HENRI MICHAUX UN CERTAIN PLUME I UN HOMME PAISIBLE 1 Etendant les mains hors du

HENRI MICHAUX UN CERTAIN PLUME I UN HOMME PAISIBLE 1 Etendant les mains hors du lit, Plume fut étonné de ne pas rencontrer le mur : « Tiens, pensa-t-il, les fourmis l’auront mangé… » et il se rendormit. Peu après, sa femme l’attrapa et le secoua : « Regarde, dit-elle, fainéant ! Pendant que tu étais occupé à dormir, on nous a volé notre maison. » En effet, un ciel intact s’étendait de tous côtés. « Bah, la chose este faite », pensa-t-il. Peu après, un bruit de fit entendre. C’était un train qui arrivait sur eux à toute allure. « De l’air pressé qu’il a, pensa-t-il, il arrivera sûrement avant noud » et il se rendormit. Ensuite, le froid le réveilla. Il était tout trempé de sang. Quelques morceaux de sa femme gisaient près de lui. « Avec le sang, pensa-t-il, surgissent toujours quantité de désagréments ; si ce train pouvait n’être pas passé, j’en serais fort heureux. Mais puisqu’il est déjà passé… » et il se rendormit. - Voyons, disait le juge, comment expliquez-vous que votre femme se soit blessée au point qu’on l’ait trouvée partagée en huit morceaux, sans que vous, qui étiez à côté, ayez pu faire un geste pour l’en empêcher, sans même vous en être aperçu. Voilà le mystère. Toute l’affaire est là-dedans. - Sur ce chemin, je ne peux pas l’aider, pensa Plume, et il se rendormit. - L’exécution aura lieu demain. Accusé, avez-vous quelque chose à ajouter ? - Excusez-moi, dit-il, je n’ai pas suivi l’affaire. Et il se rendormit. II PLUME AU RESTAURANT 2 Plume déjeunait au restaurant, quand le maître d’hôtel s’approcha, le regarda sévèrement et lui dit d’une voix basse et mystérieuse : « Ce que vous avez là dans votre assiette ne figure pas sur la carte. » Plume s’excusa aussitôt. - Voilà, dit-il, étant pressé, je n’ai pas pris la peine de consulter la carte. J’ai demandé à tout hasard une côtelette, pensant que peut-être il y en avait, ou que sinon on en trouverait aisément dans le voisinage, mais prêt à demander tout autre chose si les côtelettes faisaient défaut. Le garçon, sans se montrer particulièrement étonné, s’éloigna et me l’apporta peur après et voilà… Naturellement, je la paierai le prix qu’il faudra. C’est un beau morceau, je ne le nie pas. Je le paierai son prix sans hésiter. Si j’avais su, j’aurais volontiers choisi une autre viande ou simplement un œuf, de toute façon maintenant je n’ai plus très faim. Je vais vous régler immédiatement. Cependant, le maître d’hôtel ne bouge pas. Plume se trouva atrocement gêné. Après quelque temps relevant les yeux… hum ! c’est maintenant le chef de l’établissement qui se trouve devant lui. Plume s’excusa aussitôt. - J’ignorais, dit-il, que les côtelettes ne figurent pas sur la carte. Je ne l’ai pas regardée, parce que j’ai la vue fort basse, et que je n’avais pas mon pince-nez sur moi, et puis, lire me fait toujours un mal atroce. J’ai demandé la première chose qui m’est venue à l’esprit, et plutôt pour amorcer d’autres propositions que par goût personnel. Le garçon sans doute préoccupé n’a pas cherché plus loin, il m’a apporté ça, et moi-même d’ailleurs tout à fait distrait je me suis mis à manger, enfin… je vais vous payer à vous-même puisque vous êtes là. Cependant, le chef de l’établissement ne bouge pas. Plume se sent de plus en plus gêné. Comme il lui tend un billet, il voit tout à coup la manche d’un uniforme ; c’était un agent de police qui était devant lui. Plume s’excusa aussitôt. -Voilà, il était entré là pour se reposer un peu. Tout à coup, on lui crie à brûle-pourpoint : « Et pour Monsieur ? Ce sera… » - « Oh… un bock », dit-il. « Et après ?... » cria le garçon fâché ; alors plutôt pour s’en débarrasser que pour autre chose : « Eh bien, une côtelette ! » Il n’y songeait déjà plus, quand on la lui apporta dans une assiette ; alors, ma foi, comme c’était là devant lui… - Écoutez, si vous vouliez essayer d’arranger cette affaire, vous seriez bien gentil. Voici pour vous. Et il lui tend un billet de cent francs. Ayant entendu des pas s’éloigner, il se croyait déjà libre. Mais c’est maintenant le commissaire de police qui se trouve devant lui. Plume s’excusa aussitôt. 