 Dont il me souvient99 qu’une de par le monde, que j’ay cogneuë, qui, la voula

 Dont il me souvient99 qu’une de par le monde, que j’ay cogneuë, qui, la voulant imiter sur l’aage de vingt-cinq ans, et de par trop grande et haute taille, hommasse100, et nouvellement venuë à la cour, pensant faire de la gallante, comparut101 un jour en la sale du bal ; et ne fut pas sans estre fort arregardée102 et assez brocardée, jusques au roy103 qui en donna aussitost sa sentence, car il disoit des mieux de son royaume ; et dit qu’elle ressembloit fort bien une batteleuse104, ou, pour plus proprement dire, de ces femmes en peinture que l’on porte105 de Flandres, et que l’on met au devant des cheminées d’hostelleries et cabarets avec des fleus- tes d’Allemand106 au bec107 ; si bien qu’il luy fit dire que si elle comparoissoit plus en cet habit et contenance108, qu’il luy seroit signifié de porter sa fleuste pour donner l’aubade et recreation à la noble compagnie. Telle guerre luy fit-il, autant pour ce que cette coiffure luy sieoid109 mal que pour haine qu’il portoit à son mary. 99 le texte suivi par É. Vaucheret donne une forme personnelle : Dont je me souviens qu’une Dame… 100 Cf. « Les Dames galantes » au fil des mots 002, p. 27 note 194. 101 « parut » 102 Cf. « Les Dames galantes » au fil des mots 002, p. 13 note 82. 103 Henri III, selon Maurice Rat. 104 « saltimbanque » Ce féminin de « bateleur » (Sorel écrit vn Baſteleux) se trouve déjà dans la traduction française des Apophthegmata (1531) d’Érasme par l’Esleu Macault (Lyon, 1549) : Et cecy recueillit il [Socrate] par vne fille dancereſſe & batteleuſe, laquelle introduytte en vn conuy receuoit en ſes mains droittement & par vn art merueilleux, douze pirouettes ou toupies qu’elle iettoit en haut, par diſtance ſi ſemblable, & meſure de piedz ſi bien ordonnee, que iamais elle ne failloit : Et encores ſautoit elle, elle meſmes par entre deux eſpees ſi pointues, que ce n’eſtoit ſans l’orreur des regardans. Id collegit ex puella ſaltatricula, quæ inducta in cõuiuium, mira arte trochos duodecim in altum proiectos excipiebat, ita temperato altitudinis ſpatio, numerisqӡ pedum, ut nunq̃ӡ falleret : eadem inter acutiſſimos gladios, non ſine horrore ſpectantium, impauida ſaltaret. [La source ultime est le Banquet (Συμπόσιον) de Xénophon.] 105 « apporte » 106 Lalanne [ainsi que Mérimée et Lacour] : « verre à boire long et étroit » (1re attesta- tion dans ce sens en 1669 dans le Nouveau dictionnaire françois-alleman et alleman-françois qu’accompagne le latin, de Jean Herman Widerhold, selon TLFi ; il y aurait donc lieu d’anté- dater, d’autant qu’Antoine Oudin, dans ses Curiositez françoises, 1656, note déjà : « vne fleute d’Allemand, i. vn grand verre, vulg. »). La raillerie visant la jeune dame considérée comme excentrique va donc jouer sur flûte « verre à boire » — Furetière, 2 (1690) : « FLUSTE, ſe dit auſſi d’un verre long & étroit qui tient une chopine. » [Une chopine = 1 2 l. environ.] flûte « instrument de musique » (le fifre est une variété — plus courte et plus étroite — de la flûte d’Allemand1 : le mot provient du moyen-haut-allemand, cf. Pfeife et Pfeifer, source de l’italien piffero [voir pifre chez Rabelais]). 1 Furetière, 2 (1690) : « FIFRE : Eſpece de fluſte d’Allemand qui rend un ſon fort aigu, & qui eſt percee par les deux bouts. Elle ſ’embouche par le premier trou percé ſur ſa longueur. Elle n’eſt en uſage qu’à la guerre pour accompagner les tambours, & ſur tout parmi les Suiſſes. Le fifre fait des ſons plus vifs & plus 30 Dès Furetière (1690), on trouve le rapprochement avec « boire à tire larigot » (en tire larigot, chez le lexicographe), « ce qu’on dit autrement joüer de la fluſte de l’Allemand, par com- paraiſon à ces [verres] longs, & eſtroits dont les Allemands ſe ſervent dans leurs deſbauches, qu’ils nomment fluſtes » (voir Oudin, Curiositez : « Fleuter pour le Bourgeois, i. boire, vulg. »). Dans son édition (1866) de Ronsard, Prosper Blanchemain annote ainsi un passage de l’Hymne V, De l’Autonne [c’est là la 1re attestation de larigot]: Enfle-toy le courage, et ne pense pas estre Fille d’un laboureur, qui de coultre trenchans Fend la terre et la seme, et engrosse les champs, Et rapporte au logis les deux mains empoulées ; Ny fille d’un pasteur qui au fond des valées Fait paistre son troupeau par les pastis herbeux, Qui tient un larigot✭ et fleute au cry des bœufs ; Tu es bien