1 Philosopher c’est-à-dire recommencer (par Léopold Mfouakouet, UCAC) « Il faut
1 Philosopher c’est-à-dire recommencer (par Léopold Mfouakouet, UCAC) « Il faut commencer quelque part où nous sommes […]. Quelque part où nous sommes : en un texte déjà où nous croyons être ». (J. Derrida, De la grammatologie) 1. Con-textes En guise d’hommage à Fabien Eboussi Boulaga, j’ai choisi de relire son texte intitulé « Anarchie et topologie », et qui fut une introduction thématique à un Colloque international sur le thème : « Relecture critique des origines de la philosophie et ses enjeux pour l’Afrique », Colloque organisé à l’UCAC/ICY du 1er au 5 décembre 2003 par la Faculté de philosophie des FCK et celle de l’UCAC/ICY, sous l’égide de la COMIUCAP (Conférence Mondiale des Institutions Universitaires Catholiques de Philosophie). Le retour à ce texte de Fabien s’est imposé à moi à l’occasion de la lecture et relecture des livres d’histoire de la philosophie africaine écrits il y a trois ans par Grégoire Biyogo. Pour ce dernier, l’écriture d’une histoire de la philosophie africaine constitue, pour la philosophie africaine ou la philosophie tout court, un nouveau commencement. Dans ce chapitre que veut ouvrir le philosophe gabonais, il est soutenu que ce Colloque de 2003 aurait pu être un fait historique unique, majeur, déclencheur, inaugural. Mais il n’en fut malheureusement rien, en dépit de l’introduction thématique qu’en donna Fabien Eboussi Boulaga avec son « Anarchie et topologie », lequel soutint, selon Biyogo et en définitive, que « la philosophie ne commence jamais [… mais qu’] elle recommence toujours »1. 1 F. Eboussi Boulaga, « Anarchie et topologie », in G. Ndinga et G. Ndumba (dir.), Relecture critique des origines de la philosophie et ses enjeux pour l'Afrique (Actes du Colloque International de Yaoundé du 01 au 05 décembre 2003), Paris, Menaibuc, 2005, p. 17, cité par G. Biyogo, Histoire de la philosophie africaine. Livre I : Le berceau égyptien de la philosophie, Paris, L’Harmattan, 2006, p. 125. Cette thèse revient encore dans sa conversation avec Célestin Monga et Achille Mbembe dans Fabien Eboussi Boulaga, la philosophie du Muntu : « Je doute 2 Or il y aurait eu dans ce fait (qui aurait pu être inaugural) quelques lacunes, entre autres : le manque de « documentation historique, des précisions géographiques, linguistiques »2 ; puis « quasiment pas [… de] référence à l’histoire de la philosophie, qui est pourtant le discours qui a vu naître la question traitée » ; on passe ainsi « sous silence la question cruciale des sources et de leur fiabilité […] »3. Mêmes difficultés et lacunes quant aux « préalables méthodologiques et […] clarifications terminologiques préjudicielles »4. Ça fait déjà beaucoup, mais ce n’est pas tout : « plus grave, les spécialistes de la question n’ont pas été mentionnés […]. En Afrique, aucune mention des œuvres d’Amady Aly Dieng […], ni de Cheikh Anta Diop » […]. Aucune référence à Black Athena »5. Si tout cela était vrai, alors ce Colloque de 2003 serait presque à refaire, à recommencer. A un commencement raté répondrait l’exigence d’un recommencement… C’est à cela que s’essaie l’histoire de la philosophie écrite par Biyogo. On comprend alors pourquoi « écrire une histoire de la philosophie africaine, c’est précisément ce qui, jusqu’ici, n’avait pas encore été fait »6. Ce qui implique qu’on commence par « le berceau égyptien de la philosophie » (titre du Livre I) puisque Cheikh Anta Diop ainsi que l’auteur de Black Athena (Bernal) auraient été absents de ce Colloque. Comme si des auteurs comme Cheikh Anta Diop et Bernal manquaient de pertinence aux yeux de ceux qui avaient participé audit Colloque. Comme si des philosophes africains (ceux-là qui y participèrent) que je parle de la vérité en un autre sens que celui de cette reprise de soi, de cette liberté de jugement et d’action sur les investissements dans lesquels nous nous trouvons déjà captivés avant de nous y être engagés nous-mêmes. La vérité, c’est nous-mêmes, désarmés, faisant face à mains nues à ce qui se découvre à nous comme notre tâche d’homme seul ensemble avec les autres, proches et lointains. C’est ici que « tradition » et « renaissance » se concilient. La philosophie ne commence jamais, elle recommence. La vie humaine ne naît pas avec moi, mais elle renaît » (A. Kom (dir.), Fabien Eboussi Boulaga, la philosophie du Muntu, Paris, Karthala, 2009, p. 294). 2 G. Biyogo, o.c., p. 119. 3 Ibid., p. 119-120. 4 Ibid., p. 120. 5 Ibid. 6 Ibid., p. 22. Cette histoire de la philosophie africaine place F. Eboussi Boulaga parmi les « pères de la modernité philosophique africaine » (G. Biyogo, Histoire de la philosophie africaine. Livre II, o.c., p. 191-192). 