HAL Id: hal-00944205 https://hal-univ-diderot.archives-ouvertes.fr/hal-00944205

HAL Id: hal-00944205 https://hal-univ-diderot.archives-ouvertes.fr/hal-00944205 Submitted on 10 Feb 2014 HAL is a multi-disciplinary open access archive for the deposit and dissemination of sci- entific research documents, whether they are pub- lished or not. The documents may come from teaching and research institutions in France or abroad, or from public or private research centers. L’archive ouverte pluridisciplinaire HAL, est destinée au dépôt et à la diffusion de documents scientifiques de niveau recherche, publiés ou non, émanant des établissements d’enseignement et de recherche français ou étrangers, des laboratoires publics ou privés. Corps, travail, émancipation. Au-delà de la reconnaissance Marco Angella To cite this version: Marco Angella. Corps, travail, émancipation. Au-delà de la reconnaissance. Encyclo. Revue de l’école doctorale ED 382, Université Sorbonne Paris Cité, 2013, pp.85-95. <hal-00944205> Encyclo Revue de l’école doctorale ED 382 Pratiques sociales Politique Pensée critique Économies Sociétés Civilisations Espaces MARCO ANGELLA∗ CORPS, TRAVAIL, ÉMANCIPATION AU-DELÀ DE LA RECONNAISSANCE Lire les textes de l’école de Francfort et y chercher une conception critique du travail risque d’être décevant. Chez Habermas, l’agir instru- mental ne peut être critiqué qu’indirectement, dans la mesure où il entrave l’entente communicationnelle. Aussi, la critique de la domination n’est en ce sens qu’une critique défensive, qui laisse intacte la dynamique propre à la sphère de l’agir instrumental dont la seule unité de mesure est l’efficacité. De leur côté, Horkheimer et Adorno ne font pas mieux : le concept de travail est bien sûr au centre de leurs théories et la dialectique entre la domination et la libération de la nature en dépend ; mais il demeure trop abstrait pour qu’il puisse servir pour une analyse philosophico-sociologique de l’aliénation et de la domination sur les lieux de travail. Dès lors que tout travail est aliéné, il n’est plus question d’y chercher les traces d’une interaction désaliénante. S’il en est ainsi, la conclusion suivante s’impose : ni la première, ni la deuxième génération de l’école de Francfort ne disposent d’un instrument critique efficace pour identifier une éventuelle dynamique entre émanci- pation et domination au travail. En revanche, c’est dans la troisième génération de ces théoriciens que ce cadre semble s’améliorer. Dans ce qui suit, nous analysons l’approche d’Axel Honneth à l’égard du travail (I). En nous appuyant sur une critique de sa conception de la reconnaissance, nous essayons ensuite, par le biais d’une réévaluation de la dimension corporelle et matérielle des interactions du sujet, de radicaliser le rôle du travail dans la théorie sociale (II). Le travail chez Axel Honneth Honneth a très tôt voulu redonner au concept de travail sa centralité1. Dans Kritik der Macht, cette exigence se manifeste par le biais de la critique du dualisme entre système et monde vécu : si on veut que l’agir stratégique ∗ Université Paris Ouest-Nanterre-La Défense Laboratoire Sophiapol – Sociologie, Philosophie et Socio-anthropologie politiques 1Axel Honneth, « Travail et agir instrumental. À propos des problèmes catégoriels d’une théorie critique de la société », [1980], Travailler, n. 18, 2007/2, p. 17-58. Mais en réalité dans Kritik der Macht on a déjà perdu l’approche de ce premier article, lequel visait à donner un rôle capital à la matérialité du travail. Le dernier essai de Honneth sur ce sujet, nous le verrons bientôt, rétracte ses arguments de jeunesse et peut se lire, en quelque sorte, comme la continuation de ce qu’il avait entamé dans sa thèse de doctorat. 86 MARCO ANGELLA (le travail) ne se déroule pas en dehors de toute critique, il faut le ramener à sa base normative. Cette idée est développée pour la première fois sous une forme positive dans La lutte pour la reconnaissance. Les sujets forment leur identité à travers une relation de reconnaissance mutuelle ; comme ils ne peuvent pas se passer de cette reconnaissance de la part d’autrui pour s’autoréaliser en tant qu’individus, son déni est en principe capable d’amener vers une lutte sociale dont le but est le rétablissement de la reconnaissance et l’émancipation par rapport aux relations de pouvoir à l’origine de son déni. Or, on peut appliquer cette logique de l’émancipation à la sphère du travail. Pour Honneth, les luttes dans cette sphère commencent quand on ne se sent pas suffisamment estimé pour le rôle qu’a notre travail dans la reproduction matérielle et culturelle de la vie sociale, ce qui entraîne une dégradation du rapport à soi-même et de la capacité d’agir dont jouissent les personnes qui se sentent valorisées pour leur contribution au bien commun. Afin de clarifier la conception honnethienne du travail, on peut analyser Arbeit und Anerkennung. Versuch einer Neubestimmung2, un texte postérieur à La lutte pour la reconnaissance, dont le but est de montrer que la seule