3 Il avait pris un rendez-vous avec un ami. Il l’avait vainement cherché toute la matinée. Alors comme il savait que son ami en revenant du bureau passait par cette rue, il était entré ici, avait pris une table près de la fenêtre et comme d’autre part l’attente pouvait être longue et qu’il ne voulait pas avoir l’air de reculer devant la dépense, il avait commandé une côtelette ; pour avoir quelque chose devant lui. Pas un instant il ne songeait à consommer. Mais l’ayant devant lui, machinalement, sans se rendre compte le moins du monde de ce qu’il faisait, il s’était mis à manger. Il faut savoir que pour rien au monde il n’irait pas au restaurant. Il ne déjeune que chez lui. C’est un principe. Il s’agit ici d‘une pure distraction, comme il peut en arriver à tout homme énervé, une inconscience passagère ; rien d’autre. Mais le commissaire, ayant appelé au téléphone le chef de la sûreté : « Allons, dit-il à Plume en lui tendant l’appareil. Expliquez-vous une bonne fois. C’est votre chance de salut. » Et un agent le poussant brutalement lui dit : « Il s’agira maintenant de marcher droit, hein ? » Et comme les pompiers faisaient leur entrée dans le restaurant, le chef de l’établissement lui dit : « Voyez quelle perte pour mon établissement. Une vraie catastrophe ! » Et il montrait la salle que tous les consommateurs avaient quittée en hâte. Ceux de la Secrète lui disaient : « Ça va chauffer, nous vous prévenons. Il vaudra mieux confesser toute la vérité. Ce n’est pas notre première affaire, croyez- nous. Quand ça commence à prendre cette tournure, c’est qu’est grave. » Cependant, un grand rustre d’agent par-dessus son épaule lui disait : « Écoutez, je n’y peux rien. C’est l’ordre. Si vous ne parlez pas dans l’appareil, je cogne. C’est entendu ? Avouez ! Vous êtes prévenu. Si je ne vous entends pas, je cogne. » III PLUME VOYAGE Plume ne peut pas dire qu’on ait excessivement d’égards pour lui en voyage. Les uns lui passent dessus sans crier gare, les autres s’essuient tranquillement les 4 mains à son veston. Il a fini par s’habituer. Il aime mieux voyager avec modestie. Tant que ce sera possible, il le fera. Si on lui sert, hargneux, une racine dans son assiette, une grosse racine : « Allons, mangez. Qu’est-ce que vous attendez ? » « Oh, bien, tout de suite, voilà. » Il ne veut pas s’attirer des histoires inutilement. Et si la nuit, on lui refuse un lit : « Quoi ! Vous n’êtes pas venu de si loin pour dormir, non ? Allons, prenez votre malle et vos affaires, c’est le moment de la journée où l’on marche le plus facilement. » « Bien, bien, oui… certainement. C’était pour rire, naturellement. Oh oui, par… plaisanterie. » Et il repart dans la nuit obscure. Et si on le jette hors du train : « Ah ! alors vous pensez qu’on a chauffé depuis trois heures cette locomotive et attelé huit voitures pour transporter un jeune homme de votre âge, en parfaite santé, qui peut parfaitement être utile ici, qui n’a nul besoin de s’en aller là-bas, et que c’est pour ça qu’on aurait creusé les tunnels, fait sauter des tonnes de rochers à la dynamite et posé des centaines de kilomètres de rails par tous le temps, sans compter qu’il faut encore surveiller la ligne continuellement par crainte des sabotages, et tout cela pour… » « Bien, bien. Je comprends parfaitement. J’étais monté, oh, pour jeter un coup d’œil ! Maintenant, c’est tout. Simple curiosité, n’est-ce pas. Et merci mille fois. » Et il s’en retourne sur les chemins avec ses bagages. Et si, à Rome, il demande à voir le Colisée : « Ah ! Non. Écoutez, il est déjà assez mal arrangé. Et puis après Monsieur voudra le toucher, s’appuyer dessus, ou s’y asseoir… c’est comme ça qu’il ne reste que des ruines partout. Ce fut une leçon, mais, à l’avenir, non, c’est fini, n’est-ce pas. » « Bien ! Bien ! C’était… Je voudrais seulement vous demander une carte postale, une photo, peut-être… si des fois… » Et il quitte la ville sans avoir rien vu. Et si sur le paquebot, tout à coup le Commissaire du bord le désigne du doigt et dit : « Qu’est-ce qu’il fait ici, celui-là ? Allons, on manque bien de discipline là, en bas, il me semble. Qu’on aille vite me le redescendre dans la soute. Le deuxième quart vient de sonner. » Et il repart en sifflotant, et Plume, uploads/Voyage/ michaux-un-certain-plume.pdf

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  • Publié le Nov 21, 2022
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