Georg Lukács Maxime Gorki. 1936 Traduction de Jean-Pierre Morbois 2 GEORG LUKÁC

Georg Lukács Maxime Gorki. 1936 Traduction de Jean-Pierre Morbois 2 GEORG LUKÁCS, MAXIME GORKI. 3 Ces textes sont la traduction de 2 essais de Georg Lukács consacrés à Maxime Gorki, datant de 1936, et extraits du cinquième tome de ses œuvres complètes : « Probleme des Realismus II : Der russische Realismus in der Weltliteratur. » [Problèmes du réalisme II, le réalisme russe dans la littérature mondiale.] Hermann Luchterhand Verlag GmbH, Neuwied und Berlin, 1964. Der Befreier : pages 287 à 297. « Die menschliche Komödie des vorrevolutionären Rußland » : pages 298 à 336 L’édition allemande est pratiquement dépourvue de toute note de bas de page et de références. Les notes de bas de page sont donc toutes du traducteur, Elles donnent autant que possible les références des citations dans les éditions françaises existantes. Malheureusement, s’agissant de Gorki, nombre de textes cités n’ont pu être retrouvés dans une édition française, et nous avons donc dû nous résoudre à traduire du texte allemand donné par l’auteur. Nous avons par ailleurs ajouté différentes indications destinées à faciliter la compréhension du texte, relatives notamment aux noms propres cités. Ces essais étaient jusqu’à présent inédits en français. 4 Maxime Gorki: [Максим Горький], nom de plume d’Alekseï Maksimovitch Pechkov [Алексей Максимович Пешков] né le 28 mars 1868 à Nijni-Novgorod, mort le 18 juin 1936 à Moscou. GEORG LUKÁCS, MAXIME GORKI. 5 Le libérateur. Le plus grand écrivain contemporain est mort. Vont nous manquer non seulement les œuvres qui nous auraient été données, alors qu’il était encore dans la force de l’âge, mais aussi le grand homme lui-même : la synthèse vivante de toutes les valeurs véritables du passé, le garant de l’héritage pour la création du réalisme socialiste, la preuve vivante pour nous et pour le public international que la révolution prolétarienne, le socialisme victorieux, signifie un énorme essor de la culture. Si nous cherchons maintenant à établir ce que Maxime Gorki, l’écrivain, l’éducateur, l’homme a représenté ‒ et il est impossible de parvenir d’un seul coup et rapidement à la solution de cette question ‒ ce n’est pas par simple devoir littéraire. Il s’agit de déterminer les tâches de l’écrivain à l’étape actuelle. Qu’a été Gorki pour nous, les écrivains ? Nous dirons : un modèle, un maître, un éducateur. Tous ces mots n’expriment son importance que de manière approximative, imprécise. Si nous voulons quelque peu nous rapprocher d’une définition, il est probablement juste de penser aux mots que Goethe a dits en 1832 sur son rapport aux jeunes écrivains : « Notre maître est celui sous la direction duquel nous nous exerçons dans un art d’une manière continue, et qui, à mesure que nous acquérons de l’habileté, nous communique peu à peu les principes d’après lesquels nous pourrons atteindre le plus sûrement le but désiré. Dans ce sens, je n’ai été le maître de personne. Mais, si je dois dire ce que j’ai été pour les 6 Allemands en général, et particulièrement pour les jeunes poètes, j’oserai me nommer leur libérateur. » 1 Pour Goethe, cette libération s’est surtout concentrée dans le fait qu’il a enseigné aux jeunes poètes à rendre leur vie plus dense, plus sérieuse. « Mais le fonds poétique », dit Goethe en résumé, « c’est le fonds de notre propre vie » 2 La langue, la technique etc. de la poésie allemande sont déjà à cette époque hautement développées. L’expression poétique n’occasionne plus de difficultés insurmontables. Au contraire, il y a le danger d’une virtuosité creuse, le danger de confondre la maîtrise formelle des formes littéraires avec la poésie véritable. L’illusion que la « maîtrise » des aspects formels signifierait déjà la poésie, que pour le talent, le contenu tomberait de lui-même du ciel, est le danger, l’asservissement dont Goethe selon son propre aveu a libéré le jeune poète. Il les libère en indiquant l’importance du contenu de vie. Il dit aux jeunes poètes en des rimes humoristiquement sages : Jüngling, merke dir die Zeiten, Wo sich Geist und Sinn erhöht, Daß die Muse zu begleiten, Doch zu leiten nicht versteht. 3 1 Goethe, Encore un mot pour les jeunes poètes, Œuvres, traduction Porchat, Tome X, Hachette, 1863, page 464. 2 Ibidem page 465. 3 Ibidem page 463. Traduction Porchat en vers. Traduction littérale. À l’âge où d’espoir on s’enivre, Jeune homme prend garde aux temps Jeune homme, écoute, et te souviens Où esprit et raison s’exaltent Que la Muse, qui sait nous suivre, Car la muse s’entend à accompagner À nous conduire n’entend rien. Mais pas à guider. GEORG LUKÁCS, MAXIME GORKI. 