LES PARADOXES DU DISCOURS CULTUREL MÉTROPOLITAIN Guy Saez Observatoire des poli
LES PARADOXES DU DISCOURS CULTUREL MÉTROPOLITAIN Guy Saez Observatoire des politiques culturelles | « L'Observatoire » 2019/2 N° 54 | pages 39 à 42 ISSN 1165-2675 Article disponible en ligne à l'adresse : -------------------------------------------------------------------------------------------------------------------- https://www.cairn.info/revue-l-observatoire-2019-2-page-39.htm -------------------------------------------------------------------------------------------------------------------- Distribution électronique Cairn.info pour Observatoire des politiques culturelles. © Observatoire des politiques culturelles. Tous droits réservés pour tous pays. La reproduction ou représentation de cet article, notamment par photocopie, n'est autorisée que dans les limites des conditions générales d'utilisation du site ou, le cas échéant, des conditions générales de la licence souscrite par votre établissement. 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Paul Valéry le voyait comme un « trésor de discordes latentes » du fait de l’incessant flux d’impressions et d’idées différentes auxquelles il est soumis3. Simmel ajoutait à la mentalité de la grande ville la dimension de l’abstraction générée par une économie urbaine typiquement fondée sur l’argent. Aussi la vie de la métropole oscille-t-elle entre deux images : celle d’une existence dépouillée de ses contacts humains, de son immédiateté, de sa proximité, promouvant, en bref, une sociabilité abstraite et anonyme et celle d’une nouvelle Babel faite de cosmopolitisme et d’échanges. Entre évitement et fusion, indifférence et élan vers l’Autre, la grande ville est tissée des paradoxes de la profusion sensorielle et de l’abstraction, de l’empire des esthétiques et de la rationalité. Le parti de Simmel, ou plus tard de W. Benjamin sur un mode plus littéraire, était de considérer la ville comme un imaginaire social et un mode de vie paradoxal là ou M. Weber, son contemporain, l’étudiait plutôt comme un centre de richesse et une organisation politique et administrative rationalisée. Une version contemporaine du « choc des métropoles », à un siècle de distance, se doit d’interroger le discours culturel dans sa double prétention à synthétiser, autour de la notion de créativité, l’expérience de la constitution sensorielle de l’homme, de la projection des sensations, flux, etc., avec la programmation culturelle rationalisée dont les villes veulent se doter. C’est peut-être ici que la différence méthodologique entre les traditions sociologiques nées de Simmel et de Weber s’estompe car que l’on cherche à saisir une réalité sur le vif ou que l’on veuille l’inscrire dans un système, on n’échappe pas au fait que la ville de la créativité se présente à nous comme une expérience esthétique marchande. Telle est en effet la tonalité générale du discours culturel métropolitain : une esthétisation marchandisée, source de valeur. La situation métropolitaine de la culture prétend résoudre le conflit entre créativité et structure institutionnelle, en inscrivant l’art et la culture dans un processus incessant d’extraction de la valeur. Ainsi finit la tragédie de la culture analysée par Simmel au profit de la croissance des richesses analysée par les économistes. Quelle meilleure illustration du phénomène que cette œuvre de Banksy mise aux enchères et détruite immédiatement après sa vente à 1 M£ (le 5 octobre 2018 chez Sotheby’s), puis immédiatement recyclée dans le circuit de la valeur marchande. En sortant la créativité de sa seule sphère esthétique pour en faire une dimension de toute innovation, dans tous les domaines d’activité, on parvient à diluer, et finalement à renoncer à tout statut particulier de la culture ; la vie créatrice s’exprime désormais non plus comme une existence intrinsèque et autonome mais dans des significations extrinsèques et hétéronomes. La métropolisation cristallise l’énergie créatrice des groupes sociaux, des artistes, des découvreurs, des entrepreneurs ; elle leur donne une forme institutionnelle destinée à être débordée dès que ses règles se stabilisent, c’est-à- dire produit de la valeur dans son cycle de marketing, ce qui incitera à enclencher un nouveau cycle de créativité. Georg Simmel expliquait la créativité et l’intense renouvellement des formes artistiques dans la métropole du début du XXe siècle par les caractères particuliers de la grande ville. La métropolisation culturelle serait l’adaptation quasi « biologique » et psychologique de l’esprit et de la sensibilité à une sorte de bombardement sensoriel inédit en raison de la profusion des sollicitations1. LES PARADOXES DU DISCOURS CULTUREL MÉTROPOLITAIN Guy Saez “La métropolisation cristallise l’énergie créatrice des groupes sociaux, des