La subversion esthétique Je voudrais présenter ici les éléments de ma conceptio
La subversion esthétique Je voudrais présenter ici les éléments de ma conception de ce qu’esthétique veut dire. On verra que cette définition implique elle-même une certaine idée des rapports entre esthétique et politique. Cette idée s’inscrit en opposition avec les discours aujourd’hui dominants qui tendent à faire de l’esthétique un discours parasite, masquant la réalité sociale des jugements de goût ou détournant la pratique artistique au profit de la spéculation philosophique. Cette critique particulièrement virulente en France prend deux formes essentielles. Certains auteurs dénoncent dans la tradition esthétique née il y a deux siècles en Occident et plus particulièrement dans le contexte de la philosophie idéaliste allemande une absolutisation mensongère de la réalité différentielle des attitudes esthétiques. En France cette critique sociologique a été particulièrement illustrée par le livre de Pierre Bourdieu, La Distinction, sous-titré Critique sociale du Jugement. Le livre se présentait comme une démystification radicale du thème central de la Critique de la faculté de juger de Kant : l’idée du jugement esthétique comme jugement désintéressé, portant sur la forme d’un objet et indifférent au bien ou à l’agrément liés à l’existence réelle de cet objet. Bourdieu voyait dans cette singularisation du jugement de goût esthétique une dénégation de la réalité sociale où chaque classe sociale a les goûts qui correspondent à sa manière d’être. Le jugement esthétique désintéressé n’était ainsi pour lui que l’illusion philosophique recouvrant la réalité du goût « distingué » de ceux qui possèdent assez de « capital culturel » pour s’imaginer être au-dessus des distinctions de classe. Mais la dénonciation de la spéculation esthétique peut aussi venir de l’intérieur de la philosophie, plus précisément de la philosophie analytique. C’est ainsi qu’un philosophe français marqué par cette tradition Jean-Marie Schaeffer publiait il y a quelques années un livre intitulé Adieu à l’esthétique. Il avait auparavant donné les raisons de cet adieu dans un livre intitulé L’Art de l’âge moderne : L’esthétique et la philosophie de l’art du XVIIIe siècle à nos jours, où il opposait l’analyse concrète des pratiques artistiques et des attitudes esthétiques aux errements de l’esthétique spéculative, emblématisée par la Philosophie de l’Art de Schelling et l’Esthétique de Hegel. Cette esthétique spéculative a , selon lui, substitué à l’étude concrète de pratiques artistiques un concept romantique absolutisé de l’Art afin de résoudre le faux problème qui la tourmentait : la réconciliation du sensible et de l’intelligible. Cette critique philosophique de l’absolu esthétique s’inscrit dans un contexte plus large qui est celui du discours contemporain sur la « fin des utopies ». A ce titre, elle communique aisément avec la dénonciation du modernisme artistique et de l’utopie esthétique que certains accusent d’avoir prôné la transformation de l’art en forme de vie et d’avoir ainsi ouvert la voie aux totalitarismes qui ont, eux, fait de leur peuple la matière d’une œuvre d’art. D’un côté donc la critique anti-esthétique est menée au nom de la réalité des pratiques contre l’absolutisation de l’art ou du jugement esthétique. Mais, de l’autre côté, d’autres philosophes dénoncent la tradition esthétique au nom de la radicalité des événements de l’art. C’est ainsi qu’Alain Badiou dans son Petit Manuel d’Inesthétique dénonce la suture de la philosophie à l’art. Il fait des œuvres de l’art des événements de l’Idée dans le sensible et c’est au nom de cette puissance événementielle qu’il rejette une esthétique compromise dans la célébration romantique d’une vérité sensible du poème. Mais c’est surtout Jean- François Lyotard qui dans ses livres L’Inhumain et Moralités postmodernes a dénoncé la tradition esthétique comme une tentative de colmater la puissance de rupture inhérente à l’art moderne. Lyotard rattache cette tradition à l’analytique kantienne du Beau, fondée sur l’idée d’une harmonie sans concept entre entendement et sensibilité. Il lui oppose un autre concept kantien, celui du Sublime, marqué au contraire par la rupture de tout rapport harmonieux entre idée et réalité sensible. Il fait ainsi de l’art moderne tout entier une manifestation de ce concept du sublime. Ce concept fixe pour lui la tâche de la modernité artistique: marquer, notamment par le rejet de la figuration, cet écart infranchissable entre l’intelligible et le sensible, ou, comme il le dit , « témoigner qu’il y a de l’imprésentable ». A cette tâche négative de l’art Lyotard oppose le nihilisme positiviste de l’esthétique, qui jouit, sous le nom de culture, des idéaux ruinés d’une civilisation. Le combat du nihilisme esthétique du beau contre l’art témoin du sublime s’illustre pour lui dans des formes de peinture comme le transavantgardisme ou le