sur un pseudo-prob- lème. En faisant sienne l’ontologie d’Aristote, elle a accrédité une mentalité qui n’a pas de prise sur le réel, qui tient pour lé- gitimes certaines illusions structurelles de notre esprit : notre tendance à réaliser nos concepts et à réifier toutes choses. En établissant que cette mentalité était substantiellement liée au dogme révélé, elle a menacé, pendant mille ans, de four- voyer l’esprit humain dans une impasse sans issue, lui faisant manquer sa chance la plus grande : l’étude scientifique de l’univers et l’amélioration continue, grâce à la science, de la condition humaine. [Rougier 1966, 173–174] Que dit exactement ce texte ? 1) que la scolastique repose sur un pseudo-problème ; 2) qu’elle a fait sienne l’ontologie d’Aristote ; 3) que, ce faisant, elle a accrédité une mentalité qui n’a pas de prise sur le réel — en l’occurrence, cette mentalité que Rougier désigne comme réa- liste et définit comme tendance à la réification des concepts ; 4) qu’elle a établi ou prétendu établir que cette mentalité était consubstantielle au dogme révélé. Une bonne partie de ce syndrome était décrite ou au moins vivement esquissée dans Les paralogismes du rationalisme. Pour aller à l’essentiel : en 1920, Rougier pensait déjà l’histoire de la scolas- tique d’un seul tenant — une perversion de l’aristotélisme, induite par l’idée de création, fondée sur l’interprétation ontologique erronée d’une distinction logique des Seconds Analytiques, retournant contre Aristote sa propre règle d’or (« une définition n’implique jamais l’existence du défini »), détournement/retournement maladroitement esquissé dans le néoplatonisme, porté à sa perfection première dans la philosophie arabe, et pleinement actualisé par le thomisme sous la forme d’une théorie pré- cise — la distinction réelle entre essence et existence —, devenue au fil du temps « fondement de la philosophie chrétienne ». Un mot sur le « pseudo-problème ». On devrait, dit Rougier, « s’attendre, en bonne méthode, à voir les Docteurs de la Scolastique trancher » le « double problème » de la Bible et de la raison « avant d’aborder celui de l’accord 3Cf. [Rougier 1920b, 397]. 180 Alain de Libera de la raison et de la foi ». Or, et c’est ce qui irrite sans doute le plus le lointain disciple de Renan qu’est en un sens l’auteur de La Scolastique et le thomisme, il n’en est rien [Rougier uploads/Philosophie/ alain-de-libera-la-scolastique-une-faillite-louis-rougier-historien-in-partibus.pdf

  • 40
  • 0
  • 0
Afficher les détails des licences
Licence et utilisation
Gratuit pour un usage personnel Attribution requise
Partager