artistes, des découvreurs, des entrepreneurs.” © Observatoire des politiques culturelles | Téléchargé le 26/02/2021 sur www.cairn.info via Aix-Marseille Université (IP: 139.124.244.81) © Observatoire des politiques culturelles | Téléchargé le 26/02/2021 sur www.cairn.info via Aix-Marseille Université (IP: 139.124.244.81) page 40 | l’Observatoire - No 54, été 2019 - dossier La planification urbaine des années 60 avait déjà bien perçu cette tendance. Dans un rapport sur la planification des loisirs de 1964, on peut lire que « le tournant culturel est pris » et que « l’esthétique devient une dimension de la croissance économique [car] le beau n’est plus lié à la rareté ni au privilège ni au monumental »4. L’auteur ajoute : « Or à considérer le beau comme un bien économique on s’aperçoit qu’il ne coûte généralement pas cher et qu’il rapporte souvent beaucoup. »5 Le discours métropolitain n’a fait que raffiner cette prospective et en tirer toutes les conséquences comme en témoigne abondamment la littérature prescriptive des agences telles que Eurocities et KEA qui annoncent que ce sont « les villes qui déclenchent la révolution des politiques culturelles ». La citation suivante, issue de l’un de leur rapport, est particulièrement significative : « Aujourd'hui, la culture, notamment par le biais des médias et des réseaux sociaux, est essentielle pour organiser les communautés qui composent les sociétés. Artistes, entreprises créatives, designers, architectes, technologues, passionnés de numérique, activistes culturels, concepteurs de jeux, archéologues et grand public se mêlent dans des espaces de travail collaboratif, des fab labs, des laboratoires, des espaces de production, des pôles de création et des incubateurs. Ensemble, ils inventent une nouvelle société de collaborations et d’entreprises.6 » Essayons maintenant de retrouver, derrière ces propos lisses et conquérants, les fortes contraintes qui s’exercent sur le discours culturel métropolitain quand il utilise l’art et les autres productions culturelles comme vecteurs de son marketing territorial. En effet, à ne vouloir considérer ce discours qu’au travers de ce qu’elle « rapporte », le discours sur la culture de la métropole se déploie en une série d’inévitables paradoxes. Sans prétendre être exhaustif sur ce point, et en restant au seul niveau du discours sans entrer dans la diversité des pratiques qu’il génère, je vais détailler maintenant ceux qui affectent trois des modalités les plus structurantes de l’action publique culturelle : le paradoxe territorial, partenarial et transversal. LE PARADOXE TERRITORIAL Depuis le début des années 2000, la créativité est devenue le maître-mot d’un discours culturel globalisé, c’est-à-dire sans référence à la pluralité des modèles des politiques culturelles et à leurs spécificités territoriales. Toutes les nations se doivent d’être créatives (Creative Australia, dès 1994) mais les régions aussi et l’actuel programme culturel de l’UE s’intitule « Europe creative ». Mais c’est dans et pour les villes que le discours atteint sa plus grande extension et c’est là que la tension « global/local » est à son paroxysme. Sans même évoquer ici les contenus et disciplines artistiques de plus en plus transnationalisées, on voit que le langage de justification, les recettes préconisées et le répertoire d’action sont en réalité devenus des formes complètement globalisées et transnationalisées, de sorte que les cinq continents y adhèrent sans difficulté. Comme ce discours décontextualisé est promu par des agences et des experts eux-mêmes très internationalisés, comme il est analysé, éventuellement critiqué, mais en tout cas relayé par des réseaux d’observateurs et de chercheurs de toutes les universités de ces grandes villes, utilisant les mêmes grilles problématiques, il s’est formé des communautés d’intérêt cognitif (sinon épistémique) entretenues par divers organismes internationaux, l’Unesco, ou supranationaux, l’Union européenne. Le point commun à ces discours est la vision d’un monde unifié par les métropoles et par les technologies numériques. C’est pourquoi, si on trouvait encore quelques différenciations dans les stratégies de la ville créative dans les premières années du XXIe siècle, sa seconde décennie s’achève avec un modèle très standardisé et avec une déclinaison plus resserrée autour de l’économie du numérique : la smart city. Le point culminant du paradoxe est le fait qu’on s’en remet maintenant à des classements internationaux pour déterminer la créativité, ou dans un genre proche, leur liveability. Les classements se font selon des indicateurs standardisés et chaque ville se uploads/Societe et culture/ lobs-054-0039.pdf
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- Publié le Mai 22, 2021
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