d’autre sang plus genereux issue, Et de parens plus grands et plus nobles conceue. ✭ Un larigot est une espèce de flûte. Ce mot a évidemment la même origine que le mot larynx, le gosier. On dit boire à tire larigot, c’est-à-dire comme un joueur de flûte. [TLFi qualifie cette étymologie de « peu probable » et j’en demeure d’accord. Cela dit, l’intérêt portait sur la formulation proverbiale « boire comme un joueur de flûte ».] Je signale la Parémiologie musicale de la langue française (1866), où Georges Kastner (voir note 79) consacre un chapitre de plus de trente pages à la flûte et aux proverbes qui s’y ratta- chent ; on peut y lire (p. 322) les précisions suivantes : Du reste, ce qu’on a ignoré jusqu’ici en France relativement à la forme exacte de ces verres [les flûtes allemandes], c’est que, dans le principe, ils n’avaient point de pied ; si bien qu’après les avoir remplis, au lieu de pouvoir les poser et les reprendre à volonté, on était obligé de les vider d’un trait et pour ainsi dire d’une seule haleinée, après quoi on les plaçait renversés sur la table. De tels verres semblaient faits vraiment tout exprès pour les grands buveurs, qui ne s’y prennent jamais à deux fois lorsqu’il s’agit de pinter ou de flûter. Du reste, ils n’avaient rien d’extraordinaire quant à la dimension, puisqu’ils ne contenaient que la huitième partie environ d’une bouteille de vin✭. ✭ « Die Trinkgläser Fleuten sind ohne Fuss, damit sie nicht hingesetzt und nach Bequemlichkeit ausge- trunken werden können. Sie werden auf einmal ausgetrunken und dann umgestürzt. Eine Fleute hält ungefähr eine achtel Bouteille Wein. » (J. F. Schütze, Holsteinisches Idiotikon, mit Holzschnitten, Hamburg, 1802 ; H. L. Villaume, 3ter Theil, p. 343.) Toutefois il se pourrait que plus anciennement, et dans d’autres pays que le Holstein auquel se rapporte la note précédente, on ait fait usage d’un modèle beaucoup plus grand. Il est dit dans Trévoux que les flûtes tenaient une chopine. Les femmes des peintures flamandes ornant des débits de boissons lèvent plus souvent le coude pour taquiner la chopine que pour rendre hommage à Euterpe ; d’autre part, la menace qui pèse sur la dame de la cour est de devoir apporter sa flûte pour jouer une aubade : Brantôme s’est servi d’un terme dans deux acceptions différentes. éclattans que la fluſte d’Allemand, parce qu’il eſt plus court & plus eſtroit. » La référence classique est l’ouvrage de Mersenne, Harmonie universelle (1636-1637). Le Dict. des instruments de musique de Rowland Wright (Londres, 1941), qui donne « flûte d’Allemand » comme équivalant à « flûte traversière » [Zwerch-, Quer-, Schwegel-, Seitl-, Schweitzerpfeiff], fournit une date de 1re attestation : 1514, dans l’Inven- taire de Charlotte d’Albret (« 2 fleustes d’Allemaine ») ; la 2e est chez Rabelais (Gargantua, XXIII). 31 107 « à la bouche » Le DMF enregistre la locution faire pendre une chopine au bec de quel- qu’un « faire vider une chopine à quelqu’un » : …tu me promis ersoir Une chopine de vin grec ; Vien la me faire pendre au bec Dessus le lieu (Mir. pape, 1346, 364). 108 É. Vaucheret : « Allure. » 109 « séyait » On rencontre seoit [sĕdẹ̄bat] — seioit — sieioit, siesoit ; cette dernière forme est celle que donne le texte suivi par É. Vaucheret : elle va de pair avec le siezent (« siéent ») de la phrase suivante (Montaigne, III, XIII : « Car toutes actions dict la philoſophie, ſieſent éga- lement bien, & honnorent egallement le ſage » Sur l’Exemplaire de Bordeaux, le -ſ- a été biffé).  Voilà pourquoy tels deguisemens ne siezent bien à toutes dames : car, quand bien110 cette reine de Navarre, qui est la plus belle du monde, se fust voulu autrement deguiser de son bonnet111, elle n’eust jamais comparu si belle comme elle est, et n’eust peu112 ; aussi, qu’au- roit-elle sceu113 prendre forme plus belle que la sienne, car de plus belles n’en pouvoit-elle prendre ny emprunter de tout le monde. Et, si elle eust voulu monstrer sa jambe, que j’ay oüy dire à aucunes de ses femmes, et la peindre pour114 la plus belle et mieux faitte du monde, autrement qu’en son naturel, ou bien estant chaussée proprement115 sous beaux habits, on ne l’eust jamais trouvée si belle116. Ainsi faut-il que les belles dames comparois- sent et facent monstre de leurs beautez. 110  uploads/s3/ les-dames-galantes-au-fil-des-mots-020-pagine-b.pdf

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