Les principes fondateurs de l’éthique en islam Abd-al-æaqq Isma‘œl Guiderdoni I
Les principes fondateurs de l’éthique en islam Abd-al-æaqq Isma‘œl Guiderdoni Il n’y a pas, dans la langue arabe utilisée par la pensée islamique depuis les origines, de mot correspondant exactement à ce ce que l’on entend par ethos, « éthique ». Sans doute le terme qui s’en éloigne le moins, et qui a d’ailleurs été retenu dans la langue moderne, est-il celui de khuluq, qui désigne le « trait de caractère », puis, au pluriel akhlåq, l’ensemble des traits de caractère, les mœurs, donc le comportement moral, la morale et l’éthique, entendue d’abord au sens concret.1 Comme la racine khalaqa renvoie à l’idée de « création », le khuluq désigne l’ « inné », le beau don d’un noble trait de caractère que Dieu accorde à la naissance d’un de Ses serviteurs. Ce mot fait bien évidemment référence aux sources textuelles de l’islam, et en particulier à ces ahadœth où le Prophète (sur lui la Paix et le Bénédiction de Dieu) rapporte qu’il a été envoyé pour parfaire « les nobles caractères » (makårim al- akhlåq), ou encore « la beauté des mœurs » (∆usn al-akhlåq). On lit aussi dans les recueils de ahadœth cet enseignement selon lequel « chaque religion a son trait de caractère, le trait de caractère propre à l’islam, c’est al-∆ayâ’ (la modestie ou la pudeur) ». D’une certaine façon, on pourrait dire que l’éthique de l’islam est avant tout une éthique de la modestie, la modestie propre au serviteur face au Seigneur, puis au frère face au frère au sein de la société musulmane traditionnelle. Mais le mot khuluq a d’autres occurrences textuelles qui permettent de comprendre qu’il ne renvoie pas à une morale « naturelle ». L’ordre prophétique est en effet de revêtir les traits de caractère de Dieu (at- takhalluq bi akhlåqi-Llåh). Alors, l’éthique est-elle tout entière d’inspiration divine ? Le Prophète disait de lui-même : « C’est Dieu qui m’a enseigné la courtoisie. Que ma courtoisie est belle ! » en utilisant le mot adab (plur. ådåb) qui désigne lui aussi les bonnes manières, le comportement, la politesse, mais dans le sens de l’éducation et de la science. L’adab se rapporte à l’éthique apprise et assimilée par un effort personnel, à l’ « acquis » par rapport à l’ « inné » du khuluq. Il ne faut pas s’étonner d’ailleurs que cette science de l’éthique vienne de Dieu, puisque le Prophète ne cessait de dire : « Ô mon Dieu, augmente ma science ». Chez le Prophète, la grâce de l’impeccabilité (‘içmah) vient recouvrir la nature spirituelle primordiale de l’homme (fitrah), comme la connaissance synthétique du qur’ån vient raviver le souvenir du pacte primordial (mœthåq). La « divine courtoisie » (al-adab al- ilåhœ) consiste alors à revêtir l’ensemble des attributs divins. C’est pourquoi ‘A’ishah, l’épouse du Prophète, disait de lui que « son caractère était comme le Coran ». L’éthique, dans la mesure où elle est ce qui permet à l’homme de rester humain, ne peut se passer d’une réponse à la question « qui est l’homme ? » Les hésitations de l’éthique actuelle sont des hésitations relatives à la réponse à apporter à cette question redoutable. Présenter les principes fondateurs de l’éthique en islam requiert donc d’aborder la question de l’anthropologie islamique, tout entière définie par le rapport de l’homme à Dieu. L’ « humanisme » de l’islam est donc quelque peu paradoxal, puisqu’il n’est pas centré sur l’homme, comme les humanismes modernes, mais sur le but de la vie humaine, qui est la connaissance de Dieu. La vision de l’homme que propose la tradition islamique repose d’abord sur un « mythe », l’histoire d’Adam et de sa compagne. Pour éviter tout malentendu, il faut rappeler immédiatement que le mythe représente le dernier énoncé symbolique qui peut être donné de la vérité, au seuil du mystère ineffable. Bien loin de la « démythologisation » propre à l’exégèse moderne, le commentaire traditionnel n’élucide pas le mythe ; il laisse ce dernier élucider, éclairer, illuminer le lecteur. Le récit coranique relatif à la création d’Adam nous renseigne sur la vocation spirituelle de l’homme : « Ton Seigneur dit aux anges : Je vais placer un représentant (khalœfah) sur la Terre. »2 Ce représentant est l’homme mortel, créé « à partir de l’argile (tœn) »,3 c’est-à-dire de l’eau et du fin limon qui représentent respectivement l’aspect psychique et l’aspect physique de l’être humain, le corps et l’âme si 1 L’adjectif akhlåqœ, dérivé du pluriel, signifie « moral » ou « éthique ». 2 Cor. 2:30. 3 Cor. 38:71. 