3 contestaient l’intérêt de la question de l’origine de la philosophie (cf. titre de la troisième partie) ; d’où nécessité d’affirmer avec force « la thèse du berceau égyptien de la philosophie à l’épreuve des philosophes africains » (titre du 1er chapitre de cette troisième partie). Voilà pourquoi l’évocation du nom d’Eboussi Boulaga signifie, je cite l’auteur, « le rejet de l’allégation du berceau égyptien de la philosophie »7, autrement dit, le rejet du commencement et/ou origine de la philosophie dans le berceau égyptien. D’où aussi la nécessité d’une « réponse à Eboussi-Boulaga et à tous les philosophes rejetant la thèse égyptienne »8. Pour juger de la pertinence du ménagement d’un tel champ de bataille, une question peut être posée, qui peut suffire à nous orienter dans la suite de ces réflexions : est-il vrai que par exemple Cheikh Anta Diop et l’auteur de Black Athena (Bernal) ont été ignorés durant ce Colloque, ce qui aurait été alors la raison d’être de cette ré-inauguration du geste déclencheur d’une histoire de la philosophie africaine dont Biyogo semble revendiquer la paternité ? Or il semble bel et bien que ces auteurs aient été si présents qu’ils auraient même hanté ce Colloque… Il suffit d’en relire les Actes pour s’en rendre compte… Par exemple, les titres comme : « Black Athena et la guerre des savoirs sur les origines de la philosophie », ou « Cheikh Anta Diop déconstruit »…, pour ne rien dire de l’évocation dans presque chaque communication des questions égyptologiques… Il n’est pas jusqu’à la distinction entre origine et commencement considérée comme « l’essentiel », distinction considérée comme « absente jusqu’ici et qui a donné à la controverse qui nous intéresse une version faible, souvent erronée, voire caricaturale »9, il n’est donc pas jusque cette distinction qui ne constitue le cœur de la communication d’un des directeurs de la publication des Actes de ce colloque, lequel s’inspire largement d’une Marlène 7 Ibid., p. 123. 8 Ibid., p. 127-151. 9 Ibid., p. 127. 4 Zarader, Heidegger et les paroles de l’origine… Pourquoi donc n’avoir pas assez lu les Actes de ce Colloque ? Cette absence de lecture des Actes de ce Colloque nous semble une invitation à y revenir, et établir en quoi, avec l’Introduction thématique donnée par F. Eboussi Boulaga, il y va bel et bien d’un recommencement, d’un philosopher. 2. Lire, pour de vrai, en philosoph[i]e Nous nous attellerons, non seulement à l’affirmation que retient et qui retient Biyogo (« la philosophie ne commence jamais, elle recommence toujours »), mais aussi et surtout à ce que donne à penser le titre « Anarchie et topologie ».10. Comment s’y prend-il ? Commençons (recommençons !) par nous demander comment le texte même de Boulaga commence11 ? Il commence par un « exergue »12. Or un exergue est généralement une citation, laquelle, dans le cas Eboussi, n’a rien de ce qu’en dit un Jean-Godefroy Bidima13. Il commence donc « quelque part dans un texte » (cf. notre propre exergue citant Derrida). 10 En effet, il faut laisser résonner dans « anarchie » le terme « archè », « archaï », cela même qu’ont longtemps cherché les philosophes. Or il y a toujours commandement et domination dès lors qu’il y a archè (A ce propos, lire S. Agacinski, Volume. Philosophies et politiques de l’architecture, Paris, Galilée, 1992, p. 38). Le commandement a horreur du partage, du partage des voix. Dire que « la philosophie ne commence jamais, [qu’] elle recommence toujours », c’est reconnaître sa non-absoluité, sa relativité, son historicité, son inscription dans le temps et dans l’espace (topologie)… C’est aussi reconnaître qu’une fois affirmée cette inscription dans le temps et dans l’espace, la pratique philosophique dérange ce temps, cet espace, elle soulève cette temporalité et cette spatialité : anarchie ! Oui, « anarchie », terme sur lequel G. Biyogo insiste peu. 11 D’ailleurs, quand un texte s’ouvre par un titre puis un exergue, par quoi commence-t-il au juste ? Laissons cette question des « marges », et retenons simplement l’ouverture par l’exergue. 12 Ce qui en principe n’aurait pas dû échapper à un derridien autorisé comme Biyogo. 13 Cf. J.G. Bidima, Théorie critique et modernité négro-africaine. De l’école de Francfort à la « Docta Spes africana », Paris, Publications de la Sorbonne, 1993, p. 209-216, cité et critiqué par Kasereka Kavwahirehi, « L’art de l’inservitude », in A. Kom (dir.), o.c., p. uploads/Philosophie/ philosopher-c-x27-est-a-dire-re-boulaga.pdf
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- Publié le Jul 05, 2022
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