néoexpressionnisme qui retournent à la figuration ou mêlent des motifs figuratifs à des motifs abstraits. Cette dénonciation de l’esthétique s’inscrit, elle aussi, dans un contexte plus large de la pensée contemporaine. La valorisation de l’imprésentable ou de l’irreprésentable est partie prenante d’une pensée de la modernité qui renverse la vision progressiste de l’histoire : cette dernière était tourné vers un avenir d’émancipation, vers une révolution à venir accomplissant les potentiels de la modernité. Le discours de l’irreprésentable s’accorde lui à une vision catastrophiste où l’histoire moderne est à penser à partir d’un événement qui est celui de l’extermination des Juifs d’Europe. Ces critiques diverses ont au moins deux points communs .Premièrement, elles mettent en lumière le fait qu’esthétique ne désigne pas simplement une discipline. L’esthétique n’est pas la philosophie ou la science de l’art. Elle est une matrice de perceptions et de discours qui engage une idée de la pensée, des modes d’interprétation, une vision de la société et de l’histoire. C’est ce point qui est au cœur de ma propre réflexion sur l’esthétique. Mais je l’interprète d’une manière opposée à la leur. Toutes ces critiques en effet s’accordent pour dénoncer ce fait comme le signe d’une confusion à démêler. L’esthétique est pour elles coupable d’avoir mêlé à l’analyse et à l’appréciation des œuvres et des pratiques des raisons venues d’ailleurs. Ce verdict négatif est leur second point commun. Elles se proposent donc toutes de remettre à leur place respective les raisons de la théorie, les pratiques de l’art et les affects de la sensibilité. Je prends l’exact contrepied de cette position : vouloir séparer l’art du discours esthétique, c’est tout simplement, pour moi, le faire disparaître. La confusion que ces critiques dénoncent est en fait le nœud même par lequel pensées, pratiques et affects se trouvent institués et pourvus de leur territoire ou de leur objet « propre ». Si « esthétique » est le nom d’une confusion, cette « confusion » est ce qui nous permet d’identifier les objets, les modes d’expérience et les formes de pensée de l’art que nous prétendons isoler pour la dénoncer. L’art , en effet, n’existe nullement comme une pratique autonome, définie par elle-même, et au nom de laquelle on pourrait dénoncer les usurpations de l’esthétique. L’art n’existe qu’au sein de régimes d’identification qui identifient ses pratiques et l’accordent à des modes de perception, des formes d’affection et des formes d’intelligibilité spécifiques. J’ai proposé de distinguer, au sein de la tradition occidentale trois grands régimes de cette sorte. J’ai appelé le premier régime éthique des images, parce que dans ce régime les productions des artistes ne sont pas subsumées sous un concept de l’art mais sont considérées comme des images. Le jugement porté sur elles relève alors de deux critères liés : ces images sont-elles fidèles à leurs originaux ? Quel effet produisent-elles sur les manières d’être, le caractère et la moralité de ceux qui les perçoivent ? Platon condamne les poèmes homériques parce qu’ils représentent des dieux incompatibles avec le caractère de la divinité , donc incapables de former de bons citoyens. Les talibans ont détruit les Bouddhas de Bamiyan au grand scandale de tous ceux qui y voyaient un patrimoine artistique de l’humanité, parce que, pour eux, ces « œuvres d’art » étaient seulement des idoles, des images de faux dieux, de dieux qui se laissent mettre en images. J’ai appelé le second régime, régime représentatif parce que ce régime isole, au sein des arts en général – au sens de techniques - un domaine particulier qui est celui des arts de l’imitation. Il délie ces arts de l’imitation de la législation éthique portant sur leur vérité et sur leurs effets moraux. Il leur oppose des règles de vraisemblance et de cohérence interne, opposant par exemple avec Aristote la logique causale de l’enchaînement d’actions tragique à la succession empirique des faits tels que les raconte l’histoire. Mais cette cohérence interne prend sens elle-même au sein d’un système de rapports stable entre les inventions artistiques et la sensibilité du public auquel elle s’adresse. L’ordre classique de la mimesis mis en place dans l’Europe du XVII° siècle était un système de ce genre, où les règles suivies par les artistes étaient censées fondées sur la connaissance de la nature humain, laquelle déterminait les émotions de plaisir et de peine ses spectateurs. Par là cet ordre autonome des imitations était fortement lié à un ordre hiérarchique du monde : il distinguait ce qu’il convenait ou ne convenait pas de représenter et les formes convenant à la représentation des sujets uploads/Philosophie/ ranciere-la-subversion-esthetique.pdf
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- Publié le Mai 13, 2022
- Catégorie Philosophy / Philo...
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