Définition : Mais qu’est-ce au juste qu’une représentation ? par Anne Moinet-Lo

Définition : Mais qu’est-ce au juste qu’une représentation ? par Anne Moinet-Lorrain Bonne question ! C’est un de ces mots anciens qui fait partie du vocabulaire commun, mais qui est aussi utilisé dans différents jargons spécialisés. Cette polysémie est troublante et il n’est pas inutile de chercher à cerner les liens qui unissent toutes ces acceptions, tout en précisant les nuances propres à chaque contexte. Entrons dans ce labyrinthe … L’origine du mot Le mot représentation est un emprunt direct au latin repraesentatio , qui dérive lui- même du verbe repraesentare, signifiant rendre présent. (1) Définition générale Le dictionnaire Robert donne d’abord de ce terme une définition très large : « action de mettre devant les yeux ou devant l’esprit ». Il s’agit donc de rendre présent soit sensoriellement (les yeux), soit mentalement (l’esprit) un objet (au sens large) qui est absent. Les emplois courants du mot rendent bien compte de cette distance entre l’objet absent et le sujet qui en reçoit une impression ou s’en fait une image mentale (donc qui l’interprète en fonction de ses filtres personnels). « Une représentation est toujours représentation de quelque chose pour quelqu’un (…) la représentation jaillit de la rencontre de ce sujet-là avec cet objet-là à ce moment-là. » (2) Les emplois courants Les emplois courants privilégient l’action de mettre devant les yeux une personne, un objet ou un concept absents et se réfèrent au verbe transitif direct : représenter quelqu’un ou quelque chose.  La représentation par quelqu’un d’une personne ou d’un groupe de personnes absentes : c’est la fonction des parlementaires, qui représentent les électeurs, des avocats qui représentent les prévenus, des diplomates vis-à-vis de leurs compatriotes ou des délégués commerciaux vis-à-vis de leur firme.  La représentation par une trace visible ou audible d’une réalité ou d’une idée : il s’agit cette fois de transposer dans un autre langage une réalité, un concept ou une autre construction de l’esprit. On parlera de représentation du 1 réel dans un langage artistique : on observera comment un peintre ou un sculpteur a représenté le Christ ou la Vierge, par exemple. On emploiera le même mot pour désigner la transposition du langage parlé en langage écrit ou d’un raisonnement mathématique en graphique ou encore à propos des images symboliques qui donnent une forme visible à des concepts (par exemple, pour un homme de l’époque romane, la sirène taillée dans maints chapiteaux romans représente l’une des formes de la tentation diabolique : la séduction féminine). C’est un concept précis, celui de la richesse, qui est saisi à travers ses signes extérieurs, quand on parle de « frais de représentation ». C’est toute une construction de l’esprit, narrative cette fois, qui est rendue visible dans une « représentation théâtrale ». Les emplois spécialisés Les sciences humaines se sont naturellement emparées de l’autre dimension du terme, celle qui concerne « l’action de mettre devant l’esprit ». On parle alors de représentations mentales ou sociales et on se réfère davantage au verbe pronominal se représenter quelque chose ou quelqu’un. C’est un terme très en vogue dans différentes disciplines et c’est ce qui en rend la compréhension précise très ardue. En effet, il est utilisé par la philosophie (plus spécialement en épistémologie), par la sociologie, l’anthropologie, la psychologie, la psychanalyse, mais aussi par l’histoire des idées, par les sciences du langage et de la communication et même par l’informatique (recherches sur l’intelligence artificielle) Sans compter que, depuis une vingtaine d’années, les chercheurs en pédagogie s’intéressent de près à cette notion. Utilisé dans des perspectives aussi variées, le concept de représentation est donc nécessairement flou, polymorphe et c’est donc une gageure de prétendre le cerner en quelques pages ! Tentons cependant de dégager quelques grands traits et de le situer par rapport à d’autres termes du même champ sémantique, celui de la connaissance. Le noyau de ce concept flou Ce qu’on appelle représentation (mentale ou sociale) appartient au champ des connaissances de sens commun, par opposition aux connaissances scientifiques ou philosophiques. Celles-ci en effet sont élaborées grâce à une méthode qui se veut rationnelle et qui part du réel pour l’interroger, avec le souci d’y retourner pour vérifier ses hypothèses. La représentation, elle, correspond à un mouvement beaucoup plus spontané, non contrôlé et donc souvent implicite, peu conscient. Les représentations mentales sont un « substitut de la réalité », une « construction intellectuelle momentanée, qui permet de donner du sens à une situation, en utilisant les connaissances stockées en mémoire et/ou les données issues de l’environnement, dans le but d’ « attribuer une signification d’ensemble aux