1 étroitement liés dans l’individu (an-nafs) qu’ils constituent en quelque sorte les deux aspects d’une même réalité. Mais Dieu ne laisse pas ce corps-âme à l’abandon. Il y projette « de Son Souffle », ou « de Son Esprit » (min r¨∆œ). Les anges se récrient alors : « Vas-Tu y placer quelqu’un qui y sèmera la corruption et y répandra le sang, alors que nous, nous célébrons Ta gloire et Ta louange, et nous proclamons Ta sainteté ? » Et Dieu répond : « Je sais ce que vous ne savez pas. »4 Les anges, qui ne peuvent pas ne pas adorer Dieu, se scandalisent de la nature argileuse de l’homme, de sa faiblesse constitutive lourde de conséquences. Or Dieu connaît le secret de l’homme pour y avoir placé de Son Esprit, c’est-à-dire pour l’avoir rendu capable d’une connaissance illimitée de Dieu, alors que les anges sont arrêtés à un degré de connaissance certes très élevé, mais par eux indépassable. L’homme partage son argile avec le reste du monde matériel et psychique, alors que sa réceptivité potentiellement illimitée à la connaissance accordée par Dieu le rend supérieur aux anges. La nature originelle de l’homme (fi™rah), agencé selon la « meilleure des dispositions (fœ a∆sani taqwœm) »5 est donc, dans son essence même, spirituelle, puisque, selon la tradition prophétique, « Dieu créa Adam selon Sa forme (‘alå ç¨ratiHi) »6 en lui communiquant de Son Esprit. La « forme » de Dieu, n’est pas, bien sûr, une forme physique. Elle désigne l’ensemble des Noms de Dieu que nous devons nous efforcer de « réaliser » en « revêtant les qualités divines » (at-takhalluq bi akhlåqi-Llåh) selon le mode qui nous est propre. Par exemple, le Nom divin « le Créateur » (al-Khåliq) nous définit comme créatures (makhl¨q¨n), « Celui qui pourvoit » (ar-Razzåq) fait de nous les bénéficiaires de la Providence (ar-rizq), et « Celui qui est digne de gloire et de louange » (al-Majœd al-æamœd) nous incite à proclamer cette gloire et cette louange. Les Noms de Majesté exaltant la transcendance divine, comme « Celui qui proclame Sa propre Grandeur » ou « le Très-Contraignant » (al-Mutakabbir, al-Jabbår), sont réservés à Dieu seul et correspondent à des vertus réalisées « négativement » par l’humilité et la servitude. En revanche, les Noms de Beauté proclamant la similitude divine, comme « le Charitable » ou « le Très-Doux » (al-Barr, ar-Ra’¨f), doivent être réalisés « positivement » par l’homme. Par les Noms de Dieu, nous Le connaissons et nous nous connaissons. Dans la mesure où c’est la lumière qui constitue le principe de la vision et de la connaissance, les Noms sont Lumière puisqu’ils nous éclairent sur Dieu et sur le monde. La nature primordiale de l’homme créé selon la forme de Dieu est la lumière prophétique recouverte de la Lumière de Dieu, « Lumière sur lumière » qui voile et dévoile, lampe « allumée à un arbre béni, un olivier qui n’est ni d’Orient, ni d’Occident, et dont l’huile brille presque sans que le feu ne la touche. »7 Dieu a ainsi confié à l’homme le « dépôt » (al-amånah) qui constitue sa particularité dans la création, et dont « le ciel, la terre et les montagnes n’ont pas voulu se charger. »8 Les commentateurs ont beaucoup écrit sur la nature de ce dépôt, qui est le propre de l’homme. S’agit-il de la raison, de la liberté, de la foi, ou, plus justement, de la possibilité de revêtir l’ensemble des noms divins, par l’accomplissement de la sainteté ? C’est notre vision de l’homme qui est ici en jeu. Pour l’islam, l’homme ne saurait être défini comme un « animal raisonnable », selon la formule proposée par Aristote. L’homme n’est pas seulement doué d’une activité cérébrale que ne possèdent pas les autres êtres vivants. Il est la créature façonnée selon la « forme » de Dieu, et faite pour la connaissance de Dieu qui se manifeste dans une vocation, d’abord à l’attestation, ensuite à la foi, et finalement à la certitude. Après avoir créé Adam, Dieu lui enseigne « tous les noms »9, c’est-à-dire les réalités essentielles des êtres sur lesquels il possède ainsi, par son intellect, la maîtrise. Les anges n’ont pas accès à ce savoir total. Dieu, dit le Coran, a ainsi « honoré les fils d’Adam » et leur a donné « la préférence sur beaucoup de ceux qu’[Il] a créés. »10 Après avoir créé Adam, Dieu intime aux anges l’ordre de se prosterner devant uploads/Philosophie/ les-principes-fondamentaux-de-l-ethique.pdf
Documents similaires
-
101
-
0
-
0
Licence et utilisation
Gratuit pour un usage personnel Attribution requise- Détails
- Publié le Sep 07, 2021
- Catégorie Philosophy / Philo...
- Langue French
- Taille du fichier 0.1148MB