Université Joseph Ki-Zerbo Ouagadougou – Master de philosophie – Philosophie de

Université Joseph Ki-Zerbo Ouagadougou – Master de philosophie – Philosophie de l’art – « Art et histoire » (Daniel Payot) – octobre-novembre 2020 Page 1 sur 7 Envoi n° 10/10 [lundi 9 novembre] Conclusion : l’art et le temps historique Walter Benjamin, « Sur le concept d’histoire », traduction par Maurice de Gandillac, revue par Pierre Rusch, in Œuvres III, Éditions Gallimard, collection folio essais, Paris, 2000 : • Texte 1. § IX : « Il existe un tableau de Klee qui s’intitule « Angelus Novus ». Il représente un ange qui semble sur le point de s’éloigner de quelque chose qu’il fixe du regard. Ses yeux sont écarquillés, sa bouche ouverte, ses ailes déployées. C’est à cela que doit ressembler l’Ange de l’Histoire. Son visage est tourné vers le passé. Là où nous apparaît une chaîne d’événements, il ne voit, lui, qu’une seule et unique catastrophe, qui sans cesse amoncelle ruines sur ruines et les précipite à ses pieds. Il voudrait bien s’attarder, réveiller les morts et rassembler ce qui a été démembré. Mais du paradis souffle une tempête qui s’est prise dans ses ailes, si violemment que l’ange ne peut plus les refermer. Cette tempête le pousse irrésistiblement vers l’avenir auquel il tourne le dos, tandis que le monceau de ruines devant lui s’élève jusqu’au ciel. Cette tempête est ce que nous appelons le progrès. » • Texte 2. Appendices : « A– L’historicisme se contente d’établir un lien causal entre divers moments de l’histoire. Mais aucune réalité de fait ne devient, par sa simple qualité de cause, un fait historique. Elle devient telle, à titre posthume, sous l’action d’événements qui peuvent être séparés d’elle par des millénaires. L’historien qui part de là cesse d’égrener la suite des événements comme un chapelet. Il saisit la constellation que sa propre époque forme avec telle époque antérieure. Il fonde ainsi un concept du présent comme « à-présent », dans lequel se sont fichés des éclats du temps messianique. B– Les devins qui interrogeaient le temps pour savoir ce qu’il recélait en son sein ne le percevaient certainement pas comme un temps homogène et vide. Celui qui considère cet exemple se fera peut-être une idée de la manière dont le temps passé était perçu dans la commémoration : précisément de cette manière. On sait qu’il était interdit aux Juifs de sonder l’avenir. La Torah et la prière, en revanche, leur enseignaient la commémoration. La commémoration, pour eux, privait l’avenir des sortilèges auxquels succombent ceux qui cherchent à s’instruire auprès des devins. Mais l’avenir ne devenait pas pour autant, aux yeux des Juifs, un temps homogène et vide. Car en lui, chaque seconde était la porte étroite par laquelle le Messie pouvait entrer. » 1) Quelle est l’idée générale qui se dégage de l’ensemble des extraits ? 2) Quelles alternatives au « temps homogène et vide » Benjamin indique-t-il ? 3) Comment comprenez-vous l’image de « l’Ange de l’histoire » du premier extrait ? Commentaire indicatif. Il peut paraître bien étrange de conclure un cours sur l’art par un texte qui n’en parle pas… ! Mais le fil conducteur qui nous a permis de cheminer d’extrait en extrait et de pensée philosophique en pensée philosophique n’était pas la question de l’art en général : c’était l’articulation de l’art et du temps historique. L’hypothèse sous-jacente, constamment rencontrée (même quand elle était implicite) et constamment discutée était : les différentes façons de concevoir l’art, sa raison d’être, son statut et même son « droit à l’existence » (c’est une expression que l’on trouve dans la première phrase de la Théorie esthétique d’Adorno) dépendent de la conception du temps historique à l’intérieur duquel on situe l’art et la « fonction artistique ». À cette première hypothèse s’en joignait une seconde, selon laquelle cette articulation de l’art et du temps historique était devenue fondamentale, inhérente au concept même d’art, à la fin du XVIIIe siècle, dans la conjonction de l’événement politique de la Révolution française et de l’événement philosophique de la pensée critique de Kant, et que depuis elle n’avait pas cessé d’être opérante. C’est pourquoi la référence à l’Idéalisme allemand (avec Schiller, puis avec Hegel) jouait un rôle structurant, même quand il s’agissait de mesurer la distance prise par tel ou tel philosophe avec ses attendus ou ses méthodes. Université Joseph Ki-Zerbo Ouagadougou – Master de philosophie – Philosophie de l’art – « Art et histoire » (Daniel Payot) – octobre-novembre 2020 Page 2 sur 7 Or les extraits ci-dessus de Walter Benjamin proposent une distinction entre plusieurs conceptions de l’histoire. Nous allons donc : 1) En lisant ces extraits, tenter de préciser quelles conceptions différentes du