Université de Montréal La Construction de la matière dans la Naturphilosophie d

Université de Montréal La Construction de la matière dans la Naturphilosophie de F. W. J. Schelling (1797- 1800) par Jérémie LeClerc Département de Philosophie Faculté des Arts et des Sciences Mémoire présenté à la Faculté des études supérieures et postdoctorales en vue de l’obtention du grade de maître ès Arts (M.A.) en philosophie Octobre 2018 © Jérémie LeClerc, 2018 i Résumé Ce mémoire présente les théories concernant la nature de la matière développées par F. W. J. Schelling dans ses écrits de Naturphilosophie, notamment les Idées pour une philosophie de la nature (1797), la Première esquisse d’un système de la philosophie de la nature (1799), et la Déduction générale du procès dynamique (1800). Schelling s’inscrit dans une tradition dite « dynamiste », selon laquelle la matière est ultimement composée non pas de corps simples insécables interagissant par contact direct, mais plutôt de forces elles-mêmes incorporelles, dont les relations dynamiques donnent lieu aux propriétés corporelles telles que l’étendue, la dureté, et les qualités sensibles. Cette tradition est popularisée en Allemagne par Kant, et bien que Schelling se réclame initialement de la conception kantienne de la matière, les préoccupations propres aux projets de la Naturphilosophie l’amènent rapidement à rejeter le dynamisme kantien au profit d’une conception nouvelle. Je présenterai donc la position de Schelling dans son développement jusqu’à la Déduction générale, où Schelling entreprend l’ambitieux projet d’une genèse conjointe de la matière, des dimensions de l’espace, et des « catégories de la physique » que sont le magnétisme, l’électricité, et la chimie—système qui demeura notamment fécond pour la science de la première moitié du 19e siècle, contribuant entre autres à la découverte de l’électromagnétisme, et aux développements de la cristallographie et des mathématiques en Allemagne. Mots clés : Philosophie – F. W. J. Schelling – Matière – Espace – Naturalisme – Dynamisme – Magnétisme – Électricité – Chimie – Dimensions ii Abstract This thesis presents the theories on the nature of matter developed by F. W. J. Schelling in his Naturphilosophie writings, notably the Ideas for a Philosophy of Nature (1797), the First Outline of a System of the Philosophy of Nature (1799), and the Universal Deduction of the Dynamic Process (1800). Schelling falls within the so-called “dynamist” tradition, according to which matter is ultimately composed not of simple bodies interacting by direct contact, but rather of forces which are themselves incorporeal, and whose dynamic relations give rise to corporeal properties such as extension, hardness, and sensible qualities. This tradition is popularized in Germany by Kant, and while Schelling initially subscribes to the Kantian conception of matter, the philosophical aims specific to Naturphilosophie quickly bring him to reject Kantian dynamism in favour of a novel system. I will thus present his position as it developed up to the Universal Deduction, where Schelling undertakes the ambitious project of a common genetic account of matter, the dimensions of space, and the “categories of physics” made up of magnetism, electricity and chemistry—a system that will remain influential in the first half of the nineteenth century, contributing among other things to the discovery of electromagnetism, and to the development of German crystallography and mathematics. Keywords : Philosophy – F. W. J. Schelling – Matter – Space – Naturalism – Dynamism – Magnetism – Electricity – Chemistry – Dimensions iii Table des matières RÉSUMÉ --------------------------------------------------------------------------------------------------------------------- I ABSTRACT ----------------------------------------------------------------------------------------------------------------- II TABLE DES MATIÈRES ------------------------------------------------------------------------------------------------ III ABRÉVIATIONS ---------------------------------------------------------------------------------------------------------- IV INTRODUCTION --------------------------------------------------------------------------------------------------------- 1 CHAPITRE 1 – LA MATIÈRE COMME PROBLÈME PHILOSOPHIQUE -------------------------------------- 6 1.1 – MATIÈRE, NATURPHILOSOPHIE, ET PHILOSOPHIE TRANSCENDANTALE ----------------------------------------- 7 1.2 – MÉTHODOLOGIE : QUELLE CONSTRUCTION ? ------------------------------------------------------------------- 14 CHAPITRE 2 – PREMIÈRES THÉORIES DE LA MATIÈRE (1797-1799) ---------------------------------- 24 2.1 – SCHELLING CONTRE L’ATOMISME : IDÉES POUR UNE PHILOSOPHIE DE LA NATURE ----------------------------- 25 2.2 – SCHELLING CONTRE KANT : PREMIÈRE ESQUISSE D’UN SYSTÈME DE LA PHILOSOPHIE DE LA NATURE ---------- 33 2.2.1 – Production et produit ----------------------------------------------------------------------------------- 35 2.2.2 – L’attraction, la répulsion, et la pesanteur ----------------------------------------------------------- 46 CHAPITRE 3 – THÉORIE DE LA MATIÈRE DANS LA DÉDUCTION GÉNÉRALE -------------------------- 52 3.1 – « SÉQUENCE DES MOMENTS DE LA NATURE » ET ORDRES DE PUISSANCES ------------------------------------- 53 3.1.1 - Première construction de la matière : la déduction des dimensions de l’espace -------------- 54 3.1.2 - Seconde construction de la matière : le procès