1 Vers un paradigme poétique : de Heidegger à Wittgenstein Alessandro De France
1 Vers un paradigme poétique : de Heidegger à Wittgenstein Alessandro De Francesco 29 avril 2009 Centre d’études poétiques École normale supérieure lettres et sciences humaines, Lyon Séminaire « Méthodes poétiques » dirigé par Éric Dayre Introduction Je vais considérer Wittgenstein et Heidegger comme deux paradigmes de pensée de la poésie, sans aucune prétention d’exhaustivité par rapport aux relations et aux influences historiques que leurs théories ont exercées sur l’écriture poétique (et viceversa). Même au-delà de ce que Wittgenstein et Heidegger ont affirmé à propos de la poésie, leurs philosophies, par ailleurs exactement contemporaines vu d’ailleurs qu’ils sont nés la même année (1889), peuvent jeter une lumière sur les développements théoriques et pratiques de la poésie contemporaine. Il s’agira notamment de considérer, par le biais de leurs pensées, le rapport langage- monde et la question du dualisme au sein du discours poétique. Quelques remarques préliminaires. D’abord, il faut rappeler que, pendant que Heidegger a partiellement ou entièrement consacré de nombreux ouvrages à la poésie, Wittgenstein ne s’y est presque jamais intéressé directement, ses réflexions sur l’art étant beaucoup plus souvent consacrées à la musique (on verra néanmoins qu’il y a des exceptions). Un deuxième aspect très important c’est que l’influence de la pensée de Heidegger au cours, du moins, de la première moitié du XXème siècle est beaucoup plus importante que celle de Wittgenstein, notamment en France ; tandis que, grâce aussi (mais pas seulement) à la philosophie analytique, la pensée wittgensteinienne est aujourd’hui 2 finalement en train de s’imposer de plus en plus. En réalité, le phénomène de l’influence de l’un ou de l’autre sur la pensée et la poésie occidentales est très complexe. La France en est un point de vue privilégié, car dans aucun autre pays, probablement, l’interaction entre poésie et philosophie n’a été si forte au cours du XXème siècle et jusqu’à présent, finalement même plus qu’en Allemagne. Surtout aujourd’hui, car la nouvelle génération des poètes allemands tend à essayer de se libérer, avec des résultats différents par ampleur et qualité mais souvent très intéressants, du poids de l’héritage de la poésie philosophique, pour ainsi dire, hölderlinienne-celanienne. Je pense notamment à Dieter M. Gräf, Thomas Kling, Durs Grünbein, Michael Lentz, etc. Mais revenons à la France, car il faut mettre en évidence un phénomène unique : pendant que, au cours de la deuxième moitié du XXème, la philosophie de Heidegger augmentait son influence en France jusqu’au point où Wittgenstein, dont la pensée était en train de se répandre énormément, depuis plusieurs décennies, en Allemagne, en Italie et aux États-Unis, ne commencera à être étudié en France que par Jacques Bouveresse et Henri Meschonnic vers la fin des années 70, la poésie française, et notamment la poésie expérimentale, avait entrepris un dialogue étroit avec la pensée wittgensteinienne au moins dès les années 60. À côté, pour ainsi dire, de la lignée heideggerienne Char- Celan-Deguy, des auteurs comme Jacques Roubaud, Jean Daive, Emmanuel Hocquard, Jean-Marie Gleize, Anne-Marie Albiach et Claude Royet-Journoud lisaient Wittgenstein et certains d’entre eux intégraient sa pensée dans la formulation de ce qu’aurait été appelé « littéralisme », ou « littéralité », une approche au texte qui constitue un des principaux objets d’étude, comme vous le savez, du Centre d’études poétiques. Celui-ci est un premier parcours historique-théorique que je souhaiterais (et que je ne pourrai que) esquisser. Parallèlement, je pense que la question de la littéralité elle-même ne peut être comprise que si l’on se réfère à trois autres circonstances théoriques que je tâcherai de montrer. Elles tournent toutes les trois autour d’un point fondamental : il s’agit de positions théoriques et poétiques que je dirais inconsciemment wittgensteiniennes. 1- La première concerne la proximité surprenante entre la pensée de Wittgenstein et celle de Paul Valéry, notamment autour de la critique du langage et de la métaphysique. Comme Louis Miguel Isava le remarque : 3 it does not seem likely that Wittgenstein had read Valéry’s essays and it is almost impossible that he knew of the existence of the Cahiers. By the same token, Valéry never mentions Wittgenstein and there is no reference to the latter’s philosophical ideas in his works. This would not be surprising were it not for the fact that they were making almost the same claims with regard to philosophy and language roughly during the same period of time, that is, the first half of the twentieth century.1 2- La deuxième concerne le « potentiel wittgensteinien » de la poésie de Paul Celan. Comme Bertrand Badiou, secrétaire de la Société Paul Celan (ENS Ulm), me l’a confirmé, il paraît que Celan ne connaissait pas, ou presque pas, la philosophie de Wittgenstein. Par conséquent, cet aspect n’a pas été, à mon avis, assez analysé jusqu’à présent. En revanche, on a beaucoup parlé de son rapport très controversé à Heidegger, témoigné notamment par le célèbre poème Todtnauberg. Je ne vais pas rentrer dans la question, pour l’instant. 