7 Goethe le libérateur est donc le prophète de la culture de la vie comme base de la culture en art et littérature. Il serait ridicule de prendre à la lettre, de façon par trop mécaniste, le parallélisme qui va ici de soi. Chacun de nous connaît les différences fondamentales entre l’époque du vieux Goethe et notre présent, pour chacun, les différences fondamentales entre les tâches de la littérature des deux périodes sont suffisamment bien connues. Mais malgré toutes les différences, l’idée fondamentale de Goethe reste pour nous, maintenant précisément, de la plus grande actualité et de la plus haute importance. Après que les articles de la Pravda ont soulevé les questions de notre art et désigné le naturalisme et le formalisme comme cibles de la lutte en littérature, une longue discussion s’est ouverte au sein de l’Union des écrivains soviétiques. Malheureusement, Maxime Gorki n’a pas pu y prendre part directement. Mais dans un article, il a émis avec la franchise qui le caractérise un jugement sur cette discussion : « Mais comme ce débat n’a pas été engagé au sein de l’Union, mais a été suggéré de l’extérieur, on peut se demander si la chose ne se terminera finalement pas simplement par des mots. » 4 Cette critique, excellente et profonde, met pleinement en lumière le rôle de libérateur de Gorki pour notre littérature. Gorki voit que la vie soulève avec toujours plus d’acuité la question de comment surmonter les reliquats du capitalisme. Et il voit qu’une partie considérable des écrivains conçoit cette question 4 À défaut de traduction française du texte russe, nous avons traduit cette citation à partir du texte allemand donné par Lukács. 8 fondamentale, cette question de la vie, de la culture de la vie sous un angle littéraire étroit et corporatiste. Qu’est ce que la culture littéraire ? C’est avant tout le sens de la véritable grandeur humaine. La capacité de voir la grandeur humaine partout où elle se manifeste vraiment dans la vie, même sous des formes cachées, encore imparfaites, encore incapables d’une expression claire. La capacité de voir avec clairvoyance la croissance de l’humanité, de l’éprouver avec une compréhension profonde. La capacité de détecter la nouveauté, le futur en puissance, tout de suite dans ses premières manifestations. Dans son grand discours au premier congrès de l’Union des écrivains soviétiques, Gorki a critiqué notre littérature principalement de ce point de vue. Il disait : « nous sommes de piètres observateurs de la réalité ». Et au moyen d’observations petites en apparence, il a démontré de manière convaincante combien l’émergence concrète de l’homme nouveau, le bouleversement de la réalité dans son ensemble, à commencer par la campagne ont échappé à maints égards à notre littérature, et que de nombreux écrivains n’ont pas encore un sens suffisant de la nouveauté et de la grandeur de notre réalité. Gorki est devenu le plus grand écrivain de son époque, parce que, dans les conditions les plus défavorables, il s’est acquis cette culture littéraire qui a pour base une culture de la vie. Relisons ses souvenirs sur Leonid Andreïev. 5 Par deux fois, il accuse Andreïev d’avoir déformé et sous-estimé un grand phénomène vital au nom de partis pris littéraires subjectifs. « On ne devrait » 5 Leonid Nikolaïevitch Andreïev [Леонид Николаевич Андреев] (1871-1919), journaliste et écrivain russe, GEORG LUKÁCS, MAXIME GORKI. 9 dit Gorki, « représenter certaines choses de notre réalité, et en particulier les choses très rares et positives, qu’exactement telles qu’elles sont. » Et plus loin : « Aujourd’hui encore, je ne peux pas vous concéder que des manifestations aussi rares de sentiments humains idéaux puissent être arbitrairement déformés par l’auteur, parce que son dogme préféré le lui prescrit. » 6 Cette considération pour la grandeur dans la vie humaine est à la base de la culture littéraire de Gorki. Elle est en même temps la source de sa haine inextinguible contre toute forme de barbarie. L’accent est mis sur le mot toute. Gorki a haï fanatiquement la barbarie « originelle » de la vieille vie russe. Il y a eu dans la littérature bien peu d’écrivains pour mépriser comme lui, aussi ardemment, l’abrutissement et la cruauté de cette vie. Mais Gorki a aussi poursuivi d’une haine clairvoyante la barbarie toujours croissante du capitalisme de monopole. Comment te situes-tu par rapport à la guerre impérialiste ? Comment te situes-tu par rapport au fascisme ? ‒ telles ont été les questions fondamentales qui ont déterminé son attitude par rapport à un uploads/s3/ georg-lukacs-maxime-gorki.pdf

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