L’ontologie de Merleau-Ponty face à la science moderne. Une analyse des cours s
L’ontologie de Merleau-Ponty face à la science moderne. Une analyse des cours sur la Nature de 1957. Introduction. Les « variations » philosophiques sur le concept de Nature que propose Maurice Merleau-Ponty dans son cours de 1957 au Collège de France participent pleinement à la recherche d’une nouvelle ontologie qui occupera le philosophe jusqu’à son dernier ouvrage : Le visible et l’invisible. Après avoir sondé la pertinence des grandes contributions philosophiques à l’élaboration du concept de Nature, qui s’échelonnent de la pensée grecque à Sartre, Merleau-Ponty se tourne vers la science contemporaine, en particulier vers les deux disciplines nouvelles que sont la mécanique quantique et la théorie de la relativité d’Einstein. Loin de pouvoir être réduite à une simple enquête historique ou épistémologique, l’analyse de Merleau-Ponty soulève à propos de ces deux disciplines un ensemble d’interrogations ontologiques de première importance, liées notamment à la portée de ces théories, par exemple sur la structure de la réalité, de l’espace et du temps, mais aussi sur l’intersubjectivité, en ayant à chaque fois soucis de connecter ces thèmes avec le problème de la perception et de l’incarnation. Il va s’agir aussi de déconstruire, grâce aux acquis de la mécanique quantique, le paradigme cartésien-laplacien, pensée de survol qui obscurcit notre rapport au monde plus qu’il ne l’éclaire. En outre, Merleau-Ponty entend montrer quelle position doit occuper le philosophe par rapport au savoir scientifique. Il veut faire comprendre à son auditoire quels types d’échanges entre science et philosophie peuvent être fructueux. Merleau-Ponty se distingue ainsi des attitudes négatives de Husserl et Heidegger vis-à-vis de la science, mais aussi de 2 la survalorisation positiviste de la physique et de la logique que le Cercle de Vienne pratique de façon systématique. L’auteur se tient dans la tradition française d’une discussion critique, philosophique et informée avec la science telle qu’elle fut pratiquée par exemple par G. Bachelard, L. Brunschvicg et H. Bergson, tous trois convoqués dans ce cours, et telle qu’elle sera continuée par exemple chez G. Simondon ou Y. Schwartz. Le cours que nous commentons se situe aux pages 116-152 de l’édition du Seuil, il a pour titre : « La science moderne et l’idée de nature »1, nous suivons ses articulations que nous reprenons comme têtes de parties et de sous-parties. En analysant ces notes de cours, nous entendons aussi montrer qu’il existe une lecture possible de la mécanique quantique et de la relativité générale à partir des concepts proprement merleau-pontiens d’intrication et d’empiétement. I – Considérations historiques et philosophiques. Il s’agit pour Merleau-Ponty dans cette introduction de rappeler brièvement les acquis des cours précédents et en particulier les problèmes liés au paradigme cartésien et à ses conséquences dans la compréhension du concept de nature2 : « Quels que soient les efforts de Descartes pour penser ‘‘ce qui la fait être telle’’ (Montesquieu), la Nature résiste »3. C’est ce que montre l’exemple de l’entreprise kantienne dans la Critique de la 1 Que nous abrégeons comme suit : Nature 1, selon l’usage en vigueur. 2 Le paradigme cartésien, dans ses deux versions est présenté aux pages 26 à 39 de ce cours. Selon Merleau-Ponty, la première approche de la nature par Descartes est fondée dans sa métaphysique, en particulier dans son idée de Dieu. C’est la nature considérée du point de vue de l’entendement pur, ce qui implique que « La nature devient synonyme d’existence en soi, sans orientation, sans intérieur. (…). Ce qu’on pensait comme orientation est mécanisme. La division apparente de la nature devient imaginative et ne résulte que des lois. Comme la nature est partes extra partes seul le Tout existe vraiment. L’idée de nature comme extériorité entraîne immédiatement l’idée de nature comme système de lois », p. 27. Le passage de l’entendement aux sens et à l’usage de la vie comme moyens de connaissance va donner la seconde « inspiration cartésienne » de l’idée de nature dans laquelle le corps humain va poser un ensemble de problèmes, en effet comment penser l’organisme dans le cadre d’une pensée d’entendement dualiste, causaliste et finaliste? Il va donc y avoir ce que Merleau-Ponty appelle un « reste », un résidu que le paradigme cartésien ne parvient pas à penser. À titre d’exemple : comment penser la coextensivité de l’âme et du corps que Descartes défend dans la Lettre au Père Mesland du 9 février 1645? Il va falloir en effet choisir entre la divisibilité de l’âme et l’indivisibilité du corps, or les deux positions sont contradictoires et l’hypothèse de la glande pinéale ne résout que partiellement le problème. 