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COMMposite, V2007.1, p. 109-129 / ISSN 1206-9256 © Gwenolé Fortin, 2007. www.commposite.org L’APPROCHE SOCIO-PRAGMATIQUE EN SCIENCES DU LANGAGE : PRINCIPAUX CADRES CONCEPTUELS & PERSPECTIVES Gwenolé Fortin Université de Nantes Résumé : Ce texte, à dominante théorique, vise à montrer comment l’approche socio- pragmatique révolutionne les théories de la communication, envisagées depuis Saussure selon un modèle unique : le modèle du code (code model). Il s’agit de présenter les différents courants de réflexion et de recherche qui s’inscrivent dans le paradigme pragmatique, envisageant la pragmatique non pas comme une discipline, ou un sous champ de la linguistique, mais plutôt comme une approche méthodologique en sciences de l’Homme à travers la notion de communication. Introduction Le principe épistémologique central de l’approche socio-pragmatique en sciences du langage – en rupture avec l’approche canonique en communication (théorie mathématique de la communication) –, c’est de s’intéresser aux faits langagiers dans leurs relations avec leurs contextes réels d’existence. Comme le résume Philippe Blanchet, la question pragmatique est la suivante : « Comment le langage […] produit de la signification, c’est-à-dire des effets, dans le contexte communicatif de son utilisation par les locuteurs ? » (Blanchet, 1995, p. 9). Autrement dit, l’approche socio-pragmatique rompt avec la linguistique structurale interne en conceptualisant le langage et son usage en fonction de l’interaction réelle entre les interlocuteurs en contexte : on ne parle plus d’émetteur ni de récepteur, mais d’interactants, de co-énonciateurs qui co-construisent une interaction socio-langagière. La communication est envisagée alors comme un rituel social reposant sur des conventions de coopération. 109 COMMposite, V2007.1, p. 109-129 / ISSN 1206-9256 © Gwenolé Fortin, 2007. www.commposite.org 1. Les fondements La pragmatique est née dans le cadre de la linguistique. Plus précisément, c’est Charles Morris qui utilise le terme pour la première fois et le définit à partir des concepts peirciens comme l’étude de la relation des signes à leurs interprétants. Ce sont cependant les influences réciproques entre philosophie du langage, sémiotique et linguistique qui rendent compte de la richesse des théories pragmatiques. Le courant dominant de la linguistique au XXe siècle s’est constitué à partir du Cours de linguistique générale de Ferdinand de Saussure (Saussure, 1916). La terminologie de Saussure étant au fondement de la linguistique moderne, il est nécessaire pour situer la pragmatique de caractériser la dichotomie centrale dans l’architecture conceptuelle de Saussure : celle entre langue et parole. En effet, l’enjeu premier du Cours est de donner un statut scientifique à l’étude du langage humain en tant que systèmes de signes. Saussure répond alors à une conception linguistique courante qui consiste à l’époque à ne reconnaître que les faits linguistiques bruts, les événements langagiers, comme matière première pour le linguiste (conception incapable de rendre compte de l’existence de langues comme systèmes collectifs). Il propose de distinguer deux faces au langage : d’une part la langue (partie systémique, abstraite et « communément partagée »), d’autre part la parole en tant qu’exercice concret et individuel. Ainsi avec Saussure, la linguistique, même si elle a besoin des actes de parole pour établir et vérifier ses théories, ne considère ceux-ci que comme phénomènes contingents et se dédie exclusivement à établir le système de la langue. Selon Saussure, la linguistique a donc pour objet de recherche la langue et non la parole (Totschnig, 2000). Aussi, le « circuit de la parole » selon Saussure s’inscrit donc dans la logique d’une communication codique (cf. Figure 1). 110 COMMposite, V2007.1, p. 109-129 / ISSN 1206-9256 © Gwenolé Fortin, 2007. www.commposite.org Figure 1 : Soit deux personnes A et B qui s’entretiennent. Ce qui caractérise le pôle systémique du langage — la langue — est un agencement de signes : chaque signe étant défini comme l’articulation d’un signifiant et d’un signifié. Pour Saussure le signe est fondé uniquement dans la langue, c’est-à-dire que le signifiant n’est pas le son réel, mais une « image acoustique », le signifié n’est pas un objet, mais un concept. Le rapport entre signifiant et signifié est décrit par Saussure à la fois donc comme arbitraire et dépendant de son existence dans le système, c’est-à-dire que le signe est essentiellement défini par sa place dans des séries d’autres signes. C’est en reconnaissant les contradictions inhérentes aux dichotomies saussuriennes que la pragmatique a élargi la perspective de Saussure. La pragmatique visera donc au départ à expliquer comment la parole, bien plus qu’une simple application de la langue, est en même temps en variation par rapport à des codes établis et génératrice de nouveaux codes. Tout acte