1. « Connais-toi toi-même » Socrate La citation et son contexte La formule est
1. « Connais-toi toi-même » Socrate La citation et son contexte La formule est attribuée à Socrate, père fondateur de la philosophie et maître de Platon. Socrate cite lui-même une inscription écrite sur le fronton du temple d’Apollon à Delphes. À l’entrée d’un temple, cette sentence est vraisemblablement un appel à l’humilité : saches que tu n’es pas un dieu. Dans la bouche de Socrate, elle prend un sens légèrement différent. Car Socrate (-470/-399) fut l’un des premiers, au V e siècle avant J.-C., à se détourner des problèmes de physique (philosophie de la nature) pour s’orienter vers des problématiques morales : comment agir ? Qu’est-ce que le bonheur ? La sagesse ? La vertu peut-elle s’enseigner ? Socrate se plaisait à poser de telles questions à ses concitoyens athéniens, afi n de leur faire prendre conscience de leur ignorance, ce qui est encore une façon de mieux se connaître. Avant de connaître l’univers extérieur à nous, il convient de s’intéresser à soi. La tâche est à la fois plus urgente, pour bien vivre, et plus complexe. Plus complexe car nous manquons manifestement de recul et d’objectivité. Il est diffi cile de se connaître, précisément parce que nous sommes les plus proches de nous. Comment Socrate procède-t-il alors pour amener ceux qui l’écoutent à se connaître eux-mêmes ? Socrate est célèbre pour sa manie du questionnement : il pose inlassablement des questions, tout en feignant de ne pas connaître la réponse, et pousse son interlocuteur à admettre que la réponse lui fait défaut à lui aussi. Socrate est cet autre qui permet à ses interlocuteurs un décentrement salutaire, il est leur mauvaise conscience. Il s’adresse bien souvent à des gens tout infatués de leur prétention à savoir, qui ne soupçonnent même pas tout ce qu’ils ignorent : ils croient savoir, ils croient comprendre ce qu’ils disent. Mais face aux questions de Socrate, à la fois simples et embarrassantes, « connais-toi toi-même » signifi e : prends d’abord conscience de ton ignorance. Le premier savoir à acquérir est paradoxal : savoir qu’on ne sait rien. Mais voilà qui nous délivre de la prétention désastreuse de tenir un savoir. Car celui qui croit savoir ne cherche plus à savoir, il se contente de ses certitudes, se repose dans des idées LE SUJET Le sujet 1 19 fi gées, et véhicule de simples opinions. Contre lesquelles il faut d’abord savoir ce que l’on pense, et ne pas répéter ce que les autres nous ont dit. Savoir qu’on ne sait rien, c’est être déjà sorti de notre ignorance pour l’observer de l’extérieur. En se concentrant sur le deuxième membre de la formule, le « connais-toi toi-même » suggère encore que personne ne peut le faire à ta place. Le sujet est comme livré à lui-même, objet de sa propre attention, en un mot : autonome. C’est pourquoi, comme le soulignera Michel Foucault dans un livre intitulé Le souci de soi (1984), cet impératif prend son sens parce qu’il est intégré dans un autre plus large, avec lequel il est souvent cité : « prends soin de toi », ou « aie le souci de toi », occupe-toi de toi. Pas exactement un impératif moral (la morale est impersonnelle et collective), mais une éthique, une technique de vie où le sujet travaille sur lui-même, est l’artisan de sa propre vie, cherche à devenir meilleur. Deux écueils sont ici à éviter : le nombrilisme d’abord, ou l’attention exclusive portée à son cher moi au détriment de tous les autres. Un ami est notamment quelqu’un qui bien souvent nous rappelle de prendre soin de nous, celui au contact de qui nous nous sentons nous-mêmes. Surtout, il convient d’éviter de n’être attentif qu’à cette enveloppe superfi cielle de nous qu’est le corps. Le corps nous appartient, il n’est pas nous. Pour Platon, s’occuper de soi revient à s’occuper de son âme. DÉFINITIONS / REPÈRES La maïeutique socratique est « l’art d’accoucher les esprits », la façon dont Socrate procède pour amener son interlocuteur d’abord à prendre conscience de son ignorance, pour ensuite l’amener à penser par lui-même, à faire sortir de son esprit des idées qui soient donc bien les siennes, et non les simples opinions héritées de son entourage. SUJETS Avons-nous des devoirs envers nous-mêmes ? Est-il plus facile de connaître autrui que de se connaître soi-même ? (série ES, 2008) Prendre conscience de soi est-ce devenir étranger à soi ? (série S, 2003) Pourquoi chercher à se connaître soi-même ? (série ES, 2014) – voir