Nicolas de de Caritat, Marquis de CONDORCET (1743-1794) Mathématicien, philosop
Nicolas de de Caritat, Marquis de CONDORCET (1743-1794) Mathématicien, philosophe, homme politique français SUR L’ADMISSION DES FEMMES AU DROIT DE CITÉ 1790 Firmin Didot Frères, Paris, 1847 Un document produit en version numérique par Jean-Marc Simonet, bénévole, Courriel : Jean-Marc_Simonet@uqac.ca Dans le cadre de la collection: "Les classiques des sciences sociales" Site web : http://classiques.uqac.ca/ Une collection développée en collaboration avec la Bibliothèque Paul-Émile-Boulet de l'Université du Québec à Chicoutimi Site web : http://bibliotheque.uqac.ca/ Condorcet 2 Sur l’admission des femmes au droit de cité Cette édition électronique a été réalisée par Jean-Marc Simonet, ancien pro- fesseur des Universités, bénévole. Courriel : Jean-Marc_Simonet@uqac.ca A partir du livre (fac simile de la Bibliothèque nationale de France) : Nicolas de Condorcet Mathématicien, philosophe, homme politique français (1743-1794) Sur l’admission des femmes au droit de cité 1790 Tiré des Œuvres de Condorcet publiées par A. Condorcet O’Connor et F. Arago, Tome X, Firmin Didot Frères, Paris, 1847. Polices de caractères utilisées : Pour le texte: Times New Roman, 14 points. Pour les notes de bas de page : Times New Roman, 12 points. Édition électronique réalisée avec le traitement de textes Microsoft Word 2008 pour Macintosh. Mise en page sur papier format : LETTRE (US letter), 8.5’’ x 11’’) Édition numérique réalisée le 15 septembre 2010 à Chicoutimi, Ville de Sague- nay, province de Québec, Canada Condorcet 3 Sur l’admission des femmes au droit de cité ŒUVRES DE CONDORCET PUBLIÉES PAR A. CONDORCET O’CONNOR, LIEUTENANT - GÉNÉRAL ET M. F. ARAGO, SECRÉTAIRE PERPÉTUEL DE L’ACADÉMIE DES SCIENCES. TOME DIXIÈME. PARIS. FIRMIN DIDOT FRÈRES, LIBRAIRES, IMPRIMEURS DE L’INSTITUT, 1847. Condorcet 4 Sur l’admission des femmes au droit de cité SUR L’ADMISSION DES FEMMES AU DROIT DE CITÉ. 3 JUILLET 1790 1. 1 N° 5. Journal de la société de 1789. Condorcet 5 Sur l’admission des femmes au droit de cité SUR L’ADMISSION DES FEMMES AU DROIT DE CITÉ L’habitude peut familiariser les hommes avec la violation de leurs droits naturels, au point que, parmi ceux qui les ont perdus, personne ne songe à les réclamer, ne croie avoir éprouvé une injustice. Il est même quelques-unes de ces violations qui ont échappé aux philosophes et aux législateurs, lorsqu’ils s’occupaient avec le plus de zèle d’établir les droits communs des individus de l’espèce humaine, et d’en faire le fondement unique des institutions politiques. Par exemple, tous n’ont-ils pas violé le principe de l’égalité des droits, en privant tranquillement la moitié du genre humain de celui de concourir à la formation des lois, en excluant les femmes du droit de cité ? Est-il une plus forte preuve du pouvoir de l’habitude, même sur les hommes éclairés, que de voir invoquer le principe de l’égalité des droits en faveur de trois ou quatre cents hommes qu’un préjugé absur- de en avait privés, et l’oublier à l’égard de douze millions de fem- mes ? Pour que cette exclusion ne fût pas un acte de tyrannie, il faudrait ou prouver que les droits naturels des femmes ne sont pas absolument les mêmes que ceux des hommes, ou montrer qu’elles ne sont pas ca- pables de les exercer. Or, les droits des hommes résultent uniquement de ce qu’ils sont des êtres sensibles, susceptibles d’acquérir des idées morales, et de Condorcet 6 Sur l’admission des femmes au droit de cité raisonner sur ces idées. Ainsi les femmes ayant ces mêmes qualités, ont nécessairement des droits égaux. Ou aucun individu de l’espèce humaine n’a de véritables droits, ou tous ont les mêmes ; et celui qui vote contre le droit d’un autre, quels que soient sa religion, sa couleur ou son sexe, a dès lors abjuré les siens. Il serait difficile de prouver que les femmes sont incapables d’exercer les droits de cité. Pourquoi des êtres exposés à des grosses- ses, et à des indispositions passagères, ne pourraient-ils exercer des droits dont on n’a jamais imaginé de priver les gens qui ont la goutte tous les hivers, et qui s’enrhument aisément ? En admettant dans les hommes une supériorité d’esprit qui ne soit pas la suite nécessaire de la différence d’éducation (ce qui n’est rien moins que prouvé, et ce qui devrait l’être, pour pouvoir, sans injustice, priver les femmes d’un droit naturel), cette supériorité ne peut consister qu’en deux points. On dit qu’aucune femme n’a fait de découverte importante dans les scien- ces, n’a donné de preuves de génie dans les arts, dans les lettres, etc. ; mais, sans doute, on ne prétendra point n’accorder le droit de