Jacques Derrida Foi et savoir Les deux sources de la « religion » aux limites d
Jacques Derrida Foi et savoir Les deux sources de la « religion » aux limites de la simple raison Italiques 1. Comment « parler religion » ? de la religion ? Singulièrement de la religion, aujourd' hui ? Comment oser en parler au singulier sans crainte et tremblement à ce jour ? Et si peu et si vite ? Qui aurait V impudence de prétendre qu'il s'agit là d'un sujet à la fois identifiable et nouveau ? Qui aurait la présomption d'y ajuster quelques aphorismes ? Pour se donner le courage, V arrogance ou la sérénité nécessaires, peut-être alors faut-il feindre de faire un instant abstraction, abstraction de tout, ou de presque tout, une certaine abstraction. Peut-être faut-il gager sur la plus concrète et la plus accessible, mais aussi sur la plus désertique des abstrac tions. Doit-on se sauver par Vabstraction ou se sauver de l'abstrac tion? Où est le salut? (En 1807, Hegel écrit : «Wer denkt ab strakt ?» : « Denken ? Abstrakt ? - Sauve qui peut ! » commence- t-il par dire y et en français justement, pour traduire le cri - « Rette sich, wer kann ! » - de ce traître qui voudrait alors fuir, d'un seul mouvement y et la pensée et V abstraction et la métaphysique : comme la « peste ».) 2. Sauver, être sauvé, se sauver. Prétexte d'une première ques tion : peut-on dissocier un discours sur la religion d'un discours 9 JACQUES DERRIDA sur le saluty c'est-à-dire sur le sain, le saint, le sacré, le sauf, Yin demne, l'immun fsacer, sanctus, heilig, holy- et leurs équivalents supposés dans tant de langues) ? Et le salut, est-ce nécessai rement la rédemption, devant ou d'après le mal, la faute ou le péché ? Maintenant : où est le mal ? le mal aujourd’hui, présen tement ? Supposons qu'il y ait une figure exemplaire et inédite du mal, voire du mal radical qui paraisse marquer notre temps et nul autre. Est-ce à identifier ce mal qu'on accédera à ce que peut être la figure ou la promesse du salut pour notre temps, et donc la singularité de ce religieux dont on dit dans tous les journaux qu'il fait retour? A terme, nous voudrions donc relier la question de la religion à celle du mal d'abstraction. A Y abstraction radicale. Non pas à la figure abstraite de la mort, du mal ou de la maladie de la mort, mais aux formes du mal qu' on lie traditionnellement à /’arrache ment radical et donc au déracinement de Y abstraction, en passant, mais ce sera beaucoup plus tard, par celle des lieux d’abstraction que sont la machine, la technique, la technoscience et surtout la transcendance télé-technologique. « Religion et mekhanè », « reli gion et cyberespace », « religion et numéricité », « religion et digi- talité », « religion et espace-temps virtuel » : pour mesurer un court traité à ces thèmes, dans Y économie qui nous est assignée, concevoir une petite machine discursive qui, pour être finie et perfectible, ne soit pas trop impuissante. Afin de penser abstraitement la religion aujourd' hui, nous par tirons de ces puissances d'abstraction afin de risquer, à terme, l'hypothèse suivante : au regard de toutes ces forces d'abstrac tion et de dissociation (déracinement, délocalisation, désincarna tion, formalisation, schématisation universalisante, objectivation, télécommunication, etc.), la « religion » est à la fois dans l'anta gonisme réactif et la surenchère réajfirmatrice. Là où le savoir et la foi, la technoscience (« capitaliste » et fiduciaire) et la croyance, le crédit, la fiabilité, l'acte de foi auront toujours eu partie liée, dans le lieu même, au nœud d'alliance de leur opposition. D'où l'aporie - une certaine absence de chemin, de voie, d'issue, de salut - et les deux sources. 10 FOI ET SAVOIR 3. Pour jouer Y abstraction, et Y aporie du sans issue, peut-être faut-il d'abord se retirer dans un désert, voire s'isoler dans une île. Et raconter une histoire brève qui ne soit pas un mythe. Genre : «Il était une fois », une seule fois, un jour, sur une île ou dans le désert, figurez-vous, pour « parler religion », quelques hommes, philosophes, professeurs, herméneutes, ermites ou ana chorètes, se seraient donné le temps de mimer une petite commu nauté à la fois ésotérique et égalitaire, amicale et fraternelle. Peut-être faudrait-il encore situer son propos, le limiter dans le temps et dans Y espace, dire le lieu et le paysage, le moment passé, un jour, dater le furtif et l'éphémère, singulariser, faire comme si on tenait un journal, dont on allait déchirer quelques pages. Loi du genre : Y éphéméride (et déjà vous parlez intarissablement du jour). Date : le 28 février 1994. Lieu : une île, Y île de Capri. Un hôtel, une table autour de laquelle nous parlons entre amis, presque sans ordre, sans ordre du jour, sans mot d'ordre, sauf un mot, le plus clair et le plus obscur : religion. Nous croyons pou voir faire semblant de croire, acte fiduciaire, que nous partageons quelque pré-compréhension. Nous faisons comme si nous avions quelque sens commun de ce que « religion » veut dire à travers les langues que nous croyons (que de croyance à ce jour, déjà!) savoir parler. Nous croyons à la fiabilité minimale de ce mot. Comme Heidegger pour ce qu'il appelle le Faktum du lexique de l'être (à l'ouverture de Sein und Zeit), nous croyons (ou croyons devoir) pré-comprendre le sens de ce mot, ne serait-ce que pour pouvoir questionner, et en vue de nous interroger à ce sujet. Or, nous devrons y revenir beaucoup plus tard, rien n'est moins pré assuré qu'un tel Faktum (dans ces deux cas, justement!) et toute la question de la religion renvoie peut-être à ce peu d'assurance. 4. A Y ouverture d'un échange préliminaire, à ladite table, Gianni Vattimo me propose d'improviser quelques suggestions. Qu'on me permette ici de les rappeler, en italiques, dans une sorte d'avant-propos schématique et télégraphique. D'autres proposi tions, sans doute, se dessinèrent dans un texte de caractère diffé rent que / écrivis après coup, à Y étroit dans des limites de temps et d'espace sans merci. Une tout autre histoire, peut-être, mais, 11 JACQUES DERRIDA de près ou de loin, des paroles qui furent risquées au commence ment, ce jour-là, la mémoire continuera de me dicter ce que f écris. J’avais d’abord proposé de porter au jour de la réflexion, autant que possible sans méconnaissance ou dénégation, une situation effective et unique, celle dans laquelle nous nous trouvions alors : des faits, un engagement commun, une date, un lieu. Nous avions en vérité accepté de répondre à une double proposition, à la fois philosophique et éditoriale, laquelle ouvrait d’elle-même, aussi tôt, une double question : de la langue et de la nation. Or s’il y a, au jour d’aujourd’hui, une autre « question de la religion », une donne actuelle et nouvelle, une réapparition inouïe de cette chose sans âge, et mondiale ou planétaire, il y va de la langue, certes - plus précisément de l’idiome, de la littéralité, de Y écriture, qui forment Y élément de toute révélation et de toute croyance, un élément en dernière instance irréductible et intraduisible — , mais d’un idiome indissociable, indissociable d’abord du lien social, politique, familial, ethnique, communautaire, de la nation et du peuple : autochtonie, sol et sang, rapport de plus en plus pro blématique à la citoyenneté et à l’État. La langue et la nation forment en ce temps le corps historique de toute passion reli gieuse. Comme cette rencontre de philosophes, Y édition inter nationale qui nous est proposée se trouve être d’abord « occiden tale », ensuite confiée, c’est-à-dire aussi confinée, à quelques langues européennes, celles que « nous » parlons ici à Capri, sur cette île italienne : Y allemand, Y espagnol, le français, l’italien. 5. Nous ne sommes pas loin de Rome, mais nous ne sommes plus à Rome. Nous voilà pour deux jours littéralement isolés, insularisés sur les hauteurs de Capri, dans la différence entre le romain et l’italique, qui pourrait symboliser tout ce qui peut incliner — à Y écart, au regard du romain en général. Penser « religion », c’est penser le « romain ». Cela ne se fera ni dans Rome ni trop loin hors de Rome. Chance ou nécessité pour se rappeler à l’histoire de quelque chose comme la « religion » : tout ce qui se fait et se dit en son nom devrait garder la mémoire cri tique de cette appellation. Européenne, elle fut d’abord latine. Voilà donc une donnée dont la figure au moins, comme la limite, 12 FOI ET SAVOIR reste contingente et signifiante à la fois. Elle exige d'être prise en compte f réfléchie y thématisée, datée. Difficile de dire « Europe » sans connoter : Athènes-Jérusalem-Rome-Byzance, guerres de Religion y guerre ouverte au sujet de V appropriation de Jérusa lem et du mont de Moriah, du « Me voici » d Abraham ou dIbra him uploads/Religion/ jacques-derrida-foi-et-savoir-les-deux-sources-de-la-x27-religion-x27-aux-limites-de-la-simple-raison-1996.pdf
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- Publié le Mar 08, 2022
- Catégorie Religion
- Langue French
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