dynamique et les catégories de la physique 62 3.2 – RÉCAPITULATIONS DE LA CONSTRUCTION DE LA MATIÈRE ----------------------------------------------------- 66 CONCLUSION ------------------------------------------------------------------------------------------------------------ 70 Dynamisme et électromagnétisme : Ørsted ------------------------------------------------------------------ 72 Dynamisme et cristallographie : Weiss ----------------------------------------------------------------------- 75 Dynamisme et mathématiques : Graßmann ----------------------------------------------------------------- 77 OUVRAGES CITÉS ------------------------------------------------------------------------------------------------------- 80 iv Abréviations IPN : Idées pour une philosophie de la nature PE : Première esquisse d’un système de la philosophie de la nature IE : Introduction à l’Esquisse d’un système de la philosophie de la nature SIT : Système d’idéalisme transcendantal DG : Déduction générale du procès dynamique VC : Sur le vrai concept de la philosophie de la nature AA: Historisch-kritische Ausgabe, I: Werke; II: Nachlass; III: Briefe SW: Schellings sämmtliche Werke Les citations d’œuvres de Schelling incluront d’abord la référence au texte allemand et, entre parenthèses, à la traduction française lorsque disponible. Toutes traductions de textes n’ayant pas été édités en français seront les miennes. v À Eddie, sive Natura vi Remerciements Un énorme merci à ma famille pour leur support constant ; à mon directeur de recherche, Augustin Dumont, pour ses commentaires et pour m’encourager à être un lecteur plus charitable de Fichte que ne le fût Schelling ; et à Gilles et Marianne. 1 Introduction Dans les suppléments de l’édition de 1803 des Idées pour une philosophie de la nature (1797), Schelling écrit : « Aucune étude ne fut entourée d’autant d’obscurité, pour les philosophes de tout âge, que celle concernant l’essence de la matière. Et pourtant la compréhension de celle-ci est nécessaire à la philosophie véritable, de même que tout faux système s’échoue dès le départ sur cet écueil1 ». La cause d’un tel naufrage prématuré, continue-t-il, est que la matière, « dans la grande majorité des soi-disant systèmes, est supposée comme simplement donnée2 ». Schelling souligne ainsi l’importance d’un projet récurrent à travers la vaste majorité de ses ouvrages antérieurs : la présentation philosophique de la construction de la matière. Dès ses premiers écrits de Naturphilosophie avec les Idées pour une philosophie de la nature, Schelling insiste sur l’importance de repenser la matière non pas comme corpuscule simple et insécable, mais comme phénomène émergent d’une relation dynamique de forces elles-mêmes non-empiriques et incorporelles. Autrement dit, la matière est considérée non pas en tant que donné, mais en tant que produit, ce qui sous-entend un principe de production. Il pousse cette ligne de recherche de texte en texte, culminant avec un essai publié en 1800 dans son Journal pour une physique spéculative : la Déduction générale du procès dynamique de la nature ou des catégories de la physique. Il pose ici d’emblée le problème : « La seule tâche des sciences de la nature est de construire la matière3 ». Sous-entendant ici qu’autant la philosophie que les sciences participent à l’auto-construction de la nature, ce texte entreprend donc l’examen approfondi de la genèse d’une nature où la matière n’est pas tout simplement donnée. Si celle-ci est un phénomène émergent, quels autres phénomènes doivent l’être conjointement à elle ? Suivant l’hypothèse de la primauté ontologique des forces, Schelling conclut que ce qui se doit d’émerger de la « construction de la matière », ce n’est pas seulement le concept de matière en général, mais aussi son étendue (c’est-à-dire, la longueur, la largeur et la profondeur en tant que dimensions de l’espace) et ses qualités fondamentales (le magnétisme, l’électricité et les qualités chimiques, ce qu’il appelle les « catégories de la physique »). Après plusieurs années de réflexion sur la nature de la matière, Schelling, dans la Déduction générale, se donne ainsi l’ambitieux projet de 1 IPN, AA I,13: 259. 2 IPN, AA I,13: 259. 3 DG, AA I,8: 297. 2 présenter la genèse commune de la matière, des dimensions de l’espace, et des phénomènes magnétiques, électriques et chimiques. Proposer que la matière soit elle-même sujette à construction ne va pas de soi. En effet, s’il y a bien quelque chose à se donner comme matériau de base pour qu’une construction quelconque puisse avoir lieu au sein de la nature, c’est la matière. On pourrait même voir dans cette « déduction » précisément le type de spéculation qui a valu une si mauvaise réputation à la Naturphilosophie dans l’histoire des sciences4. Toutefois, Schelling n’est pas le seul, ni même le premier, à lancer l’idée que la matière ne peut être concevable que comme émergente d’un jeu dynamique de forces. Plusieurs historiens des sciences soulignent qu’en marge des traditions scientifiques dominantes, une importante « décorporalisation » du concept de matière s’opère au courant du 18e siècle, culminant avec la reconceptualisation influente de la matière comme composée de « champs de force » par Michael Faraday et James Clerk Maxwell au 19e siècle5. Cette tradition soi-disant « dynamiste » s’articule en réaction à la conception uploads/Philosophie/leclerc-jeremie-2018-memoire.pdf

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