cité qu’aux seuls hommes de génie. On ajoute qu’aucune femme n’a la même étendue de connaissances, la même force de raison que certains hommes ; mais qu’en résulte-t-il, qu’excepté une classe peu nombreu- se d’hommes très éclairés, l’égalité est entière entre les femmes et le reste des hommes ; que cette petite classe mise à part, l’infériorité et la supériorité se partagent également entre les deux sexes. Or, puisqu’il serait complètement absurde de borner à cette classe supérieure le droit de cité, et la capacité d’être chargé de fonctions publiques, pour- quoi en exclurait-on les femmes, plutôt que ceux des hommes qui sont inférieurs à un grand nombre de femmes ? Enfin, dira-t-on qu’il y ait dans l’esprit ou dans le cœur des fem- mes quelques qualités qui doivent les exclure de la jouissance de leurs droits naturels ? Interrogeons d’abord les faits. Élisabeth d’Angleterre, Marie-Thérèse, les deux Catherine de Russie, ont prouvé que ce n’était ni la force d’âme, ni le courage d’esprit qui manquait aux femmes. Élisabeth avait toutes les petitesses des femmes ; ont-elles fait plus de tort à son règne que les petitesses des hommes à celui de son père ou de son successeur ? Les amants de quelques impératrices ont-ils Condorcet 7 Sur l’admission des femmes au droit de cité exercé une influence plus dangereuse que celle des maîtresses de Louis XIV, de Louis XV, ou même de Henri IV ? Croit-on que mistress Macaulay n’eût pas mieux opiné dans la chambre des communes que beaucoup de représentants de la nation britannique ? N’aurait-elle pas, en traitant la question de la liberté de conscience, montré des principes plus élevés que ceux de Pitt, et une raison plus forte ? Quoique aussi enthousiaste de la liberté que M. Burke peut l’être de la tyrannie, aurait-elle, en défendant la constitu- tion française, approché de l’absurde et dégoûtant galimatias par le- quel ce célèbre rhétoricien vient de la combattre ? Les droits des ci- toyens n’auraient-ils pas été mieux défendus, en France, aux états de 1614, par la fille adoptive de Montaigne, que par le conseiller Courtin, qui croyait aux sortilèges et aux vertus occultes ? La princesse des Ur- sins ne valait-elle pas un peu mieux que Chamillard ? Croit-on que la marquise du Châtelet n’eût pas fait une dépêche aussi bien que M. Rouillé ? Madame de Lambert aurait-elle fait des lois aussi absurdes et aussi barbares que celles du garde des sceaux d’Armenonville, contre les protestants, les voleurs domestiques, les contrebandiers et les nègres ? En jetant les yeux sur la liste de ceux qui les ont gouver- nés, les hommes n’ont pas le droit d’être si fiers. Les femmes sont supérieures aux hommes dans les vertus douces et domestiques ; elles savent, comme les hommes, aimer la liberté, quoiqu’elles n’en partagent point tous les avantages ; et, dans les ré- publiques, on les a vues souvent se sacrifier pour elle : elles ont mon- tré les vertus de citoyen toutes les fois que le hasard ou les troubles civils les ont amenées sur une scène dont l’orgueil et la tyrannie des hommes les ont écartées chez tous les peuples. On a dit que les femmes, malgré beaucoup d’esprit, de sagacité, et la faculté de raisonner portée au même degré que chez de subtils dia- lecticiens, n’étaient jamais conduites par ce qu’on appelle la raison. Cette observation est fausse : elles ne sont pas conduites, il est vrai, par la raison des hommes, mais elles le sont par la leur. Leurs intérêts n’étant pas les mêmes, par la faute des lois, les mê- mes choses n’ayant point pour elles la même importance que pour nous, elles peuvent, sans manquer à la raison, se déterminer par d’autres principes et tendre à un but différent. Il est aussi raisonnable Condorcet 8 Sur l’admission des femmes au droit de cité à une femme de s’occuper des agréments de sa figure, qu’il l’était à Démosthène de soigner sa voix et ses gestes. On a dit que les femmes, quoique meilleures que les hommes, plus douces, plus sensibles, moins sujettes aux vices qui tiennent à l’égoïsme et à la dureté du cœur, n’avaient pas proprement le senti- ment de la justice ; qu’elles obéissaient plutôt à leur sentiment qu’à leur conscience. Cette observation est plus vraie, mais elle ne prouve rien : ce n’est pas la nature, c’est l’éducation, c’est l’existence sociale qui cause cette différence. Ni l’une ni l’autre n’ont accoutumé les femmes à l’idée de ce qui est juste, mais à celle de uploads/S4/ nicolas-de-caritat-marquis-de-condorcet-sur-l-x27-admission-des-femmes-au-droit-de-cite-pdf.pdf
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- Publié le Mar 12, 2022
- Catégorie Law / Droit
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