temps historique ils suggèrent ; 2) Esquisser un lien entre ces conceptions et les problématiques successivement rencontrées pendant le cours ; 3) Inviter chacun à continuer et développer les articulations ainsi seulement ébauchées. Si plusieurs conceptions du temps historique cohabitent depuis les débuts de l’Idéalisme allemand et si elles déterminent des compréhensions différentes de ce qu’est l’art, quelles sont vos propres façons de voir et de construire le lien entre temps historique et art ? Adhérez-vous à l’une des articulations rencontrées ? Pensez-vous que toutes sont datées et qu’il faut rebâtir ce lien tout autrement ? Pourquoi ? Parce que vous voyez l’art autrement que les auteurs que nous avons lus ? Parce que vous avez une autre compréhension de ce que sont l’histoire et le temps ? • 1) Le texte de Walter Benjamin intitulé « Sur le concept d’histoire » est l’un des tout derniers qui furent rédigés par l’auteur avant sa mort le 26 septembre 1940. Sans doute a-t-il consigné dans cette rédaction ce qui lui semblait essentiel, comme dans une sorte de testament philosophique et spirituel. Sa situation était humainement désespérée. Exilé hors d’Allemagne depuis 1933, il s’était réfugié en France. Mais la déclaration de guerre entre la France et l’Allemagne d’Hitler l’avait mis dans une position critique. L’envahissement de la France par l’armée allemande en 1940 signifiait pour lui la nécessité impérieuse de quitter le continent européen. Les membres de la Théorie critique réfugiés aux États-Unis (Adorno et Horkheimer) le pressaient de les rejoindre. Pour cela, il fallait un visa pour traverser l’Espagne et embarquer sur un bateau au sud de l’Espagne ou au Portugal. Benjamin attendit longtemps ce document. Quand il l’obtint enfin, il se rendit à la frontière entre la France et l’Espagne, dans une petite ville frontalière nommée Port-Bou. Là, un passeur devait s’occuper d’un petit groupe, dont Benjamin faisait partie, et assurer leur traversée de l’Espagne. Mais le général Franco, chef de l’État espagnol, était un allié de l’Allemagne hitlérienne. C’est pourquoi, quand le passeur expliqua qu’il faudrait attendre plus que prévu, Benjamin le suspecta de vouloir le livrer à la police politique. Il mit fin à ses jours. On ignore où il fut enterré. Aujourd’hui, à Port-Bou, on peut voir un mémorial, conçu par l’artiste israélien Dani Karavan : il a pour nom « Passages » et est dédié à Walter Benjamin. L’ensemble du texte intitulé « Sur le concept d’histoire » est à plusieurs égards fondamental pour qui s’intéresse à la pensée de Walter Benjamin. Celui-ci, depuis le milieu des années 1920, tentait de concilier une référence spirituelle au judaïsme et une référence politique à la révolution, ce que beaucoup de ses proches avaient du mal à comprendre ; le texte de 1940 propose sur cette question des explications indirectes précieuses. Par ailleurs, ce texte traite presque entièrement de la question du temps historique. Sa thèse est que si les forces progressistes en Allemagne, le Mouvement ouvrier, les partis socialistes ou sociaux-démocrates n’ont pas su s’opposer efficacement à la montée de l’hitlérisme, c’est principalement parce qu’elles adhéraient à une conception de l’histoire comme continuité homogène. Cette idée venait d’une part du XVIIIe siècle, des Lumières et d’une foi en une évolution positive (le progrès) portée par la raison, d’autre part au XIXe siècle d’une conception de la révolution socialiste comme issue inéluctable des contradictions accumulées par le capitalisme. Dans une partie de son œuvre, Marx lui-même développait cette conception : le capitalisme ne peut avancer qu’en multipliant le nombre de prolétaires et en les soumettant à des conditions de travail et de vie de plus en plus insupportables, par conséquent il est inévitable que le prolétariat se dresse et mette fin au capitalisme. Ces considérations, reprises dans le contexte de l’Europe des années 1920-1930, eurent selon Benjamin des effets désastreux : elles conduisirent certains à voir dans les inégalités et les violences accrues des phénomènes passagers que le mouvement nécessaire et le sens général de l’histoire allaient dépasser et rectifier. Benjamin ne voyait pas les choses ainsi. La leçon politique et philosophique qu’il essayait de tirer de la situation terrible qu’il constatait et vivait en 1940 était centrée sur la question de l’histoire, parce qu’elle seule selon lui pouvait vraiment fournir le cadre d’une analyse convaincante. C’est ce que développe, en dix-huit « Thèses », le texte [on peut lire avec profit sur ce point un livre uploads/Histoire/ envoi-10.pdf

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  • Publié le Aoû 27, 2022
  • Catégorie History / Histoire
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