éléments issus de l’analyse perceptive. » » (3) 2 Dès la petite enfance, l’homme cherche à donner du sens au monde qui l’entoure et à se situer dans cet ensemble. Il se construit spontanément des images mentales en fonction de ses expériences, de ses émotions, mais aussi en fonction de ce que la société qui l’entoure lui communique explicitement ou, le plus souvent implicitement. Beaucoup de représentations ont un aspect transgénérationnel.Pour prendre un exemple simple, certains aliments sont perçus comme comestibles ou non selon les sensations reçues, mais aussi selon les coutumes locales : il est difficile de faire avaler des cuisses de grenouilles à un Anglais, tout autant que de nous faire manger du chien. Cette « pensée rapide » est subjective, enfermante, mais elle est aussi extrêmement utile : elle nous permet à la fois de choisir un comportement, de prendre des décisions rapides, et de nous sentir appartenir à un groupe. Les représentations ont une fonction à la fois pragmatique et identitaire. Le caractère non réfléchi des représentations leur donne une grande stabilité (nous savons à quel point les mentalités évoluent lentement) mais elles sont cependant susceptibles d’être modifiées. Si nous reprenons l’exemple alimentaire, il s’avère que, par les échanges internationaux de plus en plus aisés, la catégorie des aliments comestibles, pour beaucoup, s’élargit progressivement. Si nous envisageons encore difficilement de manger des sauterelles ou du caniche, nous savourons désormais de l’autruche ou des algues… En fait, nos représentations sont « situées à l’interface du psychologique et du sociologique » (4) dans la mesure où elles répondent à la fois à un besoin affectif, cognitif et social et où elles empruntent souvent des éléments à l’irrationnel. Par ailleurs, elles sont indispensables en tant qu’organisateurs du psychisme (les autistes, les grands traumatisés arrivent difficilement à se fabriquer des représentations du réel), modèles comportementaux ou moyens d’intégration sociale. On comprend dès lors que tant de disciplines s’y soient intéressées : elles constituent en quelque sorte l’unité de base de la pensée commune. Pour Durkheim (1898), la vie mentale « se présente (…) comme une combinatoire de représentations qui entretiennent entre elles des rapports extrêmement dynamiques » (5) Que ce soit au niveau individuel ou social, la vie mentale s’articulerait autour d’un réseau de représentations complexe et mouvant. Leurs contenus sont très divers : « Elles englobent effectivement d’authentiques concepts (le vrai, le faux, le beau, le juste), des objets physiques (les chevaux, les arbres fruitiers), ou sociaux ( la culture, la mode vestimentaire, les bonnes manières) des catégories d’individus ( les professeurs, les étudiants, les médecins, les boulangers). Elles intéressent les opérations prédicatives et attributives ou encore les modes d’être. Mais elles émaillent aussi les discours politiques et religieux, ainsi que tous les grands domaines de la pensée sociale : l’idéologie, la mythologie, la démonologie, les contes et légendes, les fables et les récits folkloriques, la pensée scientifique même, ainsi que des domaines moins nobles comme la superstition, les croyances, les illusions répandues En somme les idées justes en relèvent tout autant que les idées fausses. » (6) Les représentations ne sont pas une image fidèle du réel : elles se fondent sur lui, mais elles lui font subir des distorsions. Elles forment en somme des « entités de nature cognitive reflétant, dans le système mental d’un individu, une fraction de l’univers extérieur à ce système » (7) qui peuvent 3 prendre la forme d’images mentales visuelles ou verbales. Dans la plupart des cas, elles ont un caractère finalisé (elles permettent au sujet d’organiser et de planifier son action) et organisé (elles remanient l’information et sélectionnent quelques traits caractéristiques, reliés selon une logique élémentaire). Les termes proches C’est souvent par comparaison avec des termes proches, appartenant au même champ sémantique, que l’on peut mieux cerner la signification d’un mot, autant en extension qu’en compréhension. Les représentations se distinguent : des fantasmes, par leur ancrage dans la réalité. La représentation constitue « un passage du percept au concept (…) elle emprunte au percept certains de ses attributs. Elle est largement dépendante de la situation qui la fait émerger et elle épouse fréquemment la dimension figurative du percept. » (8), alors que le fantasme est « une production de l’imagination par laquelle le moi cherche à échapper à l’emprise de la réalité. » (9) Même si une représentation n’est jamais fidèle au réel, elle a pour ambition d’en rendre compte, alors que le fantasme a pour fonction de s’en éloigner. des préjugés, des uploads/Philosophie/ definition-de-la-representation-annemoinet-n-7.pdf

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