manière de fonder une critique efficace du travail est de l’interpréter, à la suite de Hegel, sous l’angle de la théorie de la reconnaissance. Dans la seconde partie du XXe siècle, les demandes de changement qualitatif dans le travail ont fini par devenir des simples exhortations ou des discours utopiques (au sens péjoratif). L’attention théorique s’est déplacée ailleurs, ce qui est démontré, par exemple, par l’approche habermasienne, qui exclut une critique intérieure à la dimension de l’agir stratégique. Contre cette tendance, comment redonner une valeur à la critique du travail ? Il faut pouvoir lui rattacher une critique en même temps immanente et normative. La stratégie de Honneth consiste à relier les attentes normatives de changement à la structure du travail en tant qu’activité destinée à la reproduction non seulement matérielle, mais aussi culturelle de la société3. Il faut que les individus se sachent appartenir à une structure (la division sociale du travail dans le marché capitaliste) qui contribue à la fois à la constitution du bien commun et de leur propre identité, pour qu’ils puissent légitimement prétendre jouer un rôle dans cette structure et recevoir en retour la compensation qui lui correspond (en termes de salaire et d’estime) : Avec la division du travail médiatisée par le marché, des relations sociales surgissent dans lesquelles les membres de la société peuvent développer une forme particulière, « organique », de solidarité, parce que dans la recon- 2 Axel Honneth, « Arbeit und Anerkennung. Versuch einer Neubestimmung », Deutsche Zeitschrift für Philosophie, 2008, vol 56, n. 3, p. 327-341. Honneth confirme et approfondit dans ce texte les idées concernant la troisième sphère de la reconnaissance (solidarité) dans La lutte pour la reconnaissance. Cf., La lutte pour la reconnaissance, Paris, Cerf, 2007, chapitre V. 3 Ibid., p. 334-340. CORPS, TRAVAIL, ÉMANCIPATION 87 naissance mutuelle de leurs contributions respectives au bien être commun, ils se savent liés l’un à l’autre4. De cette manière, destin individuel et destin collectif se trouvent fortement unis ; contribuer au bien-être commun cela signifie d’emblée contribuer à son propre bien être et à son autonomie (et inversement), et pouvoir légitimement protester si cela s’avérait impossible (c’est-à-dire si les réelles conditions sociales et de travail empêchaient aux travailleurs d’être et de se sentir estimés pour leur contribution autonome au développement de la communauté). Cette conception du travail redonne à ce dernier la place qu’il avait perdue chez Habermas et l’efficacité dont il manquait chez Adorno et Horkheimer. Toutefois, elle semble rater sa dimension concrète d’activité (quoique Honneth parle à maintes reprises de Tätigkeit, se référant à la division sociale du travail). Le travail n’acquiert un caractère normatif et, par conséquent, potentiellement émancipatoire, qu’en tant qu’il est une fonction de l’estime sociale (c’est-à-dire en tant qu’il est une fonction de ce qui est valorisé comme une contribution au bien commun)5. Honneth critique les vieilles approches qui fondaient la conception critique du travail ou bien sur un paradigme esthétique, le considérant à partir du modèle du jeu et de la création artistique, ou bien sur la conception interactive du travail manuel. Selon Honneth, ces approches sont destinées à rester l’idéal de petits groupes et ne peuvent pas constituer une critique normative universelle (valable pour tout un chacun) et immanente. Pour cela, ils leur manquent un caractère essentiel : être impliquées dans le processus de reproduction sociale (la reproduction sociale moyennant le travail pouvant bien se passer des aspects qualitatifs liés à cette dimension esthétique et matérielle)6. Au contraire, pour éviter une critique destinée au simple utopisme face à la réalité complexe du marché capitaliste du travail, il faut ancrer l’idéal 4 Ibid., p. 339 : « Mit der marktvermittelten Arbeitsteilung entstehen soziale Verhältnisse, in denen die Gesellschaftsmitglieder deswegen eine besondere, “organisch” genannte Form der Solidarität ausbilden können, weil sie sich in der wechselseitige Anerkennung ihrer jeweiligen Beiträge zum gemeinsamen Wohlstand aufeinander bezogen wissen ». Et encore, « Dans le système d’échange médiatisé par le marché, les sujets se reconnaissent réciproquement comme des êtres autonomes, qui travaillent l’un pour l’autre. Ainsi, par le biais de leurs contributions sociales de travail, ils subviennent à leurs besoins », p. 334 : « Im System des Marktvermittelten Austauschsverhältnisses erkennen sich die Subjekte wechselseitig als privatautonome Wesen an, die füreinander tätig sind und auf diese Weise durch ihre sozialen Arbeitsbeiträge ihr Leben erhalten ». 5 Pour une critique de cette conception de la reconnaissance, voir Jean-Philippe Deranty, « uploads/Philosophie/encyclo-3-marco-angella.pdf

  • 29
  • 0
  • 0
Afficher les détails des licences
Licence et utilisation
Gratuit pour un usage personnel Attribution requise
Partager