3- La troisième concerne le renouvellement de la pensée heideggerienne qu’a été conçu par des auteurs français issus du Déconstructionisme, dont un poète- philosophe : Michel Deguy ; et un philosophe-écrivain : Jacques Derrida. Ce renouvellement est caractérisé par la réduction de l’élan métaphysique de la pensée heideggerienne, du structuralisme et de la phénoménologie au profit de la déconstruction, justement, de la pensée dualiste. Or, un tel procédé rapproche étonnamment le déconstructionisme de Wittgenstein, ce dont ces penseurs ne sont d’ailleurs pas toujours conscients. Des études ont commencé, depuis quelques années, a interroger ce sujet.2 La première de ces position théoriques est inconsciemment wittgensteinienne pour des raisons géographiques et chronologiques, les deux autres sont inconsciemment wittgensteiniennes tout en étant, au départ, heideggeriennes, ce qui est encore plus impressionnant. 1 L. M. Isava, Wittgenstein, Kraus and Valéry. A Paradigm for Poetic Rhyme and Reason , New York, Lang, 2002, p. 95. 2 Je renvoie notamment à M. Stone, Wittgenstein On Deconstruction , in The New Wittgenstein , Londres - New York, Routledge, 2000, pp. 84-117. 4 Avant de considérer de plus près certains aspects de cette constellation poétique, historique et théorique, je vais essayer de décrire le rôle de la poésie en relation à la philosophie heideggerienne et à la théorie du langage wittgensteinienne. Heidegger et la poésie Comme je le disais, Martin Heidegger a consacré une partie importante de son œuvre à l’étude du langage poétique. Un bon point de départ afin donner un aperçu de sa conception de la poésie est la notion de différence ontologique. Sans trop entrer dans les détails, la différence ontologique pourrait être définie comme une différence irréductible entre l’être et l’étant. La métaphysique traditionnelle, issue de la pensée religieuse occidentale, a attribué une valeur de présence et de manifestation de l’être dans l’étant. Heidegger, par le biais de la différence ontologique, introduit une perspective critique à l’égard de la métaphysique de la présence et ouvre un autre espace pour l’ontologie : l’être de la différence ontologique serait en « soustraction » permanente, ne se donnerait que dans un état de non-présence (que Heidegger définit parfois épochè, dans un sens donc bien différent de l’épochè phénoménologique- transcendantale). La présence de l’étant montrerait et cacherait à la fois l’être, qui ne serait définissable qu’en négatif, à savoir en tant que différence par rapport à l’étant. Ainsi l’être se trouverait-il sur un plan ontologique toujours différent et privatif, jamais réductible à la présence de l’étant et défini en même temps par différence, par non- présence, par négation de l’étant. L’étant, à son tour, ne serait pensable comme existant que par rapport à l’être, mais l’être ne serait pas contenu ontologiquement dans l’étant ; l’être donnerait vie à l’étant, pour ainsi dire, tout en n’étant pas là. Ce qui nous intéresse en relation à notre sujet, c’est que, comme Heidegger l’écrit dans Unterwegs zur Sprache et dans le Brief über den Humanismus, « le langage est la maison de l’Être »3, c’est-à-dire que la condition privative de l’être trouve un abri, trouve une possibilité dans le langage, et se définit, même, par le biais du langage. Le langage, conçu au sens ontologique, non pas comme moyen communicationnel, 3 M. Heidegger, Lettre sur l’Humanisme, Paris, Aubier, 1957, p. 25. 5 nommerait la différence (Unter-Schied), montrerait comment la différence est l’espace où les choses, donc l’étant, donc le monde, émergent de la « soustraction » de l’être : La Dif-férence mesure, comme milieu pour le monde et les choses, le mètre de leur essence [Innigkeit]. Dans l’invite qui appelle chose et monde, ce qui est à proprement parler enjoint c’est : la Dif-férence.4 Or cet acte de nomination de la différence requiert un acte langagier originaire, un départ ontologique qui, au sein de la différence, réaliserait l’essence : c’est ce que Heidegger nomme Ruf, à savoir l’Appel originaire. Dans cette conception s’inscrit la poésie, car le langage poétique est la réalisation la plus haute et la plus pure du potentiel ontologique du langage. La parole poétique exprimerait la différence en conférant aux choses leur existence. Ainsi Heidegger interprète-t-il deux vers célèbres de Stefan George, qui terminent le uploads/Philosophie/ vers-un-paradigme-poetique-de-heidegger-a-wittgenstein.pdf
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- Publié le Aoû 14, 2021
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