3 Nature 1, p. 117. 3 faculté de juger : l’intérieur de l’organisme ne reflète pas un cogito, il n’est saisissable que par un ensemble de « représentations bâtardes »1. Devant cet échec du paradigme cartésien à comprendre la Nature dans son intégralité, trois possibilités s’offrent au philosophe : tout d’abord rejeter le problème de l’organisme dans le domaine du fantasme comme un non- lieu ontologique. Il s’agira alors de transférer dans la production naturelle le concept d’une finalité fortement anthropomorphique, c’est ce que fait Kant à la fin de sa troisième Critique. La seconde possibilité consiste à abandonner la raison et à s’abandonner du même coup au romantisme, comme Schelling dans sa Naturphilosophie. Enfin, toujours à partir de la Critique de la faculté de juger, on peut penser la nature du point de vue ontologique comme englobante, une nature dans laquelle « nous nous découvrons déjà investis avant toute réflexion »2. C’est une forme de retour à la pensée de la nature, à la physiologie présocratique, une nature qui donne sens, mais seulement partiellement, il revient alors au philosophe de dégager ce sens, cet impensé, que la nature ne donne pas d’elle-même. Cependant, le regard du philosophe ne doit-il pas être complété par l’explication scientifique3? C’est précisément sur cette question que va porter le second moment de cette introduction. Pour Merleau-Ponty la science a besoin d’un complément philosophique, il va même plus loin : « Il faut psychanalyser la science, l’épurer »4, chercher en elle un impensé 1 Ibid. 2 Nature 1, p. 118. 3 Les relations entre science et philosophie ont été l’objet de multiples investigations qu’il seraient vain de lister ici, ces relations sont fondamentales pour toute investigation sérieuse sur la portée générale de la philosophie et de la science. Pour plus d’informations nous renvoyons le lecteur à trois ouvrages pertinents, tout d’abord le livre de R. Carnap de 1966 : An Introduction to the Philosophy of Science ; ensuite le recueil de textes colligés par Curd et Cover en 1998 : Philosophie of Science. The Central Issues ; et enfin un collectif de 2002 dirigé par P. Wagner, Les philosophes et la science : une véritable somme qui commence avec les relations entre science et philosophie chez Platon et Aristote. Ce collectif propose aussi d’intéressantes réflexions sur des auteurs comme Bergson, Brunschvicg, Husserl et Heidegger, il est regrettable que Merleau-Ponty ne figure pas parmi eux. Pour pallier cet oubli on peut se reporter d’une part à l’article de F. Robert de 2002 : « Science et ontologie. Pour un concept renouvelé de nature », exclusivement consacré à Merleau- Ponty, d’autre part au livre de J. Garelli publié en 2004 : De l’entité à l’événement, qui est un commentaire critique de ce cours. 4 Nature 1, p. 120. La psychanalyse a souvent été pour l’auteur une source d’inspiration, et il y consacre des remarques importantes dès la Phénoménologie de la perception, voir par exemple le chapitre sur « Le corps comme être sexué », en 4 qui puisse nous guider vers une ontologie en nous permettant d’éliminer de fausses conceptions de la nature. Mais il faut aussi, et c’est ce qui fait la spécificité de l’approche merleau-pontienne, se tenir en retrait des attitudes négatives qui sont celles de Husserl et de Heidegger. En effet, une récusation commune, bien qu’inscrite dans deux pensées très différentes, parcourt la dernière philosophie de Husserl1 et les paragraphes 19 à 21 d’Être et temps2. Pour Husserl, la science contemporaine manifeste une carence profonde, un oubli, puisqu’elle ne prend pas en compte le Lebenswelt, elle reste enfermée dans une attitude naturaliste dualiste. Pour Heidegger, le paradigme cartésien ne permet pas de penser le monde dans sa dimension ontologique, la science est science de l’étant ou des étants. Pour Merleau-Ponty aussi il va s’agir de critiquer le paradigme cartésien, mais dans une direction inédite : en utilisant les acquis de la science moderne, en particulier de la physique quantique qui a cette capacité intéressante de faire « souvent son autocritique et la critique de sa propre ontologie »3 et de mettre « en question son propre objet, et sa relation à l’objet »4. Il y a certes une différence d’attitude entre le savant et le philosophe quant au style du questionnement et à la méthode mais cette différence doit être pensée comme une complémentarité plutôt que comme une incompatibilité. Comme le dit Merleau-Ponty : particulier la très longue note critique de la page 857 que l’auteur consacre à l’impossibilité d’évacuer la psychanalyse uploads/Philosophie/ lontologie-de-merleau-ponty-face-a-la-sc.pdf
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- Publié le Jan 24, 2021
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