de parole a lieu dans un contexte défini par des données spatio-temporelles et socio- historiques ; aussi la pragmatique vise à montrer comment ces données interagissent avec le système de la langue et comment le sens prend naissance dans un contexte situationnel donné (Austin, 1970). Le concept de contexte est donc un concept clé de la pragmatique, en ce qu’elle tente d’expliciter comment le langage s’exerce concrètement dans des contextes spécifiques, et comment ce fonctionnement échappe en partie à la syntaxe et à la sémantique, 111 COMMposite, V2007.1, p. 109-129 / ISSN 1206-9256 © Gwenolé Fortin, 2007. www.commposite.org mais comment il se manifeste pourtant en partie aussi à travers elles. La pragmatique est donc concernée par l’usage que nous faisons du langage1. Il s’agit de montrer comment une grande partie de l’activité communicationnelle consiste à situer sa parole vis-à-vis de celles des autres, et comment le sens des énoncés dépend dans une large mesure des positions respectives des interlocuteurs à l’intérieur d’un échange conversationnel. Aussi, en dépassant l’opposition réductrice entre langue et société d’une part, et parole et individu d’autre part, la pragmatique est inséparable d’un mouvement de la pensée moderne qui s’est manifesté dans l’ensemble des sciences humaines et sociales (constituant aussi un motif central de la théorie de la communication humaine) : la reconnaissance d’une dialectique entre la société et l’individu, d’une interaction continue entre les niveaux macro et micro, et d’un rapport complexe entre la normalité des codes et l’innovation des usages. La pragmatique trouve donc son origine dans une critique de l’exclusion que la parole en tant que pratique subit dans la linguistique saussurienne. Elle a ainsi peu à peu renoué avec une autre conception de la sémiotique formulée plus tôt par Charles S. Peirce (Peirce, 2002). 2. Un modèle canonique de la communication Comment les humains communiquent-ils entre eux ? Plusieurs métaphores d’usage telles que « mettre ses idées sur le papier », « faire passer le message », « des paroles lourdes de sens », semblent indiquer une réponse : la communication verbale consisterait à empaqueter et à expédier un « contenu » (autre métaphore) au moyen de mots (Sperber & Wilson, 1989, p. 11). Depuis Saussure — et jusqu’aux sémioticiens modernes — toutes les théories de la communication sont basées sur un modèle unique, une même conception du langage : un processus fondamentalement codique, et qu’à la suite de Dan Sperber et Deirdre Wilson on a appelé le code model ou « modèle du code ». Le modèle du code, élaboré à partir de la théorie mathématique de Claude Shannon (élève de Norbert Wiener, le père de la cybernétique), est devenu le modèle en sciences sociales et la référence obligée pour tout néophyte en sociologie des médias, correspondant tout à fait à 1 Ceci est particulièrement vrai pour la pragmatique sociolinguistique ; alors que chez les premiers pragmaticiens elle était surtout centrée sur les effets du discours. 112 COMMposite, V2007.1, p. 109-129 / ISSN 1206-9256 © Gwenolé Fortin, 2007. www.commposite.org l’approche traditionnelle en sociologie2. Shannon publie en 1948 une Théorie mathématique de la communication (Shannon, 1948) dans laquelle il propose ce qu’il appelle le schéma du « système général de communication », dont le cadre conceptuel repose sur la chaîne d’éléments suivants : une source d’information, qui produit un message ; un émetteur, qui transforme le message en signaux ; un canal, par lequel sont transportés les signaux ; un récepteur, qui reconstruit le message à partir des signaux ; et une destination, qui est la personne ou la machine à laquelle le message est envoyé3. La théorie mathématique de la communication de Shannon constitue alors rapidement une sorte de point de ralliement pour des champs disciplinaires très divers : physique, mathématiques, sociologie, psychologie, linguistique ou biologie moléculaire, par exemple. A travers la notion de code, ces disciplines scientifiques vont partager une même grille de lecture. Pendant plusieurs décennies (et le modèle est toujours très présent, inconsciemment la plupart du temps) cette théorie linéaire inspire la plupart sinon toutes les approches de la communication. Le modèle est basé sur l’idée que l’information est un contenu fixe, aussi y a-t-il simple transmission d’information (et non pas interaction). Le langage est considéré comme un système de signes ou de symboles (phonétiques, visuels, etc.) qui servent à « transmettre une information ». Ces signes doivent être utilisés intentionnellement pour exprimer des pensées. La notion de communication est donc le plus souvent synonyme de « transmission ». La première image qui vient à l’esprit lorsqu’on parle de communication, c’est celle de la flèche allant uploads/Philosophie/l-x27-approche-socio-pragmatique-en-sciences-du-langage.pdf

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