Méthodologie 1, p. 73 20 Le sujet 2. « Quand j’ai mal au doigt, c’est moi qui ai mal » Alain La citation et son contexte Alain (1868-1951) est un éminent professeur et philosophe du XXe siècle, connu pour ses Propos, recueils de textes courts, au style particulier, souvent centrés sur l’actualité, où l’auteur a le génie de la formule frappante. Rationaliste, pacifi ste et humaniste, il est très infl uencé par Descartes, qui traite lui aussi de l’union de l’âme et du corps et qui écrivait à son époque : « je ne suis pas logé dans mon corps ainsi qu’un pilote en son navire ». La citation d’Alain, doit être replacée dans l’histoire de ce très vieux problème des rapports entre l’âme et le corps ; elle est représentative d’une certaine modernité au cours de laquelle le corps, souvent éludé, caché ou dénigré, est enfi n réhabilité, et réintégré dans la défi nition de la subjectivité : l’âme et le corps ne sont plus aujourd’hui considérés comme deux entités absolument séparées. C’est leur union qu’il faut penser. Ce n’est pas qu’une lapalissade. Car le rapport du sujet à son propre corps pose problème. Nous avons vu (citation 1) que l’impératif platonicien de prendre soin de soi revenait à prendre soin de son âme. De même aimer quelqu’un, c’est aimer son âme, plus que son corps : mon corps, ce n’est pas vraiment moi, mais quelque chose qui m’appartient. L’âme est censée être plus essentielle, le corps n’est qu’une enveloppe contingente aux formes variables : comment défi nirait-il une identité ? N’est-il pas même superfl u ? La mort devient, en toute logique, une libération. Le corps nous rend esclaves, nous le portons avec nous comme un fardeau. C’est encore une attitude bien servile que de se soucier plutôt du regard des autres que de soi, de s’occuper de soi par souci du regard des autres. Le culte futile du corps apparent est un engrenage sans fi n, qui peut virer à la névrose obsessionnelle, au masochisme, en s’appuyant sur des sentiments malsains comme la culpabilité et l’autopunition. Mais cela fait apparaître paradoxalement l’importance du corps. Celui qui maltraite son corps semble se manquer de respect à lui-même, qu’il soit ascète, débauché, ou prêt à tout pour bien paraître. Pareillement, une offense faite à mon corps est une offense LE SUJET Le sujet 1 21 faite à moi-même dans mon intégralité. Un viol ou un passage à tabac, une amputation ou un acte de torture, n’affectent pas que le corps, ils produisent de véritables traumatismes psychologiques. Nous dirons donc volontiers que le corps est constitutif de notre identité. Mon corps n’est pas moi, mais je ne suis pas moi sans mon corps. Il est une partie essentielle de moi, car faire offense à mon corps, c’est me porter atteinte en tant que personne. Il fait de moi un individu singulier et ne peut appartenir à un autre que moi, il m’individualise dans mon apparence physique ainsi que par mon génome. Puis-je donc me passer du corps pour me défi nir ? Notre esprit et notre corps semblent si étroitement liés que rien n’arrive à l’un qui n’arrive aussi à l’autre. La douleur mine le moral, le plaisir fait du bien à l’âme aussi. Inversement, les maladies dites psychosomatiques seraient le signe que notre corps éprouverait et dirait à sa manière les maux de l’âme. Dans notre condition d’êtres incarnés, le meilleur pour nous serait d’utiliser le corps et de le maîtriser sans le mépriser, de l’écouter, de le respecter. Car si être esclave de son corps revient à retomber au niveau de l’animalité, vouloir s’en affranchir totalement revient à se prendre pour un dieu ou un ange. Ai-je un corps ou suis-je mon corps ? Suis-je mon corps, ou suis-je seulement dans mon corps ? La distinction âme / corps a-t-elle même lieu d’être, comme s’il y avait réellement deux réalités distinctes en moi ? Et l’une a-t-elle un quelconque privilège sur l’autre ? Parfois mon corps semble agir à sa guise, et non selon ma volonté, comme s’il était une machine autonome. Pourtant, quand mon corps marche, ou a faim, je ne dis pas « mon corps marche, mon corps a mal, ou il a faim », mais bien : « je marche », « j’ai mal », « j’ai faim ». DÉFINITIONS / REPÈRES La douleur est purement physique, et on pourrait dire que la faim est une sorte de douleur, dont le contraire est le plaisir de uploads/Philosophie/ extrait 13 .pdf
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- Publié le Aoû 20, 2022
- Catégorie Philosophy / Philo...
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